Toucher le ciel

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Simon était buté, râleur. Il me faisait penser à un volcan prêt à entrer en irruption. Toujours sur la défensive, près à riposter dès qu’on mettait en doute son autorité. C’était le plus âgé des enfants du village. Enfin ça c’était avant que ma mère et moi on s’installe dans le bourg. La première fois qu’on s’était croisé, c’était à la boulangerie. Il était derrière moi dans la file d’attente. J’avais senti son regard peser sur moi et quand je m’étais tournée vers lui il m’avait demandé d’un ton brusque : t’as quel âge ?

Quatre jours d’écart, trois heures et cinquante-sept minutes ‒ en ma faveur. Ça ne lui avait franchement pas plu.

J’étais aussi plus grande de taille et j’osais lui tenir tête quand il houspillait les plus jeunes sans raison. Quatre ans plus tard j’étais toujours plus âgée que lui mais il me dépassait d’une bonne tête. Chaque matin et chaque soir de la semaine on prenait le bus scolaire pour le collège, puis pour le lycée. Il passait devant ma maison au moment où j’en sortais. Alors on faisait le trajet ensemble jusqu’à l’arrêt de bus. Il n’était assurément pas du matin et il appréciait que je garde le silence. Dans le bus, il s’asseyait au fond, les jambes étalés devant lui, croisait les bras sur son torse et fermait les yeux. Isabelle s’installait toujours à côté de lui. Il levait un œil sur elle, elle lui souriait, embrassait sa joue et quelque rares matins, effleurait ses lèvres. C’était à ce moment précis qu’il me regardait et que je détournais la tête.

Le soir, sur le chemin du retour il me demandait comment j’allais. C’était comme si le jour commençait réellement à partir de ce moment-là. Il parlait alors. Il m’écoutait aussi. Et son sourire était si grand. Il disait, t’as touché le ciel aujourd’hui ? Comme si c’était la chose la plus importante que je devais accomplir dans ma vie. Pour toute réponse, je me contentais d’un haussement d’épaules. Je n’osais pas lui demander ce qu’il entendait par là. Je me souviens encore de la sensation de plaisir qui roulait sur ses mots quand il me demandait cela. Je me souviens de la chaleur de sa voix. C’était comme une promesse.

J’ai pris connaissance du cliché des années plus tard. Il illustrait un article dans un magazine. Simon semblait avoir réussi sa vie professionnelle. Il était question de souvenirs. La photo n’était pas de très bonne qualité et était titrée Le plus beau souvenir d’elle. En arrière plan on distinguait le lac et l’aire de jeu. L’œil du photographe était centré sur moi. J’ignorais qu’il était là. Moi, j’étais ailleurs. Loin dans le balancement de l’euphorie. La sensation est revenue. Brutale et légère. Je frôlais l’air. Je plongeais vers le sol avant de m’élancer vers le ciel. Haut. De plus en plus en haut. J’entendais mon rire à l’intérieur de moi, avant qu’il ne bondisse dans le vent. J’entendais mon rire.

Crédit photo Pinterest
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Donner vie

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C’était hier où peut-être déjà demain. Je ne me souviens plus vraiment. Le temps a cessé sa course à ce moment-là. Instant suspendu. Suspendu dans la mobilité de nos corps.

À l’orée des arbres, tu caresses l’air et saisis l’hésitation de mon existence. Je chancèle dans le chant des feuilles qui s’agitent. Je suis petit, homme à peine né, pétri de doutes. Je traîne mes années d’errance comme un poids trop lourd.  Me vois-tu devenir père ?

Grondent les volcans. Tremble la terre.

Il est temps d’ouvrir les yeux, de justifier le futur. Tu es le vent et je suis la matière. Matière à la densité écrasante. Et pourtant nul passé ne m’habite quand je te regarde. Je fais fi de toutes mes difficultés à avancer sur la route empruntée.

J’effleure de la pulpe de mes doigts les tiges qui dessinent ton bras. Entre ombre et lumière, tu m’accueilles dans le souffle de nos émotions. Ta peau respire la menthe poivrée, les subtils parfums boisés de la forêt. Ton corps, l’assurance de nos devenirs.

Femme arbre à l’écoute de ma sève, ma semence à l’intérieur de toi forge déjà l’avenir.

 

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à Book 315

Photo : © Tyler Dozier

Qui cherche trouve

Ce mois-ci l’agenda ironique est chez Valentyne . Pour toutes les infos sur le thème proposé, Polar(s) c’est par ici : https://lajumentverte.wordpress.com/2016/11/02/agenda-de-novembre-cest-parti/ (Avis aux amateurs : j’ai joué avec la contrainte facultative : neuf titres de polars se trouvent disséminés dans le texte.)

Il avait trouvé le post-it de couleur jaune collé sur le frigo. Celui-ci délivrait un message sibyllin : Une patience d’ange. Il avait haussé les sourcils, avait décollé le papier comme pour s’assurer qu’il ne rêvait pas, puis l’avait repositionné à la même place. Il allait lui en falloir de la patience, ça il le reconnaissait. Surtout après une journée de boulot assez pénible.

