Les gouttes de pluie

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Tu cours pour rattraper ton retard. Tu penses que le bus t’attendra. Mais le voilà parti sans toi. Tu halètes, courbé en deux pour reprendre ton souffle. Tu lâches ton sac de cours, ennuyé mais sans plus. Au gré du jour qui se lève la pensée de sécher les cours aujourd’hui te parait une bonne idée. Après tout, le bus, lui-même, a estimé que tu avais droit à cette journée. Le temps s’y prête. Le soleil brille, déjà chaud. L’été est bientôt là. Tu décides de tourner le dos à la ville, aux bruits incessants, à tous ceux qui pressés ce matin, te gâche le plaisir de musarder. Tu croises quelques élèves qui, comme toi un peu plus tôt, courent, et tu te dis que se presser ne rattrapera pas le temps. Oui, songes-tu, cette journée est différente. Même l’air a quelque chose de spécial. Étudier aujourd’hui relève de l’absurde. Tu goûtes le petit bonheur d’avancer dans le sens contraire. Le tumulte de la cité s’efface peu à peu. Le bitume et les tours aussi.

Un peu fatigué tu t’assieds sur l’herbe, près d’un fossé. De l’eau y stagne de la dernière pluie. Tu respires les odeurs humides qui montent sous la chaleur. De l’autre côté de la route s’étendent des champs à perte de vue. Tu te saoules du mouvement de l’air qui balaie les blés. Une mer céréalière se dessine, ondule sous le vent et te berce. Tu fermes les yeux, t’assoupis un moment dans la verdure.

Tu ne l’as pas entendue arriver. Elle apparaît comme ça, sur le bord de la route, tu ne sais pas trop comment. Toute jolie dans sa robe d’été, le sourire jusque dans ses yeux. Tu penses que tu as dû t’endormir et que le rêve est bien beau. Elle porte en bandoulière un sac de cours sur lequel sont cousus une multitude de boutons colorés. Tu n’oses pas parler. Tu te dis que peut-être, au son de ta voix, elle partira comme ces êtres éthérés qui dans un souffle disparaissent. Pourtant c’est plus fort que toi, tu bafouilles quelques phrases incompréhensibles, histoire de la retenir. Évidemment elle rit, te dit qu’elle ne comprend rien à ce que tu lui racontes. Tu te sens stupide mais tu insistes pour savoir si aujourd’hui elle aussi à décider de sécher les cours.

– J’ai suivi le vent, répond-elle et tu ne comprends rien à ce qu’elle te dit mais toi tu n’oses pas le lui dire.

Et puis, tu décides que ce n’est pas important parce qu’elle sourit de nouveau. Et son sourire dessine des voyages à venir. Ton cœur bat un peu plus fort. Tu avises la petite fiole de verre qu’elle tient dans sa main, lui demandes à quoi elle lui sert.

– C’est pour ma collection.

– Tu collectionnes quoi ?

– Les gouttes de pluie.

Tu la considères, indécis. Hésite entre plaisanter et jouer les blasés. Tu lui jettes un coup d’œil discret et à l’observer ainsi qui avance, enjouée et lumineuse, tu penses que oui, elle collectionne réellement les gouttes de pluie. L’idée te plait. Comme celle de marcher au même pas qu’elle. De l’écouter raconter toute les pluies du monde. Au son de sa voix tu t’émerveilles. Elle est pleine d’entrain, radieuse. Elle parle aussi avec ses mains. C’est un peu comme si elle retenait le temps quelques instants avant de le laisser filer d’un geste gracieux. Parfois un rire s’échappe de sa gorge et tu penses que si tu devais collectionner quelque chose ce serait les siens.

Elle partage avec toi une chocolatine achetée le matin à la boulangerie. Le chocolat a fondu à l’intérieur et s’écoule entre ses doigts. Tu retiens le désir de les goûter. Et celui de savourer ses lèvres colorées.

