Elle lisait nue

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Elle lisait nue. Allongée sur le lit, alanguie, voire un peu endormie, ou assise dans le large fauteuil, le livre dans ses mains, comme en suspension devant ses yeux. De temps à autre elle se levait, le livre toujours en mains et marchait. La démarche naturelle, sans éprouver la moindre gêne des contours impudiques de son corps, sans même l’idée de se montrer ainsi vulnérable, elle lisait. Et, au rythme des pages tournées, quelquefois, s’arrêtait au détour d’un mot, d’une phrase.

A la posture du corps je devinais les tensions que créait sa lecture, elle disait, écoute, en levant son index comme pour retenir mon attention, se plantait devant moi, attendrissante, vierge de textiles, la peau laiteuse constellée de taches de rousseur. Ses cheveux détachés frôlaient ses seins. Je regardais les aréoles brunes, le ventre rond, son nombril creux, les hanches pleines, la toison sombre, les cuisses fermes. Quelquefois mon regard descendait le long des jambes jusqu’aux pieds. Et, quand elle reprenait sa balade, les orteils vernis jetaient comme des taches de couleurs sur le plancher. Tu m’écoutes ? insistait-elle et je hochais la tête avant de fermer les yeux. Je restais silencieux, attentif à la moindre nuance de sa voix. Selon l’intensité de sa lecture, elle modulait sa perception et sa tonalité résonnait dans chaque fibre de mon corps. Je me sentais alors dépouillé de toutes mes années d’errance, de mes propres déambulations oisives. J’étais plus nu habillé qu’elle dénudée. Elle me débarrassait de toutes les couches sordides, le passé pesant se drapait de pudeur, s’esquivait, s’éloignait, comme un souffle léger.

Elle lisait, à nouveau silencieuse, douée de clarté, s’asseyait, jambes croisées, libertine, ainsi vêtue de sa nudité et, dans la désinvolture sensuelle de son corps libre, naissait ma propre renaissance.

En mai, pour l’agenda ironique,on se met tous à « nu, nue, nus, nues » comme il nous plait, et c’est chez Valentyne que ça se passe

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Le drapeau de la victoire

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A perte de vue, le champ en friche du père Marcel. On se serait presque cru en plein désert. Mais il ne fallait pas se fier aux apparences. On savait que les autres nous observaient, les jumelles vissées devant les yeux, les plis du front accentués par la concentration. Il allait falloir ruser, déjouer leur vigilance. Je n’étais pas trop inquiet, non plus. La veille, on avait réussi le tour de force de leur chouraver leurs bécanes. Cinq vélos qu’on avait planqués dans la grange en ruine à la sortie du village. C’est moi qui avait eu l’idée. J’étais le plus âgé. J’avais onze ans depuis quatre mois et chaque jour, depuis septembre, tandis que les autres allaient encore à l’école communale, je prenais le bus pour me rendre au collège. Ça assoie l’autorité. Forcément. Les autres gamins me regardaient avec considération. Ça me plaisait bien. Je me sentais l’âme d’un chef, je décidais, j’ordonnais et le groupe acquiesçait, me suivait sans jamais remettre en cause mon pouvoir. La seule rébellion, c’était Nico —dix ans et demi — qui l’avait décidé tout seul, il en avait marre de mes idées à la con, il disait qu’on finirait par se faire prendre par le père Marcel ou par nos parents, qu’on risquait gros pour rien. Ça m’avait mis en colère. Je lui avais dit soit tu te calmes, soit tu rejoins le camp adverse. Évidemment il était resté. Ça rigolait beaucoup moins dans l’autre camp, ça cherchait la bagarre tout le temps, même entre eux.

Le brouillard se dissipait, l’aube se levait, grise et frisquette dans l’hiver finissant. On avait juste le temps d’agir avant que le père Marcel ne rapplique sur son vieux tracteur. On avait vérifié l’état de nos vélos, j’avais lancé le signal et on avait roulé comme des dingues dans le petit matin. On lançait nos cris de guerre, avec le sentiment d’être les plus intrépides, les plus malins aussi. Cette fois nous serions les premiers. Les autres n’auraient pas le temps de traverser le terrain qu’on aurait déjà planté le premier drapeau de la victoire.

Texte écrit pour l’atelier Bric à book. une photo, quelques mots

crédit photo : Vincent Hequet

 

Un mets de mai

Mes pas ont tracé le chemin avant de croiser le sien, mais c’est elle qui me ravit aujourd’hui. C’est sa silhouette que j’ai vu en premier et le rythme de son allure. Rapide. Oui, même lorsqu’elle flâne au vent, elle marche vite, comme si le temps lui était compté. Pourtant le temps elle n’en tient jamais compte. Qu’il vente, qu’il pleuve, que le soleil brûle, elle s’épanouit au gré des éléments. A elle seule elle incarne la liberté, comme à l’image de ce mois volage.
Tantôt fougueuse sous l’orage, tantôt languissante sous la chaleur. De la subtilité tout en finesse, même si, avoue-t-elle, elle fait ce qu’il lui plait, quand il lui plait. Gourmande, elle croque les premiers fruits rouges comme autant de fruits défendus et le goût de sa bouche dans la mienne s’anime au rythme de nos langues avides.
Lorsqu’elle danse sous la pluie au plus fort de l’ondée, j’entends son rire s’épanouir dans l’écho des gouttes. J’aime alors entrevoir sa peau sous le corsage, la pointe de ses seins dressée que mes mains réchauffent.
Sans pudeur, le soleil éclaire son corps, et devant mes yeux envoûtés, chaque courbe finit sa métamorphose sous mes doigts. Je dessine alors les lignes qui nous unissent, laisse la liberté s’inviter, s’inventer. Elle, légère et d’humeur heureuse, me promet le bonheur, mais nul besoin de l’attendre, il est là, tout contre elle. Exquise fièvre qui me tourmente et m’affranchit.
J’ai la saveur d’elle dans le cœur, un appétit fauve et tendre. Une fascination douloureuse qui bat sans cesse. Une dégustation pimentée dont je ne suis jamais rassasié.
Irrésistible.
De ce mets de mai je ne saurais me lasser.