La ‘zique de l’été

« Approchez, approchez mesdames et messieurs car aujourd’hui grande vente aux enchères ! Dans quelques instants de jeunes apprentis saltimbanques vont vous présenter des mots ! Un mot pour tous, tous pour un mot ! Des gros mots, pour les grossistes, des mots de tête, pour les charlatans, des jeux de mots pour les artistes, des mots d’amour pour les amants. » (La rue kétanou)

Moi, j’ai pas beaucoup de mots pour dire,

Mais bien assez pour parler ‘zique

Ça oui, je peux le dire,

Je peux même vous l’raconter

J’habite au croisement de deux rues

Et chaque année ça me tombe dessus.

Y a pas à dire,

De la nuit la plus courte

Même la fenêtre fermée

Elle devient la plus longue.

C’est dans l’air,

Dans le mouvement des têtes,

Un petit air de fête qui prend des allures de guinguette, de musette,

de fanfare, ou de nouba.

Faut pas croire, j’aime bien ça.

Ecouter une mélodie, un couplet entrainant, une rengaine obsédante.

Mais j’crois pas au mélange des genres, non vraiment pas.

Là, sous ma fenêtre, côté rue de la source

C’est percussions, cordes et cuivres

Ça joue des airs tantôt latino, tantôt techno

Et côté rue de la course,

Au rythme des chants guerriers ou lyriques

Ça joue rhapsodie, opérette, orphéon et litanie.

Moi je vous dis,

Musique de chambre et musique de rue

En confusion et cacophonie,

C’est l’improbable qui se mêle à l’impossible.

Alors je vous l’dis comme je le vis

Moi qui rêve d’un air qui berce pour m’endormir

Me voilà jusqu’au bout de la nuit

A battre la mesure

Des chœurs murmurés à ceux criés

La musique du premier jour de l’été.

Pour l’agenda ironique de juin, chez Vérojardine TOUTES LES FOLIES ET DERISIONS SONT BIENVENUES, MAIS… votre texte fera suite au début de la chanson « les mots » de la rue Kétanou

Peintures : Marc Chagall

Après la pluie

Après la pluie

Couchés dans les hautes herbes , nous avons écouté le chant des arbres. De leur sève s’écoulait l’aube du monde. Nous avons creusé le sable de nos mains pour y enfouir le temps des souvenirs, quelques restes de nos existences. Dans le murmure du vent on a entendu celui de l’eau, l’oscillation des vagues en quête du littoral. On s’est assis tout près, l’âme imprégnée des odeurs de sel et de celles des embruns.

On a regardé la déchirure du monde se gorger d’amplitude. La pluie saturait les rivières et les fleuves. Les terres prenaient des allures de larges bras de mers. Quelquefois l’incompréhension, et l’inquiétude se lisaient sur les visages.

Les paysages se métamorphosaient au rythme des pages d’un livre. Le temps virait au gris, ça pulsait fort l’idée d’une finalité, tout comme le temps qu’il fait en juin le trois, sera le temps de tout le mois. Mais on savait qu’il ne fallait pas s’y fier. Nous restions à l’écoute. Le mois avait beau être capricieux, indécis, coureur de jupes en dentelle d’arbre, les dérives multiples annonçaient les changements à venir.

Du haut des cimes, dans le balancement des branches, on devinait déjà la lumière.

 

Le défi A vos claviers #8 chez Estelle de l’Atelier sous les feuilles. Un dicton (pas évident!) à insérer dans le texte : Le temps qu’il fait en juin le trois, sera le temps de tout le mois.

« Après la pluie »  une toile à découvrir aussi ici

Dans l’obscurité

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C’est ton regard qui m’a réveillé. J’étais assis par terre, adossé contre le mur et tu me faisais face. T’avais les cheveux si courts qu’on distinguait sans mal la forme ovale de ton crane. Mon cœur battait fort, ma méfiance était aussi forte. Je m’étais demandé si je devais braquer sur toi l’arme que je tenais dans ma main. J’ai jeté un œil à mes jeunes frères, tous deux étendus sur l’unique matelas. Ils sommeillaient encore. Les nombreuses dégradations des murs, du plafond, les gravats qui jonchaient le sol, justifiaient l’abandon du lieu et les odeurs d’urine et de déchets ne parvenaient pas à masquer celle de la mort, stigmates des ravages d’une guerre qui n’en finissait pas.

