Lorsqu’un tableau s’en va

Acrylique, peinture relief

Format 80 x 80

Le tableau ci-dessus était en passe de devenir un autre. J’avais l’intention de recouvrir la toile et de retravailler autre chose. Et puis, la semaine dernière un ami de mon fils aîné est passé nous voir. Il habite depuis deux ans en région parisienne. Boulot oblige. Éloigné de sa famille et des amis . Alors il m’a dit, j’aimerai acheter un de tes tableaux pour l’accrocher chez moi et c’est celui-ci que je veux.

C’est un jeune homme qui, depuis l’enfance, m’a vue m’approprier l’espace à vivre de ma maison pendant des heures et ensuite voir le lieu retrouver son origine première. En grandissant, il s’est parfois étonner de me trouver à peindre à des heures très tardives. Il a vu mes toiles un peu partout s’amonceler aux cours des années. A travers ce tableau choisi et l’émotion ressentie à l’idée qu’il veuille l’acquérir, j’ai pensé qu’il y avait, outre le plaisir de s’acheter une toile, tous les souvenirs qui englobaient les années vécues et tout ce qu’elles représentent pour lui.

J’ai songé qu’à partir de maintenant, ce tableau va vivre ailleurs et que d’autres souvenirs vont se construire autour de lui… Puissent-ils être encore de beaux partages.

Publicités

A l’infinité

J’ai été fouiller parmi mes vieilles toiles pour en trouver une sur laquelle peindre et si ma mémoire ne me fait pas défaut, celle-ci a une quinzaine d’années. Je venais de prendre la décision d’arrêter les portraits ethniques aux crayons de couleur que je travaillais depuis plus de dix ans et je voulais (re)tenter le travail sur toile. J’ai longtemps tourné autour de cette toile sans savoir quoi en faire. Toute cette surface blanche et pas la moindre idée en tête. Alors je l’ai cloisonnée en plusieurs parties pour travailler des petites surfaces. J’ai très vite abandonné l’idée (et cette toile). Je voulais le geste ample. Libre.

En retravaillant dessus le mois dernier, je me suis souvenue de qui j’étais à ce moment-là, de ce vers quoi je souhaitais aller. Je me suis alors demandée combien de fois encore, j’allais revenir y déposer des petits bouts de moi, combien de fois cette toile allait vivre de transformations.

Si elle ne part pas vivre ailleurs ce sera sans doute à l’infinité.

Peinture acrylique, collage papiers, peinture relief, feutres

Format 50 x 70

Le rouge de ses bottes de pluie.

Amandine avait été élevée par sa grand-tante Emma, une vieille à l’allure fantasque dont on se méfiait dans le village depuis qu’elle avait enterré son trente-sixième mari. Plus les années passaient plus on trouvait douteux son goût pour les pierres tombales qui remplissaient le cimetière du village. La grand-tante gagnait sa vie en tirant les cartes – les arcanes du tarot n’avaient aucun secret pour elle ‒ et avait tenté d’initier Amandine. En vain. Celle-ci avait choisi une voie différente quoiqu’assez proche de celle de sa tante. Comme elle, elle connaissait fort bien les tréfonds de l’âme humaine. On pouvait parler de sixième sens, ou peut-être bien de tradition familiale déviante.

La vie d’Amandine était à l’image d’une pièce de théâtre et, ses journées, une scène sur laquelle elle transformait le monde. Saltimbanque, elle jonglait entre tragédie et comédie, savait d’un coup d’œil jauger ceux qui s’adressaient à elle. Elle avait le don pour deviner l’envers du décor chez ceux qui vivaient d’apparence et de malveillance cachée. Son crédo : arnaquer tous ceux qui usaient de leur pouvoir ou de leur aisance à écraser les plus démunis et les éconduits. La jeune femme avait à cœur de leur redonner l’assurance de l’avenir. Une sorte de robin des bois des temps modernes, disait sa grand-tante, avec fierté.

La matinée était bien avancée. Amandine se levait. La mine encore ensommeillée, les yeux vagues, elle offrait un portrait saisissant de candeur. La lumière de fin d’été éclairait l’intérieur de la maison. La décoration y était vieillotte, de style rococo. Le mobilier façonné de moulures et tarabiscots à foison qu’affectionnait Emma. Par la fenêtre ouverte de la cuisine filtrait le parfum de lavande fanée mêlée à celui des roses. Vincent se tenait devant, le regard porté vers le jardin. Comme une invitation à s’asseoir, du pain et du beurre frais, deux bols, une caféière de café étaient disposés sur la table de la cuisine, ainsi qu’un panier empli de fèves à écosser fraichement cueillies. Vincent avait roulé toute la nuit, s’était assoupi à l’aube dans sa voiture avant de reprendre la route. Le village où résidait Amandine lui semblait toujours être au bout du monde et c’était en quelque sorte le cas. Un petit bout de terre qui s’étendait vers la mer tel un bras plus large que long où les goélands et les mouettes se disputaient le ciel. Ici l’existence prenait des couleurs d’été en permanence. Surtout sous la pluie. L’hiver passé, un soir de pluie et d’odeur de feu de bois, Vincent y était venu pour enquêter discrètement sur la demoiselle. On chuchotait tout bas tant de rumeurs sur elle que sa curiosité de journaliste avait voulu percer le secret qui l’entourait. La première rencontre s’était tenue sous la pluie. Il se souvenait d’elle sous son parapluie. Le rouge de ses bottes de pluie. La lumière de son sourire.

Au bruit de pas, Vincent se retourna et fit face à Amandine. Il nota les pieds nus sur le carrelage, la transparence de la nuisette qui laissait deviner les courbes du corps. Ses cheveux noirs, détachés, quelques peu emmêlés. Une des bretelles du déshabillé tombait sur l’arrondi de l’épaule. Il avait déjà une foule de souvenirs d’elle, beaucoup d’autres à parfaire le futur et, depuis la rencontre sous la pluie, avait pris un abonnement à vie dans l’existence d’Amandine. Il laissa musarder ses yeux sur l’ensemble de l’apparition, puis la dévisagea. Sur les lèvres d’Amandine flottait un sourire heureux. Le cœur de Vincent s’affola.

Sous la houlette d’EMILIE, Les plumes d’Asphodèle reviennent. Quatorze mots à placer dans le texte : NUISETTE TRADITION TRENTE-SIXIÈME FÈVE NOIR TRÉFONDS ENVERS TARABISCOT BRETELLE MUSARDER ABONNEMENT ARCANE AFFOLER ARNAQUER

Les autres textes à lire sont ICI

Crédit photo : Pinterest