États d’âme du jour (2)

nuit indigo

La nuit dernière j’ai rêvé de figuiers. Les branches croulaient sous les fruits. Des fruits charnus, au parfum entêtant. Il y avait aussi le bruit de la mer au loin. Et le rire d’un gamin. Généralement je ne me souviens pas de mes rêves. L’imprécision de celui-ci est pourtant restée toute la journée. L’odeur de la figue. Le claquement des vagues. Le rire. Ça m’accompagnait sans que je n’y songe réellement. Une présence régulière.

Ce soir après le taf j’ai erré dans les rues. La nuit tombait déjà, le ciel voilé de nuages sombres. J’ai traversé la foule. La course des gens qui n’ont qu’une hâte, celle de rentrer à l’abri de l’automne. J’ai regardé les couples. Ça me fout le moral à zéro mais c’est plus fort que moi, je ne sais pas regarder ailleurs. J’ai arpenté la ville. Le vent s’est levé. J’ai remonté le col de mon caban. La pluie s’est invitée, presque chaude dans la fraîcheur de la nuit. J’ai avisé le bar où je vais traîner quelquefois. Comme un phare dans l’obscurité, un pied de nez au spleen.

J’ai poussé la porte, bu une bière au comptoir. A travers le brouhaha des voix, j’essayais d’entendre la musique que crachotaient en sourdine deux enceintes fixées à une fausse poutre. Le son de l’oud, d’une guitare électrique, celui d’une voix venue d’Orient, des percussions. C’est dingue comme la solitude est pesante quand autour de soi la vie bat les heures à venir. Moi, j’ai l’impression de faire du sur place.

Je n’avais ni envie de rentrer, ni retrouver le silence de mon appart, ni entendre les petits pas pressés du môme de la locataire du dessus. Elle, je n’ai jamais entendu sa voix. Mère célibataire, un sourire en guise de bonjour, bonsoir. Son gamin dans les bras, elle monte les marches deux par deux, les descend tout aussi vite. Même chargée de sacs de courses elle survole la terre. Le môme il a des rires dans sa voix. Dans ses yeux aussi. Un vrai rayon de soleil.

Je rêve. Je rêve d’éloigner les nuages et d’une femme à mon bras. Je rêve d’être le vent dans ses cheveux et d’épouser son regard solaire. Je rêve d’une femme qui n’aurait pas envie de me quitter. Une femme qui n’oublierait pas de m’embrasser le matin, que j’embrasserai le soir en retour.

Un rêve où l’indigo de la nuit s’ornerait de lumières.

Crédit photo Pinterest

Comme un brin d’avenir à saisir

nuit

La nuit s’est étendue sur toute la ville, j’ai attendu de voir les premières étoiles, mais c’est difficile avec l’éclairage nocturne. Sans le voir réellement, j’imagine le ciel. Je crois que c’est ça qui m’a le plus dérouté la première fois que je suis venu ici. L’absence de la nuit. Après, bien sûr, on s’habitue. On s’habitue aux lumières à outrance, au bruit incessant, aux odeurs permanentes de poubelle mêlées à celles de la graisse chauffée des snack-bars en tout genre. On s’habitue à mourir à petit feu, une vie qui ne nous parle pas. Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Trop nerveux, trop anxieux. Autant sortir un moment.

Je dévale sans bruit les trois étages et, dans l’impulsion et la rapidité de mes pas, j’ai l’idée qu’il me faudrait à peine un peu plus d’élan pour m’envoler quelques instants. A l’entrée de l’immeuble je dis bonsoir au vieux couple du second. Ce couple, c’est le rayon de soleil de l’immeuble. Tous les lundi soir ils vont au cinéma, toujours la dernière séance, toujours main dans la main comme des amants.

Dans la rue, les prostitués sont déjà à marteler le trottoir. Ça caille ce soir, l’hiver va être froid cette année. Dans l’attente d’un client, ils me saluent d’un sourire ou d’un geste de la main. Ça fait sept ans que je les croise, sept ans que la nuit les avale sans compassion. Et puis entre les poubelles ou contre les larges portes cochères, les SDF, de plus en plus nombreux, de plus en plus jeunes qui manquent d’énergie et crèvent par manque de soins. Moi, je m’en tire pas trop mal. Après mon master, j’ai décroché un job à temps plein chez Mac Do. J’y travaillais déjà à mi-temps pendant les études, alors bien sûr j’espérais mieux après, mais bon faut pas rêver, du boulot y’ en pas des masses, non plus… Alors c’est sûr, avec le salaire y a pas de quoi s’acheter un cachemire, mais ça paye le loyer de ma chambre de bonne et j’ai pu économiser un peu. Mon sac à dos est prêt. Demain. C’est demain que je pars. Je me le répète à chaque fois que je flanche. Quoi qu’on en dise, partir n’est jamais facile.

