Visages du monde -I-

Si je ne travaille plus le portrait depuis longtemps, il reste quelques traces d’un projet. Celui de mettre en évidence par nos différences et nos ressemblances combien nous sommes uniques et tout à la fois semblables. A l’intérieur de ce projet il y avait l’idée de rassemblement.

Chaque portrait a été fait d’après photo dénichée dans des magasines ou des livres. Généralement, afin de pouvoir mieux m’ approprier le portrait sur lequel j’ai travaillé, j’ai inversé la photo. Il n’en demeure pas moins que chaque dessin s’inspire de clichés de très belle facture.

Amérique du Nord

Crayons de couleur

Format 24 x 30

Aujourd’hui j’ai croisé un homme dans la rue.

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Aujourd’hui j’ai croisé un homme dans la rue. Il m’a regardé et a dit dans un grand sourire, vous êtes très jolie. J’ai souri à mon tour. J’ai dit, c’est gentil. Merci.

J’ai alors pensé à toutes ces femmes qui chaque jour dans la ville baissent la tête et celles qui la lèvent bien haut.  Qui sont dénigrées, jugées, que l’on siffle et apostrophe sans arrêt, qui d’un regard appuyé se sentent agressées.

J’ai pensé aux hommes. Tous ceux dont le regard pèse lourd, ceux aux paroles vulgaires et aux gestes obscènes. Ceux qui usent de bassesse, de supériorité intolérable.

Comme tous les jours je traverse le monde et je constate qu’il est fou. Fou d’indifférence, de violence et de solitude. Dangereux. En souffrance constante.

Aujourd’hui j’ai croisé un homme dans la rue. Il m’a regardé et a dit dans un grand sourire, vous êtes très jolie. J’ai souri, j’ai dit c’est gentil. Merci.

J’ai pensé que parfois le cœur exprime simplement une belle émotion et que l’on peut l’accepter tel quel. Des mots qui disent la spontanéité d’un instant, sur lequel il n’est pas nécessaire de trop s’en faire.

J’ai pensé que peut-être un jour nous n’aurions plus peur.

Crédit photo : Moey Hoque/Pinterest

Né pour courir

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Eté 2118. Nous vivons sous terre, dans des espaces semblables à des villages. On y trouve des parvis, des maisons, des boutiques, des restaurants, des rues où circulent piétons et cyclistes. Des hommes, des femmes, des enfants y construisent notre présent depuis trois générations.  C’est un jour de l’été et dans le silence d’avant le départ, je respire encore l’air du dedans. Sur l’esplanade, la foule afflue et chaque année le nombre de personnes croît. Dans cinquante et une secondes le compte à rebours sera lancé. Je vérifie mes capteurs. Un signe du maître de la tour me confirme qu’ils fonctionnent. Je ferme les yeux et pendant un instant, l’ambiance est au recueillement. Le regard de la foule est braqué sur moi. Les pulsations de mon cœur tambourinent comme un avant-goût de ce que je vais réaliser aujourd’hui. Je ne dois pas rater le départ.

Le mouvement qui suit celui-ci est semblable à une vague qui déferle en gage de soutien. Les mains frappent les tambours, la foule en liesse ne forme plus qu’un avec moi. Je suis né pour courir. Alors je m’élance. Des foulées qui martèlent le sol et projette du sable et des cailloux autour de moi. Je puise dans mes muscles la propulsion qui m’entraîne loin, au-delà des entrailles de la terre. C’est un jour sans nuage. Le soleil éclaire le ciel de Tolosa. À l’horizon, les Pyrénées s’imposent. Leur présence et la beauté qui émanent d’elles me coupe un instant le souffle.  La nature a repris ses droits. Luxuriance et  profusion s’affichent partout, même si, de-ci, delà quelques bâtisses persistent. Sur les écrans de télétransmission la population suit l’évolution de ma course. Je connais le sentiment qui les anime. Ce désir d’être mes yeux dans le monde d’aujourd’hui. Mon regard capte ce qui m’entoure, détaille les arbres, les collines, l’éclat des boutons d’or dans les prairies, les fleurs des pissenlits dans le vent, le bruissement des cours d’eau.  La lumière qui joue entre les branches des arbres, l’ombre des peupliers. Le vol des oiseaux dans le ciel. Toute quintessence.

