Infinis fragiles

Faut-il atteindre l’indigo
Des jours de pluie
Et la lumière des nuits sans étoiles
Pour parler de mémoire
Ces infinis fragiles
Des hommes qui affrontent le noir
Et se retiennent de tomber
Là où la mer tresse les souvenirs
 
Comme on s’amarrer malgré la rouille
Aux vagues bleues du souffle majeur
J’entends battre en nous
Le bruit sourd
Du manque et de la douleur

Jeu 53 chez La Licorne. Deux contraintes : quatre couleurs plus quatre mots tirés d’un poème d’Arthur Rimbaud : étoile, infini, mer, homme pour une poésie entre quatre et seize vers.

Ce qui compte, là maintenant

Jean effleure avec un respect teinté de délicatesse le meuble de bois à la patine lustrée par les gestes quotidiens et les années qui passent, il considère ses mains usées et il songe avec un sourire désabusé que la vie est une drôle de garce à jouer ainsi avec l’usure du corps, il regarde donc ses mains aux trop nombreuses tâches brunes et aux veines saillantes, des mains aujourd’hui hésitantes et, qui autrefois, façonnaient le bois à l’aide de gouges et ciseaux, des ciselures où s’entrelaçaient branches fleuries et oiseaux déployés, aux détails stupéfiants, et Jean s’étonne encore parfois de la vivacité qui émerge des gravures, comme si un autre que lui-même avait creusé la matière et effectué les dessins, — parce que tout de même c’est bigrement bien réalisé —, il caresse d’un geste large le bois aux ornements sculptés, et malgré sa vue déclinante, il devine les détails au contact de la matière, il se souvient des mouvements amples ou précis, des anfractuosités jusqu’aux arrondis minutieux qu’il repère sous ses doigts affaiblis, il respire l’âme du bois ouvragé, et tant pis si la perte de sa dextérité le laisse démuni, c’est dans l’ordre des choses, il se console avec la pensée que l’existence, si elle ne l’a pas épargné avec son cortège de départs, de déchirures, de peines et d’oublis, l’a également nourri de création et ce qui compte, là maintenant, c’est qu’il lui reste encore un peu de temps pour s’en souvenir.

La perte en une phrase, un thème dont je ne me lasse pas de revisiter grâce à Joséphine qui en juillet accueille l’agenda ironique sur son blog.

Marie endormie

Il est tôt, une ébauche du jour, la lumière ne pénètre pas encore la chambre quand Thomas ouvre les yeux sur Marie qui dort sur le dos à côté de lui, un bras replié au dessus de sa tête, l’autre le long de son flanc, et contemple Marie endormie, Marie au souffle paisible, et comme tous les matins, la main de Thomas vient reposer sur le sein gauche de Marie, il englobe la chair tendre et arrondie et écoute la pulsation du cœur dans sa paume, celui-ci bat doucement, avec une certaine mesure, de celle qu’il connait presque par cœur à présent, oui, une mesure qu’il connait bien, depuis ce jour où elle a levé les yeux sur lui et Thomas, intimidé, n’avait franchement pas l’habitude qu’on le regarde ainsi, surtout que Marie, en comparaison, avec ses yeux clairs, ses taches de rousseur sur le nez et sur ses pommettes semblait si sûre d’elle qu’il n’avait pas trop su comment réagir face à elle, toutefois, sous le charme de son sourire il se souvient d’avoir effleurer ses doigts de la pulpe des siens, comme une invite à faire un bout de chemin ensemble, un chemin qui, en définitive, perdure depuis des années, si bien que de temps à autre il pense — sans réellement grande consistance, mais il y pense tout de même —, à la perte de toutes les femmes, celles qu’il n’a pas eu parce que Marie, il faut bien le dire, capte son attention encore aujourd’hui, aussi en a-t-il oublié les autres femmes, les grandes, les charnues, les minces, les petites, les brunes, châtaines ou blondes, celles qui sourient avec les dents et celles qui pleurent souvent, comme si l’importance était ailleurs et effectivement elle l’est, pense Thomas tandis que le ciel s’éclaircit, prend ses aises et éclaire le visage de Marie.

La perte en une phrase, thème du mois de l’agenda ironique, qui en juillet, prend ses quartiers chez Joséphine.

Et puis, quoi dire quand les mots ne sortent pas

Maman a dit : tu verras l’amour quand on aime c’est beau, ça donne un sens à cette putain de vie, mais ne sois pressée, tu as le temps, ne précipite rien, l’amour ça fait du bien quand on prend le temps, t’as seize ans ma fille, ma toute petite, tu bouscules déjà le regard des hommes, fais attention, protèges-toi, car tu vois, les hommes parfois n’entendent pas lorsqu’on dit non, et moi j’ai juste acquiescé, sans lever les yeux, déchirée à l’intérieur et dans le cœur, surtout dans le cœur, je n’avais pas les mots pour dire, j’ai pensé que son discours venait trop tard,  que ça devait se voir, mais non le miroir me renvoyait le même visage, l’expression peut-être un peu éteinte oui, mais finalement pas tant que cela, alors j’ai refermé mes bras sur mon corps, comme lorsqu’elle me prenait dans les siens quand j’étais une enfant, enfin je crois, parce que je ne me souviens pas vraiment de ses bras et puis, quoi dire quand les mots ne sortent pas, la peur sans doute, la peur, de mettre des mots sur la douleur, et pourtant maman j’ai mal, terriblement mal, maman, j’ai perdu ma virginité et il ne m’a même pas regardé.

Deuxième inspiration (un peu plus sombre, cette fois-ci) sur La perte en une phrase. En juillet l’agenda ironique se pose chez Joséphine et pour les précisions du thème c’est par ici.

 

Viens, on va se consoler dans le silence et les arbres à venir

Aux frontières de la mémoire j’ai délaissé les pensées assassines, abandonné la pesanteur du passé et tu m’as regardée me revêtir du temps qui reste, tu as dit dans un rire léger, mais tes yeux restaient graves, tu as dit, viens, on va se consoler dans le silence et les arbres à venir, peu importe ce que ça nous coûte, si ça semble difficile au début, seul c’est possible, et nous, nous sommes deux, c’est deux fois plus, alors viens, on va aussi se dépouiller des fragments d’oubli, écouter battre le cœur de l’autre et s’égarer dans l’espace de nos métamorphoses, et surtout, surtout, caresser la perte de tous les instants complexes, ceux qui érodent et creusent les sillons de nos chairs et nous privent de bienveillance, enfin, tu sais de quoi je parle, viens, as-tu ajouté en saisissant ma main, allons bâtir le présent.

En juillet l’agenda ironique se pose chez Joséphine qui nous propose un sujet oh combien ouvert à la variation  inépuisable : La perte en une phrase. Tout reste à dire. 🙂