C’est moi que je quitte. Une partie de moi que je laisse dans cette chambre, un corps sans âme, sans destin.

Y a peut-être pas d’avenir au village d’où je viens, tout le monde le dit, tout le monde pense que c’est folie d’y retourner. Ici pourtant l’avenir sent la mort à chaque coin de rue, et la nuit c’est pire que le jour. Moi, j’ai envie de lever les yeux vers le ciel, de voir les nuages jouer avec la lune, envie d’entendre le chuchotement de l’eau qui descend du torrent, envie d’écouter chanter le vent dans les arbres. Envie d’y lire encore que la nuit est belle et ouvrir les yeux au jour naissant comme un brin d’avenir à saisir.

Dix mots pour le défi du mois chez Estelle dans A vos claviers#6

Crédit photo DAVID Eric

 

La nuit, les amants

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Ils sont dans l’attente de voir le jour bleuir, ce temps où ils vont pouvoir s’aimer. Dans la chambre, enfin réunis, isolés du reste du monde, ils écoutent bruire le vent, le souffle glacial que murmure l’air d’hiver. Ils tanguent un peu, leurs doigts s’effleurent. La nuit étend ses voiles et, complice, admire les amants.

Au rythme des soupirs, ils s’effeuillent lentement et, comme des aimants, ils s’attirent, pétris de désir, de sueur et de rires. Ivres de caresses, les bouches s’égarent, les mains se cherchent. Il veut l’éblouir, la combler de souvenirs pour les jours à venir. Elle veut le retenir, garder longtemps son empreinte, le voir jouir.

Pendant un instant, dans le silence de sa respiration, il la contemple, endormie. Semblable à une île, il ne se lasse pas de redécouvrir les méandres et les courbes exposés. Et quand sa peau commence à tiédir, il enlace à nouveau son corps, il l’écoute frémir, et sous ses yeux affamés, il regarde ses seins mûrir comme des fruits au soleil, il goûte la convoitise, il affirme sa faim. Comme il est facile de lire l’attrait dans le sourire de l’autre. Il aspire son souffle, il lui dit, bientôt, bientôt je vais revenir, bientôt j’aurais à nouveau tout le loisir de te chérir.

La nuit ne va pas tarder à s’enfuir, chavire déjà vers le jour. À présent, il leur faut se quitter, il leur faut partir. Dans le zéphyr, le cours du vent inspire le doux secret des amants passagers.

Le défi du mois chez L’atelier sous les feuilles : produire un texte contenant au moins dix mots finissant par le son « ir », quelle que soit leur catégorie grammaticale.

 

 

A la rencontre de rouges-fillettes suivi de donne ta langue au chat (agenda ironique)

Pour septembre l’agenda ironique est double. Deux thèmes concoctés par Carnets et l’ Écrevisse L’un qui nous entraîne dans une forêt, la nuit à la rencontre de rouge-fillettes et de loup déguisé,  l’autre, qui donne sa longue au chat.