Mon souffle est à la mesure de ma mission. Je cours et, une à une, mes foulées s’imprègnent de l’atmosphère. Je suis né pour courir. Loin et vite.  Là, où personne ne va plus. Je cours pour raconter les couleurs. Le monde extérieur. J’emmène mon peuple en voyage. Dans la vibration de mes pas sur la terre, dans l’air qu’aspirent mes poumons, dans mes mains qui cueille un fruit,  sur mes lèvres qui le goûte, dans mes yeux qui parcourent les ondulations du monde. Je suis comme un artiste-peintre dont l’œuvre  réconcilie la terre et les hommes et peu importe si les radiations brûlent aussi mes cellules, si mon existence est à l’image d’un éphémère. Je suis né pour vivre le monde.

Un texte en réponse à deux ateliers d’écriture distincts. Chez Estelle, A vos claviers#4 : écrire un texte fictif et jouer la carte de quelques données réelles éparpillées dans l’histoire. Donc les curieux  auront le loisir de connaître mon âge, la ville proche où j’habite, mon métier. Chez La licorne, le défi consiste à écrire un texte en imaginant que nous sommes en 2118 sans y placer un seul adjectif qualificatif.

Photo : Dev Dodia sur Unsplash

Flotter au dessus du vieil océan et voir courir le ciel.

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Nous en rêvons parfois. Et comme les rêves la fragilité du lien reste palpable. Nous longeons la bordure des songes, les bras écartés pour garder l’équilibre. La cime des arbres se balance dans le vent du sud et celui du nord, les branches s’agitent en prélude de l’avenir, s’entrelacent dans l’amplitude des sentiments immenses. La Terre vibre presque sans bruit, on entend seulement le souffle des résonances en réponse à l’espérance. Et certains soirs il nous vient aussi cette aspiration, celle d’imaginer le monde de demain, un futur où les peuples seront rapapillotés, et celle plus secrète — celle que je garde pour moi —, où l’infini se dévoilera aussi dans tes yeux. Nous évoquons quelques souvenirs et tu insistes pour qu’ils demeurent sans regrets, alors on s’applique tous à les filer à toute allure sur les métiers à tisser et si un fil casse tu t’empresses de le réparer. Tes doigts œuvrent avec adresse dans un élan généreux et ça me fait toujours un drôle d’effet de te regarder travailler ainsi, comme si rien ne te semblait jamais impossible à saisir. Ni le passé sanglant, ni l’avenir incertain. Quelquefois j’ai le sentiment que tu es la seule à entendre les brins d’existence. Quand les peines et l’aridité des cœurs se dévoilent dans un cri à peine perceptible tu le sais avant les autres et lorsque dans un murmure les joies et les soubresauts d’un élan possible s’animent d’une inclinaison future, tu es la première à nous le dire.

Je rêve alors. Comme un môme qui s’éveille après un long sommeil, je flotte au dessus du vieil océan, je prends ta main et nous regardons courir le ciel. C’est parce que nous avons accès à ces rêves-là que je peux poursuivre la route, continuer à tisser une œuvre perpétuelle sur laquelle les liens unissent au-delà de l’univers. Dans l’atelier, fil après fil, années après années, nous, les tisserands de la Terre tissons le réel, et si quelques brins nous échappent, s’enrobent de songes et d’utopie, nous avons appris à les laisser courir eux aussi. Ce n’est pas parce que le monde  ne s’y arrête pas, ne les voit pas, ne les entend pas, qu’ils n’existent pas, dis-tu.

Ma participation chez L’atelier sous les feuilles avec un joli petit défi : produire un texte à partir de trois mots imposés.

Oublier les arbres

 

Sous la terre je crois que ça vibre encore. Parfois. Comme des soubresauts indélébiles, des brins d’existence que l’on ne peut oublier.

Dans la mémoire collective je devine des battements. Un souffle, une tendance à l’entêtement. J’entends un sourire et plus loin, si loin dans le creux du monde, un rire. On aimerait s’en approcher, se laisser prendre au jeu. Se grandir jusqu’à modeler les sens et je pense à ses corps d’autrefois qui s’apaisaient dans les enlacements. On oscille dans l’absence, on titube dans le néant. Combler les vides, s’user les mains à maintenir loin l’érosion du monde. On persiste à trouver un sens à tout cela.

Oublier les arbres. Oublier les océans.

Nous existons dans un ailleurs distinct. Si éloigné que l’on ne peut même plus l’imaginer, encore moins le dessiner.

Quelquefois l’un de nous lève les yeux, espère une trouée dans l’uniformité du ciel. Quelquefois on entend le balancement des branches dans le vent, le souffle de quelque chose qui chante. Une pulsation. On pourrait croire le monde désemplit, dépouiller de toute vie et c’est vrai aussi.