Le jour s’effiloche, sans autre bruit que ceux de vos pas. À l’horizon, le tonnerre gronde. Des éclairs barrent le ciel et illuminent la campagne assombrie. Soudain elle s’arrête, le nez levé vers les nuages. Hume l’air qui s’en échappe. Quelques gouttes tombent sur ses yeux, ses joues, ses lèvres et son cou. Tu penses qu’à l’image de la fiole elle récolte la pluie et que cela l’embellit. Tu penses que de toutes les collections du monde celle-ci est unique. Tu te souviens du bus ce matin parti sans toi. Tu te rappelles la ville qui bruie au loin. Tu penses, oui, elle a suivi le vent et j’étais dedans.

Au crépuscule qui se déploie soudain sur vous, tu t’inquiètes. Tu crains qu’à la nuit elle ne disparaisse aussi soudainement qu’elle est apparue. Tu as peur que cette journée ne soit aussi fugace qu’un souffle. Alors tu la serres dans tes bras mais tu ne sais pas exprimer tout ce qu’elle t’inspire. Tu te trouves maladroit. Tu te dis qu’il faut bien la laisser partir. Tu penses qu’elle est légère comme l’air. Qu’elle fleure bon toutes les senteurs de la terre. Discrètement tu respires tout contre elle, puis tu la relâches. Tu te recules avec lenteur, comme pour retenir l’instant. Tu la regardes dans les yeux. Tu trembles un peu.

– Je ne vais pas m’envoler, tu sais, dit-elle en prenant ta main.

Crédit photo Pinterest

Des nouvelles de mon roman »Lila »

lila-version-papierA ceux qui ont eu la curiosité de lire mon premier roman « Lila », ceux qui m’ont offert la très grande joie de recevoir vos ressentis, je tiens à faire mes remerciements également sur ce blog.

Par vos mots, votre enthousiasme, votre sensibilité, votre vécu, vous avez rendu tangible ce qui est rarement mis en avant. Les messages, les confidences que cette histoire a suscités sont une belle preuve que le travail réalisé pendant près de deux ans est aussi un partage avec le lecteur.

J’ai des sourires plein les yeux. Merci.

Nuance

 

De la fenêtre je distingue le paysage éthéré, les arbres aux branches lourdes qui fléchissent sous le poids de la neige. L’aube est proche. Paysage endormi, la saison feutrée peine à vivre. Tout est silence. Je me sers un café, allume une cigarette. La fumée crée un voile passager devant moi, une sorte d’aura aérienne périssable. À l’horizon, les collines à la blancheur éphémère offrent une perspective émouvante à mon regard. D’un doigt, je trace dans l’espace les arrondis des tertres, ces monticules enneigés et je pense à toi. À tes lignes courbes où se nichent des creux, à ce monde vivant que tu m’offres lorsque tu es près de moi. Ta peau si pâle sur le drap, la douceur de tes bras et celle de ton ventre.
Le contraste est saisissant lorsque je promène ma main sur les sinuosités laiteuses, j’y vois la lumière et l’ivoire, le doré de tes longs cheveux aux reflets de nacre sous le soleil d’été.

Lorsque tu es venue me saluer, j’ai cru à une erreur. Ton sourire éclairait le jour, un peu comme le soleil en hiver. Lumineux. J’ai été fasciné. Tu dégageais une aura de certitudes quand je me perdais dans l’incertitude.
J’ai longtemps vécu de clichés, de parades, de démesures autant pour m’intégrer que pour me démarquer. Les brimades et les coups —discrets les coups, de ceux qui marquent durablement— les insultes à en avoir la nausée. J’en ai tellement bouffé que je croyais mon rempart inébranlable.

Je ne cherche plus à comprendre pourquoi tu es venue me parler, pourquoi tu tentais de vaincre l’isolement dans lequel il est plus facile d’exister. Je t’ai demandée si tu n’étais pas un peu ivre pour t’afficher ainsi avec moi et ton éclat de rire m’a surpris. Un peu incongru. On ne rit pas aisément devant moi. Mais tu t’en fichais. Sous l’apparence de fragilité que tu affiches tu es incroyablement forte. Et moi si faible. Je me souviens avoir pris peur que l’on nous surprenne ensemble. J’ai eu peur que les mots blessants ne t’atteignent, que les meurtrissures ne t’éloignent. Tu as pris ma main et tu m’as dit qu’à deux nous pouvions tout, qu’aimer n’avait pas de limites, que seuls les cœurs arides en érigent. À tort et à travers. De plus en plus souvent et à tout vent mais que l’on est plus fort qu’eux. « Tu es réellement ivre » ai-je affirmé en souriant.