On s’est regardé pendant un long moment. Malgré la distance éloignée de la zone de conflit, la violence des déflagrations nous parvenait retentissante. Dans le silence entrecoupé d’éclat des bombes, le sol vibrait.

Debout, dos à la seule fenêtre encore intacte, tu paraissais plus grande que tu ne l’étais. Tu semblais même épouser l’espace comme pour le rendre invincible. Tu as tendu ta main vers nous. Le mouvement de ton bras qui se lève, de ta main qui se tend, donnait une telle ampleur au geste que, malgré le clair-obscur dans lequel tu restais, il augmentait son impact. C’était un geste ouvert comme nous n’en avions jamais connu.

Pendant un instant j’ai oublié la peur. J’ai fait le choix de me lever, puis celui de ranger mon arme. Lentement. On ne se quittait pas des yeux. Nulle hostilité, nulle rivalité. De part et d’autre, la curiosité. On était des mômes trop vite grandi dont la soif de paix fendait l’obscurité. J’ai fait le choix de réveiller mes frères. J’en ai pris un dans mes bras, tu as pris le second dans les tiens. On a quitté le bâtiment. Le crépuscule tombait. Au loin les détonations d’un conflit interminable m’ont rappelé que nous étions ennemis.

Pourtant, en dépit de tout, nous avons fait le choix de nous faire confiance.

 

Une photo, quelques mots pour l’atelier 308 de Bric à Book

Crédit photo : lalesh aldarwish ©

 

Tout, Rien et le pingouin

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Tout n’avait rien et, à l’opposé, Rien avait tout. Ils vivaient chacun sur leur parallèle, une ligne droite jusqu’à l’horizon. Dans ce pays-là on ne faisait pas dans la demi-mesure. Comme celui d’un fleuve intarissable pour l’un et aride pour l’autre, ils suivaient leur cours.

Dès le printemps Rien se mettait au vert, tandis que Tout trimait sous le soleil. Et à l’automne Rien récoltait l’abondance et Tout crevait de faim. La fable est hélas, classique. Ainsi passaient, dans la plus totale indifférence du monde,  les jours et les nuits. Sans doute en aurait-il été de même jusqu’à la fin de cette histoire si un matin de juin, n’avait surgi sur la ligne parallèle de Tout, un pingouin endimanché d’arc-en-ciel.

— Hello, mon bon, dit le pingouin. Je suis à la recherche de ma chaussure, ne l’aurais-tu point aperçu  ?

— Non, ici il n’y a jamais rien.

— Vraiment ? Alors que fais-tu donc sur cette parallèle alors ?

— J’habite ici.

— Hum, dit le pingouin d’un ton réfléchi. Si tu y habites, tu es bien conscient qu’il ne peut n’y avoir rien.

— Ben c’est pourtant le cas.

— Je vois, dis le pingouin qui ne voyait rien du tout. Et comment t’appelles-tu l’ami ?

— Tout

— Eh bien voilà un nom qui sonne clair comme l’eau de roche.

— Ah, vous croyez ? demanda Tout, dubitatif

— Oui, ça sonne comme une évidence ! renchérit le pingouin arc-en-ciel. Alors dis-moi, Tout, selon toi où puis-je chercher ma chaussure volage, si ce n’est chez toi ?

— Je crois que vous devriez aller voir Rien. Lui a tout.

— Ah ! Ah ! s’esclaffa le pingouin, hilare. C’est une blague ?

—Bien sûr que non. Je ne plaisante jamais.

— Eh bien c’est malheureux, grommela l’oiseau. Mon dieu, mais quel monde absurde. Je débarque de l’arctique à la recherche de ma chaussure nomade, et j’atterris devant deux parallèles plus divergents que jamais. Bon sang de bon soir, sous quelle plume de quel écrivaillon suis-je tombé aujourd’hui ?

—Hé, ho, le volatile ! Tu te crois plus malin que les autres à chercher une chaussure unique ? se fâcha Tout.

— Mais mon bon, nous sommes tous unique. Toi, moi, ma chaussure, ton voisin, là en face. Faudrait peut-être tenter un petit mélange des genres pour unifier tout ça.

— Unifier quoi ?

— Vos parallèles à ton copain et à toi.

— Ce n’est pas mon copain. Je t’ai dit que je n’avais rien.

— Oui, justement.

— Quoi ?

— Non, mais franchement qui m’a pondu un empoté pareil ! Eh bien tu as Rien et tu ne le sais même pas.