Oublier les terres fertiles. Oublier les arbres.

L’écoute reste difficile. À chaque pas nous ne sommes pas certains d’entendre le suivant. Mais on avance. On poursuit l’existence. Sous le gris du ciel et sur celui de la terre. Dans l’absence du monde.

Loin, au-delà de la souffrance, au delà de la peine et de la désolation on devine le murmure de demain. C’est infime et infiniment présent.

Écoute, dis-je en posant ma main sur ton ventre arrondi.

Franchir le monde

On avait l’habitude de s’en approcher juste un peu, de soulever un pan de brouillard mais sans oser avancer davantage. Parce que aussi loin que remontaient les souvenirs anciens, nous ignorions ce qui pouvait se trouver de l’autre côté. Il était plus simple de frôler le monde, de glisser tout contre, voire de le caresser, cela demeurait accessible, prévisible, assez banal en somme.

Lucas était le moins téméraire ou le plus sage d’entre nous, c’est selon comment vous envisagez de voir le ciel. Bleu assombri par les nuages ou lumineux derrière les cumulus. Il disait, ce qui est caché doit rester caché, mais il ne pouvait s’empêcher de regarder au-delà. Je le voyais bien à ses yeux qui se plissaient sous l’attention, à cette manie qu’il avait de rester de longs moments suspendu dans l’air du temps, à osciller doucement sur ses jambes, comme s’il hésitait au premier — ou au dernier pas — à faire. Il passait du temps avec le temps, entremêlait les cycles, parfois même le jour et la nuit avec cette nonchalance rêveuse qu’on lui connaissait. Il était le seul à jongler avec les rires, il avait le don de savoir les faire ricocher loin, comme les cailloux plats qu’il lançait d’un geste sûr à la surface de l’eau. Mais ce qu’il savait le mieux appréhender c’était se hasarder à braver les larmes et la tristesse qui parfois liquéfiait l’univers. Il faut dire que nous avions de plus en plus de difficultés à ne pas sombrer dans l’instabilité de l’existence. Ça tanguait de plus en plus et nous étions de moins en moins perceptibles aux métamorphoses.

Autour de lui, nous nous agitions, nous nous lancions des défis — de ceux qui restent raisonnables et rassurants. On avançait jusqu’à la rupture du monde, là tout près, à un frôlement et parfois l’un de nous posait un doigt sur le voile de brume avec un frisson d’appréhension dissimulé sous la fanfaronnade. J’étais même allée jusqu’à placer ma main, bien à plat, les doigts écartés, sans trembler. Enfin ça c’était ce que je soutenais, mais à l’intérieur de moi, les frémissements m’agitaient comme le vent dans les branches. Je n’avais pas attendu longtemps avant de la retirer, parce que j’avais senti combien l’attraction risquait de me happer. L’imperceptible avait cet effet assez déstabilisant, comme si tout à coup nous ne maîtrisions plus ni l’espace, ni le temps. J’avais senti le regard de Lucas rivé sur moi. Un regard qui s’interrogeait et qui semblait en même temps le délivrer de la pesanteur. Je n’avais pas aimé ce regard. Il me racontait ce que je n’avais pas voulu voir. Le possible d’un ailleurs.

Aussi, ne fus-je pas tant étonnée lorsqu’un jour il partit sans se retourner, discrètement, mais sans infléchir le corps, encore moins la tête que je devinais haute, les yeux ouverts, curieux, insatiable, impatient, sans doute. Comment ne pas l’être alors que s’ouvraient d’autres chants, que ce monde jusqu’alors tenu loin dans le secret d’un ailleurs, devenait soudain tangible. Il avait assurément franchi l’univers sans un retour vers des regrets quelconques et j’étais restée là, à l’ombre de notre terre, à effleurer des doigts le vaste manteau hivernal qui nous tombait dessus. L’opacité se mêlait à la blancheur, je sentais vibrer la vie, comme une pulsation forte. Si bien qu’à un moment ce fut ma main qui se posa sur le voile de brume et malgré mon geste hésitant je la laissais là un temps variable, comme dans l’attente. Et oui, je mourais de peur, et oui, mon cœur battait fort, mes mains étaient moites et ma gorge sèche. J’inspirai un grand coup. Ensuite, je franchis à mon tour l’invisible, je franchis le monde.

 Pour terminer l’année c’est Anna Coquelicot qui accueille l’agenda ironique de décembre avec « les mondes invisibles » Un thème sur lequel les mots ont glissé aisément.