Très souvent encore je m’efface devant la hâte que mettent certains à juger les apparences. Le monde est obscur et la couleur de ma peau n’en est que le pâle reflet.
J’ai appris à me taire et à taire la colère qui parfois vibre encore en moi. De toi, toutefois, nait l’espérance.
J’ai longtemps craint le regard des autres, les questions et les jugements hâtifs, un peu moins aujourd’hui, et davantage demain.
De la différence de nos nuances demeure notre assurance.

Laurence Délis©

 

 

L’extraordinaire d’une vie ordinaire

Chaque matin depuis des mois, que dis-je, depuis des années certainement nous vivons le même rituel. Je t’en ai déjà parlé. On en a rit parfois. Tu me connais, à la sonnerie de mon réveil, je m’enfonce davantage dans les oreillers, je m’enroule dans le moelleux de la couette, refusant de me lever si tôt. Ensuite c’est la course pour ne pas rater le tram, la brève bousculade lorsque les portes se referment et son léger écart pour me permettre de passer. Un sourire de circonstance, un léger signe de remerciement et puis chacun qui regarde dans la direction opposée. Je me cale toujours près de la fenêtre, rarement je trouve une place assise, mais cela ne m’empêche pas de lire, d’oublier ainsi l’ordinaire d’une vie passablement ordinaire. Parfois mes yeux se posent sur lui, un furtif instant. Le regard fixé sur la vie qui défile à l’extérieur, il reste là, immobile. Il a toujours cet air lointain, un peu rêveur, de ces rêves d’ailleurs que l’on ne peut atteindre. Je crois que lui aussi me regarde de temps à autre, mais je n’en suis pas sûre. Juste une impression, une sensation, une fugacité qui embellit le jour.

Et puis arrive ce mardi matin, passablement identiques aux autres jours. L’immuabilité de ma vie me sidère parfois !

A nouveau la course, la bousculade, les excuses marmonnées, son léger écart et son sourire. Tu vois, rien de différent. alors quoi ? Qu’est-ce qui a changé ?

Peut-être était-ce dû au soleil qui illuminait la vitre et à la pluie qui tombait aussi. Un de ces espaces temps que l’on ne mesure pas, qui viennent et repartent comme ça, d’un claquement de doigts.

Ce jour là, il s’était placé à son habitude, debout, près des portes, toujours sur la droite comme prêt à sortir à tout moment. Trois ou quatre personnes nous séparaient l’un de l’autre. Je lisais lorsque son regard m’accrocha. Oh à peine quelques secondes, mais je l’ai vu.  Je n’invente rien, tu le sais bien, je suis dépourvue d’imagination ! Son regard donc, qui se pose sur moi, sur mes yeux et sur mes lèvres, qui soudain me brûle, irradie le jour, considère mon léger sourire.  

D’un élan presque douloureux j’ai cheminé vers lui, sinuant à travers les gens. La surprise se lisait sur ses traits mais il ne me quittait pas des yeux. Sans doute un peu brutalement, je ne sais pas, je ne sais plus, mais spontanément, ça oui, je me suis accrochée à son cou et je l’ai embrassé. Là, sur la bouche et sous la surprise, ses lèvres hésitantes se sont ouvertes pour m’offrir son souffle et son goût. Mon cœur battait vite et fort, j’entendais le sien vibrer tout près de moi. Un instant d’ailleurs d’une intensité à couper le souffle que je n’avais plus. J’entendais aussi les murmures autour de moi, j’avais conscience des passagers qui nous dévisageaient mais ce temps offert prenait le pas sur la raison et c’était incroyablement bon.