— Je n’ai pas Rien, je n’ai rien, la nuance est pourtant claire.

— Ça mon coco, ça reste à voir

— Je te l’ai dit, y a rien à voir de ce côté-ci

— Je vois bien un couillon, moi.

— Ah ? Où ça ?

— Devant moi, bêta !

— Bon ça suffit, t’as rien à faire ici. Va donc chercher ta chaussure chez Rien. Lui a tout.

— J’y vais, j’y vais de ce pas. Et toi, tu m’accompagnes.

Et notre pingouin d’attraper fermement le bras de Tout qui, malgré ses protestations, se retrouva en un rien de temps, sur l’autre parallèle, face à Rien qui n’en croyait pas ses yeux. Tout qui n’avait rien (enfin si, le pingouin était toujours accroché à son bras mais il tentait de l’ignorer) fit donc face à Rien qui avait tout (mais on ne voyait rien qui l’attestait non plus). Autant vous dire que le face à face fut accueilli par un silence des plus éloquents.

Le parallèle de Rien était d’une tristesse à faire peur. Quoi qu’en dise son voisin, ça vibrait d’un tout à la limite du contraire. Leur différence était pourtant flagrante. La seule chose qui semblait les rapprocher était la couleur grise des pavés qui couvrait le sol de chez l’un et de chez l’autre. Le pingouin qui aimait se mêler de choses qui ne le regardait pas, dévisagea les deux voisins avec l’idée bien précise de bousculer les codes de ce monde (et plus sûrement d’en finir avec cette histoire). Faudrait creuser un peu pour voir où tout ça nous mène se dit-il alors.

— Dites les gars, y a quoi sous les pavés ? demanda alors notre oiseau coloré.

— Ben, la plage répondirent-il d’une seule voix.

— La plage ? Voyez-vous ça ! dit-il en dégageant un premier pavé.

Sous le regard médusé de Tout et Rien, un deuxième, puis un troisième suivit. Et ainsi de suite, les pavés quittèrent leur place, perdirent leur consistance, se mêlèrent au sable qui peu à peu prenait de l’importance, et donnait aux deux parallèles l’allure d’un grand littoral où les vagues battaient le sable. D’une main énergique, notre pingouin poussa Tout et Rien sur les lieux.

— Allez, les gars, à vous de jouer maintenant. Construisez des châteaux, créez votre nouveau monde. Petits veinards c’est le solstice de l’été aujourd’hui. Vous avez plus de temps qu’il n’en faut pour réussir.

—Tu ne restes pas ? s’affola Tout

— Ne t’inquiète pas. Tu es Tout et son contraire se tient jusqu’à côté de toi. Crois-moi, il n’en faut pas plus pour créer une histoire. Moi, j’ai une chaussure qui m’attend quelque part. Et comme je te l’ai dit, tout ce qui est unique est précieux, l’ami. Tâchez de ne pas l’oublier.

 

En juin l’agenda ironique prend ses quartiers chez Carnets paresseux avec Tout et son contraire saupoudré de quelques mots à placer ici et là. J’en ai retenu quatre : pingouin, vert, soleil, chaussure.

 

 

Le dernier vol

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C’est le dernier cliché que j’ai pris du ciel. C’était un matin de juin, entre deux averses. A cette époque, les arbres avaient des feuilles sur leurs branches et leur cime frôlait les nuages. Des oiseaux s’y posaient dans la vibration de l’air. Je me souviens ce jour-là dans la rue. Les passants étaient en arrêt, têtes levées, comme dans l’attente. Pendant un instant j’avais fixé mon objectif sur leur visage. Peau pâle, yeux éteints, sourires las. Puis, sans précipitation, j’avais tourné mon regard vers le ciel. Des oiseaux par centaine se déployaient au-dessus de nous. Sans le moindre bruit. Le vol était rapide et gracieux, il dessinait de légères courbes, on aurait dit le mouvement de l’eau sur un lac. Des ondulations de la mer dans l’air.

Autour de moi le silence était écrasant. Je crois que nous savions déjà que nous regardions passer le dernier vol.

Depuis, comme les arbres aux branches nues, le ciel reste désespérément vide.

Atelier d’écriture Bric à Book : une photo, quelques mots.