La nuit n’aurait pas pu être plus sombre. Même les étoiles avaient déserté les lieux. Une de ces nuits sans lune au ciel lourd chargé de nuages noirs. Bref, une nuit de rentrée scolaire qui plombait un peu l’ambiance festive alors qu’il était question d’intégration. Cela n’avait pas détourné pour autant la majorité des étudiants de venir faire un tour dans la forêt, lieu de la soirée. Les paquets de chips aux saveurs multiples remplissaient les ventres et les boissons au goût prohibé coulaient à flots. On avait fait appel à Lou, un type à l’allure nocturne qui se fondait dans le décor avec une rare élégance. Il aimait se mêler incognito à ces fêtes étudiantes, il connaissait l’art de la dissimulation. Il était en charge de s’occuper de la musique et avait un réel talent pour cela. Des rythmes mélodieux alternaient avec des airs déchaînés au grand plaisir des filles présentes. La plupart étaient vêtues de noir et se déhanchaient à la lueur blafarde des lampes-tempête. Leur ombre s’invitait entre les arbres, créant au gré de leurs mouvements des volutes sinueuses, attirant les jeunes mâles en quête de sensations troublantes. Parmi elles se mêlaient quelques rouges-fillettes, des filles toutes de rouge vêtues jusqu’à leur capuchon pointu. On disait d’elles qu’elles entretenaient le mystère et beaucoup rêvaient de leur ôter leur chaperon afin d’apercevoir qui se cachaient dessous. Lou espérait bien être le premier à soulever le tissu écarlate, le premier à saisir sa chance d’entrevoir la frimousse d’une des rouges-fillettes. Parfois lorsqu’elles dansaient, elles laissaient entrevoir le bord des lèvres vermeil, un nez fin, un menton volontaire, la blancheur d’une joue, un cou gracile. Enfin, l’imaginait-il.

Il avait beaucoup d’imagination Trop, disait-on dans sa famille. Il avait pourtant été élevé comme ses frères, avec un enseignement clair et direct, sans fioriture. L’important était d’aller à l’essentiel. On croque et on discute après. Lou avait cependant un fâcheux penchant à inverser la tendance. Il appréciait prendre son temps, une dégustation lente, où les mots font miroiter de beaux voyages. Généralement les filles ne résistaient pas à la tentation d’une virée dans les bois. Elles aimaient son timbre grave, ses manières raffinées. Il s’appliquait à ne jamais paraître féroce, il se prétendait un tendre. Seul son sourire, légèrement carnassier laissait supposer un  intérêt certain pour la chair fraîche. Mais il était loin d’être le seul à priser cela, constata-t-il en considérant les jeunes gens qui s’attiraient comme des aimants. Son attention se tourna vers une rouge-fillette qui venait vers lui. La démarche volontaire, un brin arrogante, il devinait plus qu’il ne voyait le sourire étirer ses lèvres. Son parfum avait l’odeur des fruits défendus, un effluve sacrément tenace qui faisait battre son cœur trop fort. Surpris il recula. L’assurance qu’elle dégageait lui faisait même un peu peur et lorsqu’elle l’attira à elle, il se demanda si le monde soudain ne tournait pas à l’envers.

 

Donne ta langue au chat

17h30.  Dans la foule des lycéens, Elle retrouve Lui, après la sortie des cours à attendre le bus. Lui pense que c’est une fille intimidante, un peu agaçante, très attirante. Elle est curieuse, impatiente. Elle pense que Lui est un garçon distant, silencieux aux yeux pleins de mystère. Ça lui plait même si elle ne se l’avoue pas.

  • Allez, dis-moi ! Rien qu’à moi, dis-moi ce que tu éludes depuis tout à l’heure ! dit-Elle, suppliante.
  • Je ne suis pas certain que ça soit le moment.
  • Ah bon ? Il faut un moment pour ça ? Quel moment ? Quand ?
  • J’en sais rien… Tu me mets la pression avec tes questions ! s’exaspère-t-il
  • Eh bien dis-moi, comme ça plus de pression !
  • Ah ! Ah ! Bien essayé !
  • Ah, tu m’énerves. J’ai l’impression d’être face à un gardien des secrets !
  • Et toi serais-tu chasseresse, à traquer les mots silencieux ? demande-t-il le ton taquin.
  • Encore faudrait-il que je les entende !
  • Ben, tu pourrais… Oui, tu pourrais, si tu le voulais réellement, réplique-t-il en la considérant attentivement.
  • Ça c’est pas sympa. Comment veux-tu que je sache ce que tu as dans ta caboche ! Tu crois que tu peux savoir ce qu’il y a dans la mienne ?
  • Hum… voyons… fait-il mine de réfléchir.
  • Je t’interdis de prétendre qu’il n’y a rien dans la mienne, s’affole-t-elle.

Il éclate d’un rire, il a envie de l’enlacer, se retient de la toucher.

  • Oh et puis j’en ai marre ! Ça me fatigue ! Je renonce ! Je donne ma langue au chat ! s’exclame-t-elle, soudain lasse du jeu.
  • Vraiment ? dit-il et s’approchant. Vraiment ? répète-t-il tout près d’elle maintenant. Dans ce cas, je veux bien te la prendre !