Et puis le tram s’est immobilisé, je me suis détournée et je suis descendue précipitamment, le feu aux joues, ivre de désir et de honte mêlée.

 

Il va sans dire que le lendemain je me suis levée tôt, très tôt. Avais-je seulement réussi à fermer l’œil ?  J’ai pris le premier tram du matin, afin de ne pas le croiser tant la gêne me tenait encore.

Ah, me dis-je, lorsque les portes se refermaient derrière moi, il a eu la même idée que moi !

Pour les curieux qui voudraient connaître une suite possible à cette histoire : https://palettedexpressions.wordpress.com/2014/09/16/tours-et-detours/

Un goût de fraise

Le quartier a changé. Les champs alentours se sont peuplés d’habitats résidentiels, les ronds points ont remplacés les feux tricolores. À l’impression familière se mêle celle d’y être étranger et les souvenirs qui peuplent les lieux m’évoquent le temps qui passe, bien plus que la nostalgie. De passage chez mes parents en cette veille de noël, je réalise que je ne m’attarde jamais plus de deux jours, par ici. Comme un besoin de courir  loin pour voir si l’herbe est plus verte ailleurs.

En dépit de la pluie, des enfants lèvent le regard vers les lumières festives qui ricochent sur le bitume humide. Les éclairages des commerces rénovés m’agressent un peu. Il n’y a que le bar tabac, un peu en retrait, avec sa seule guirlande se balançant sur le côté du chambranle qui semble anachronique. Le tintement de la clochette à l’ouverture de la porte reste identique à ma mémoire et m’arrache un sourire. Combien d’heures à user le skaï rouge des banquettes, à refaire le monde avec les copains du lycée, à s’envelopper de la fumée de nos cigarettes, en buvant une bière ? Certainement davantage que celles vécues en cours. Il y a un côté immuable un peu effrayant à croiser la tête du patron. S’il n’affiche plus son cigarillo à la commissure des lèvres, loi oblige, il est en tout point égal à celui qui nous servait vingt-cinq ans plus tôt. Il est de ceux qui sont vieux avant l’âge puis qui paraissent rajeunir alors que mes tempes grisonnent un peu.

Je ne m’attarde guère, le temps de payer mon paquet de cigarettes et me voilà à courir vers la boulangerie. Je suis chargé de la brassée de baguettes de pain et de l’inévitable bûche glacée qu’attendent les convives. A cette heure-ci, il y a foule, mais la jeune boulangère est efficace et mes pas s’arment de patience dans la file d’attente. C’est sans compter sur la cliente quatre personnes avant moi qui hésite sur les différentes variétés de pain. J’entends le soupir impatient de la femme qui me devance, puis très distinctement la voix de la cliente s’exclamer qu’elle prendra également des fraises.

   Des fraises ?  s’étonne la boulangère.

   Oui, là sur le comptoir, ce sont bien des fraises non ?

   Ah oui ! Je vous laisse vous servir.

Trois personnes me privent de la vue, je ne distingue qu’un manteau noir et quelques courtes mèches blondes mais je sais pertinemment qui se tient devant le comptoir. Sa voix est bien celle que j’entendais rire contre moi dans les vapeurs du bar d’à côté.

Hélène.

Elle dégageait une assurance que nous lui envions, savait se faire silencieuse à la différence de ses congénères qui caquetaient à l’autre bout du café. Ses longs cheveux nous caressaient légèrement lorsqu’elle nous embrassait, un large sourire sur ses lèvres pleines. Régulièrement elle nous demandait des pièces pour le juke-box que nous ne lui refusions jamais parce qu’à la faveur de la musique elle laissait son corps se bercer des sonorités. Nous savourions la vision, subitement muets, à fixer les ondulations de ses courbes gracieuses. J’avais bien du mal à me concentrer sur les cours de l’après midi après ces moments-là, d’autant qu’elle s’asseyait juste devant moi. Des images insensées me venaient à contempler ses longs cheveux ambrés, éclairant la salle de classe d’une douce lumière. Des mots aussi, diablement érotiques que je n’osais écrire encore moins lui dire. La nuit j’emportais dans mon sommeil le foulard un jour oublié dans le bar sur lequel flottait son parfum floral.