Crédit photo : © Pille Kirsi

Complice d’histoires

Lorsque ton choix s’est porté sur moi, que tu m’as pris dans ta main, soupesé, manié avec fermeté et non moins une certaine douceur j’ai su que ma vie prenait enfin son envol. Habillé tout de noir la sobriété et la ligne de ma physionomie t’a de suite séduite. Chez toi j’ai été surpris du nombre de mes semblables posés ça et là, innombrables choses immobiles, oubliées peut-être ? J’ai compris combien tu espérais de moi, ça m’a fichu un peu la trouille. Allais-je être à la hauteur de tes ambitions ?

Comme mes condisciples tu as tendance à me poser n’importe où et ensuite à pester de ne pas me retrouver illico presto. Franchement si tu ne semais pas le désordre partout tu ne passerais pas un temps fou à me chercher. Lorsque tu te saisis de moi avec une certaine frénésie, véloce dans l’inspiration soudaine, je sais que les heures suivantes vont être particulièrement vivantes. Tes doigts s’accrochent avec force et autorité sur ma sombre ligne droite, tu te redresses, je remarque ta fébrilité, ton empressement dans chaque geste qui te lie à moi. Tu es souvent impétueux, passionné, sans doute trop orgueilleux. Je devine tes pensées dans les pleins et les déliés aux arrondis approximatifs que tu couches sur ton bloc de papier. Ton exubérance n’est plus à prouver. Quelquefois tu débordes dans la marge, ripes, ratures, corriges les mots que tu déposes sur la blancheur des pages. Et puis soudain tu stoppes tout, mordilles mon capuchon dans l’attente de l’inspiration, me pivotes entre tes doigts, temporises le temps par de légères percussions renouvelées. J’oscille un peu, étourdi un moment avant que tu ne retrouves le souffle créateur des mots déposés. Il est facile d’imaginer combien tu te laisses emporter par l’idée de tenir l’histoire qui marquera la prochaine décennie et pourquoi pas le prochain siècle, tant qu’à faire, ne soyons pas pingre. Tu passes de l’enthousiasme au doute avec la même ampleur. Et si l’imagination te fait défaut tu me rejettes avec éclats, tu m’accuses de tous les maux, de ton manque  d’éloquence, des redondances intempestives, de la lourdeur des phrases. La liste est longue.  Autant le dire : il faut garder le moral pour deux.

Ainsi s’écoulent les sombres clartés des jours et la satisfaction de te voir parfois confiant m’entraîne vers des pensées un peu folles, je songe à ces virtuoses qui éblouissent les foules, aux histoires dont on se souviendra longtemps, qui marque le temps et la mémoire. Je songe, moi aussi, à la gloire à venir.

En juin pour l’agenda ironique nous sommes chez Les narines de crayons  avec objets objectifs, un thème qui raconte beaucoup. 🙂

Pour les détails des consignes (pas franchement respectées pour ma part) c’est par ici

Son cœur s’étreint d’hiver

Ce matin, sa main a rencontré le vide. Un désert glacé l’a enlacé et retenu sur les draps froids.
Feutré, insidieux, il sature le silence. Un silence ouaté, où seul l’air d’été émet des pulsations lourdes. La pesanteur le retient, le confine à l’intérieur du vide. Un néant qui absorbe chaque note, chaque mélodie, chaque litanie. La fugue s’est envolée. Le désarroi s’installe.

Comme une multitude de battements, un tempo qui se joue de lui, il court.
Il court dans la fraîcheur du matin clair. Son cœur bat au rythme imposé de ses foulées.

La cité s’éveille. Déjà la chaleur mêlée aux effluves de la ville traverse le bitume. L’air aspire l’été. Le soleil écrase la terre.
Dans l’ombre du monde, il suffoque.

Le refrain des couplets s’est joué de lui et le chant entonne un cri que lui seul entend, là, dans l’oscillation de l’insupportable. Des sonorités dissonantes qui heurtent l’espace.

Il court. Chaque avancée percute l’évidence du vide, il retient l’air. Juste un instant. Un court moment.

Comme un balancement, un mouvement qui s’accorde à la mélancolie des sons il effleure l’espoir imaginaire de sa voix, du frémissement de sa peau, du goût de son souffle.

Mais seul le vide l’emplit.

L’unique musique qu’il entend désormais est celle de son cœur qui bat.Seul. Seul. Seul.

Ce matin au petit jour, la musique s’est tue.

L’air aspire l’été. Son cœur s’étreint d’hiver. Le murmure du temps frémit.
Elle est partie.