Dans la salle de bain il ne fut guère surpris de découvrir un autre message, écrit en lettres rouges sur le miroir. D’une écriture ronde elle avait rédigé trois mots : Un lieu incertain,  usant de son rouge à lèvres comme d’un crayon gras. Les points des i s’écrasaient comme des fruits trop mûrs sur la surface polie. Le tube gisait, ouvert sur le rebord du lavabo. Il ne l’avait jamais vu se servir d’un tube de rouge à lèvres autrement que pour écrire sur les miroirs. Elle avait l’art et la manière de mener ses échappées là où elle le désirait. Il soupira. Il n’aimait pas particulièrement quand elle inventait des quêtes de la sorte. Il était crevé, il avait envie d’une bière et d’un moment où il se poserait, un moment qui lui dirait que sa journée était enfin terminée, qu’il n’avait rien d’autre à faire que de ne rien faire. De plus, il n’était pas doué pour la déduction, ni  la prospection. Ses aspirations étaient simples, dépourvues de mystère. Tout le contraire d’elle qui entretenait de nombreux secrets. Il cogita un instant, se fit la réflexion que le lieu dont elle parlait devait être la cave. Il s’y aventura à reculons. L’endroit était loin d’être accueillant. L’ampoule grésillait, sur le point de rendre l’âme et conférait au lieu une ambiance peu engageante. Ils y entassaient une multitude de choses qui avant de devenir insignifiantes, avaient été extraordinaires. Elle avait certainement déposé une autre indication, mais allez savoir où, dans ce bazar à peine éclairé. Brandissant la lumière de son téléphone comme une torche il avança prudemment parmi les nains de jardin qui n’avaient jamais vu un jardin et la collection de parapluies qui, quant à eux, avaient gouté trop souvent la pluie. Ses yeux scrutaient les moindres recoins, les détails insignifiants qui pouvaient devenir importants. Un vase à l’envers sur l’étagère, une boite à chapeau emplie de bouts de tissus qui s’échappaient comme une farandole jusqu’au sol, une boite de puzzle ouverte, des traces de doigts sur le vieux buffet poussiéreux. Les indices étaient nombreux. Il la soupçonna de les avoir mis en évidence pour mieux tromper sa vigilance. Il commençait à la connaître depuis le temps. Ça faisait même un sacré bout de temps, à présent. Il avait espéré, — longtemps espéré — qu’elle se lasserait après toutes ces années, mais non, bien au contraire, elle ménageait ses surprises avec une vivacité de diablesse. Un peu plus loin sur la droite, il s’avança jusqu’au canapé usé, souleva les coussins dépareillés, s’agenouilla pour examiner le dessous du divan. Ce fut en se relevant qu’il remarqua l’insolite. Un petit bout de carton coincé dans le cadre d’un tableau sur lequel elle avait grossièrement dessiné une flèche. Il considéra la direction de la flèche, — la porte de la cave par laquelle il était entré —, trouva stupide l’idée de le faire venir dans la cave pour l’amener à ressortir sans aucun indice. Il maugréa, en remontant les cinq marches, déjà las de poursuivre son investigation. L’idée l’effleura qu’il pourrait l’attendre tranquillement dans son fauteuil avec une bonne bière et la musique de Nick Drake en fond sonore et, lorsqu’elle reviendrait, (elle finirait bien par revenir) il lui dirait qu’il avait cherché longtemps avant de déclarer forfait. Il jeta un dernier coup d’œil à l’ensemble de la pièce, orienta la lumière du téléphone plus précisément vers le tableau et le bout de carton  et, avec la distance, vit ce qu’il avait omis d’interpréter. La flèche indiquait bien une direction, mais elle était dirigée vers un des personnages qui composait le tableau. Un homme parmi la foule, insignifiant en quelque sorte, si ce n’est qu’il avait les deux pieds plantés dans deux cercles bleus. Ce fut comme une révélation. L’homme aux cercles bleus ! Oui, il savait où poursuivre sa prospection à présent. Soudain fébrile, il fit aussitôt demi-tour, comme s’il se prenait au jeu de l’enquête à mener, ou plus probablement, fébrile à la pensée qu’il allait en finir plus vite qu’il ne l’avait supposé. D’un pas sûr, il se dirigea vers le salon. Là, dans l’angle de la pièce, sur une stèle, se dressait une sculpture. Un bronze d’un bleu presque noir représentant un homme du désert. Effectivement sur le socle — un large cercle bleu — elle avait déposé un papier plié en deux sur lequel était écrit au marqueur  : Là où dansent les morts.

Lui qui espérait en avoir fini, que la piste à suivre serait aisée, qu’il saurait enfin où la trouver, se noyait à présent dans l’incompréhension. Vers quels étranges rivages comptait-elle l’emmener ?  Il avait le sentiment d’être arrivé quelque part pour découvrir qu’il n’en était rien. C’était comme l’heure trouble, des instants imparfaits qu’il s’épuisait à fuir. Il était fatigué, il lui en voulait un peu de n’en faire qu’à sa tête, de disperser ainsi un goût de cendre dans ses pensées. Il refoula son agacement, prit un temps de réflexion. A part le cimetière, il ne voyait pas trop où situer le lieu en question. Il frémit, peu enclin à s’y rendre. La nuit tombait, il trouvait son idée macabre. Il courait presque dans la rue, il avait hâte que s’achève sa recherche, il voulait la rejoindre maintenant, lui prendre la main, l’inviter à rentrer chez eux.

Ça lui faisait toujours un effet étrange, lorsqu’il la retrouvait, comme l’envol des anges dans un ciel sombre. Elle éclairait les nuits par son aptitude à ne jamais rien laisser deviner de comment serait demain. Il ne s’y habituerait pas, il imaginerait toujours des moments où se poser, sans jamais y parvenir. Peut-être parce que dès qu’il croquait son sourire il oubliait les rêves simples, ces rêves inaccessibles. Il en goûtait d’autres. Incontestablement plus généreux.