Elle n’aimait pas le chocolat que nous achetions par plaque de trois chez l’épicier, ni la bière. Elle roulait ses cigarettes avec dextérité, buvait des cafés sans sucre dans lequel elle laissait tomber ce bonbon à la forme improbable qu’elle dégustait ensuite lentement.

Une fraise Tagada.

Elle en avait toujours quelques unes enfermées dans un sachet de papier blanc, dans lequel elle piochait régulièrement. Ses lèvres se teintaient decarmin, parsemées de cristaux de sucre blanc. Invariablement elle passait un doigt sur le renflement coloré, avec cette innocence qui frisait l’indécence.

Le souvenir est ancien et étonnamment présent. Un matin de printemps nous retrouve avant les cours à boire un café. Elle parle peu, baille sans discrétion, le regard encore ensommeillé. Il y a un réel bonheur à la regarder s’éveiller. Assis près d’elle, j’anticipe ses gestes. Le sachet de papier déposé sur la table de formica, la main qui plonge à l’intérieur afin d’en extraire la fraise. La bouche qui vient cueillir le bonbon, les doigts un peu poisseux qu’elle aspire vivement et son sourire qui me séduit. Sur l’étendue écarlate un grain de sucre subsiste. L’impulsion incontrôlée me vient à laisser glisser mon pouce dessus. Ses prunelles soutiennent mon regard, je sens son souffle chaud s’échapper des lèvres entr’ouvertes. Mon cœur bat follement dans tout mon corps, qui se tend, s’approche, s’accroche. Elle est si proche maintenant. Mes doigts roulent sur sa joue, s’évadent vers la nuque, attirent le visage plus près encore. Je ne saisis nulle résistance, bien au contraire et m’enhardis davantage. Sa chaleur m’enveloppe, j’effleure l’incandescence, la brûlure vive charnelle et colorée. De la pression légère l’instant nous captive, c’est elle qui me devance et s’avance, s’ouvre, me happe, avide d’ivresse. Je reçois d’un coup la saveur de sa bouche, la générosité sucrée et légèrement piquante de sa langue qui m’invite. L’expression de mes sens éveillés, je savoure la douceur subtile et exquise. L’incomparable, le goût unique de fraise offert.

 

Un peu sous le choc de la fulgurance des souvenirs qui reviennent, je la vois traverser la boulangerie, les bras chargés de pains, sur lesquels trône un sachet de papier blanc. Je ne fixe que celui-ci, devinant sans peine les bonbons acidulés qui s’y trouvent, pourtant mon regard l’attire et son pas hésite un court instant. J’ai le sourire timide mais elle ne s’y attarde pas et franchit les portes coulissantes sans plus attendre. Je retiens l’impulsion de me retourner, de lui rappeler ce dernier printemps, avant que nos routes ne s’éloignent. C’est si loin maintenant. Depuis des décennies chacun poursuit son existence, loin d’ici. Il n’y a guère que les fêtes de famille pour me retenir un moment en ses lieux. Je repars demain, vivre la vie que je me suis choisie. Un métier prenant, une ex femme, quelques amis sincères, une foule de choses à faire que je ne fais jamais, une vie assez banale somme toute, mais avec la conviction qu’aujourd’hui est mieux qu’hier.

À mon tour, les bras chargés de mes achats, je me retrouve dans la rue, courant un peu afin de rejoindre ma voiture. Il pleut toujours, la nuit tombée renforce cette sensation de froid pénétrant qui me glace les os. Avec soin je dépose sur le siège passager la bûche, les baguettes, avant de me hâter à rejoindre le volant.

Mais plus rien ne presse. Il pleut cependant les gouttes ne m’atteignent pas. Le froid humide non plus.

Elle est là, devant moi, le sourire aux lèvres, le sachet de papier blanc imbibé de pluie d’où elle extrait une fraise qu’elle glisse entre ses lèvres pleines.

   Tu en veux une ? demande-t-elle, le regard brillant, malicieux, heureux.