Un mets de mai

Mes pas ont tracé le chemin avant de croiser le sien, mais c’est elle qui me ravit aujourd’hui. C’est sa silhouette que j’ai vu en premier et le rythme de son allure. Rapide. Oui, même lorsqu’elle flâne au vent, elle marche vite, comme si le temps lui était compté. Pourtant le temps elle n’en tient jamais compte. Qu’il vente, qu’il pleuve, que le soleil brûle, elle s’épanouit au gré des éléments. A elle seule elle incarne la liberté, comme à l’image de ce mois volage.
Tantôt fougueuse sous l’orage, tantôt languissante sous la chaleur. De la subtilité tout en finesse, même si, avoue-t-elle, elle fait ce qu’il lui plait, quand il lui plait. Gourmande, elle croque les premiers fruits rouges comme autant de fruits défendus et le goût de sa bouche dans la mienne s’anime au rythme de nos langues avides.
Lorsqu’elle danse sous la pluie au plus fort de l’ondée, j’entends son rire s’épanouir dans l’écho des gouttes. J’aime alors entrevoir sa peau sous le corsage, la pointe de ses seins dressée que mes mains réchauffent.
Sans pudeur, le soleil éclaire son corps, et devant mes yeux envoûtés, chaque courbe finit sa métamorphose sous mes doigts. Je dessine alors les lignes qui nous unissent, laisse la liberté s’inviter, s’inventer. Elle, légère et d’humeur heureuse, me promet le bonheur, mais nul besoin de l’attendre, il est là, tout contre elle. Exquise fièvre qui me tourmente et m’affranchit.
J’ai la saveur d’elle dans le cœur, un appétit fauve et tendre. Une fascination douloureuse qui bat sans cesse. Une dégustation pimentée dont je ne suis jamais rassasié.
Irrésistible.
De ce mets de mai je ne saurais me lasser.

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Couleur sépia

Je craignais parfois de te réveiller lorsque je venais m’asseoir dans ce fauteuil à bascule qui grinçait un peu. La chambre séparée par des stores suspendus n’isolait de rien et je me plaisais à t’imaginer, encore endormie dans notre vaste lit, les draps recouvrant à peine les courbes de ton corps. Chaque nuit passée ensemble, le sommeil me fuyait. Je t’observais, belle métamorphose de nos sens. Je comptais les constellations que dessinaient tes grains de beauté, je respirais ton parfum des îles, j’effleurais ta peau ambrée. Mes mains épousaient ton corps, le modelait afin d’y laisser mon empreinte et que la tienne s’imprime à son tour sur mes paumes.
J’écoutais ton cœur, ton souffle lent et ton sourire. Parfois tu esquissais un mouvement, tu cherchais ma chaleur. Je t’enlaçais, tu te perdais en moi et je m’enivrais de toi. Nous parlions rarement mais nos yeux se racontaient les instants goûtés.
Lorsque tu te levais dans la chaleur moite, tu dansais presque dans la grâce de tes mouvements. Je te considérais venir vers moi, mutine, délicieusement impudique et je lâchais mon livre, je savourais notre histoire et notre alcôve ombragée devenait éden.

Laurence Délis ©

couleur sépia

Elle lit

imagescafé

 

Un café noir et deux sucres. Assise dans la petite cuisine, elle lit. Je m’assieds face à elle. Le raclement de la chaise sur le carrelage, le café que je verse dans ma propre tasse, le tintement de la cuillère, rien ne la perturbe. La lecture la mobilise toute. Parfois un sourire naît au coin de ses lèvres et je vois la ligne de ses yeux en amande s’étirer aussi. Ou bien, au front soucieux, je devine un sursaut, une tension dans l’histoire lue. De temps à autre elle porte son pouce droit dans la bouche et mordille la chair.

J’attends. J’attends dans cette fièvre lente et mesurée qui monte au rythme des pages tournées. Elle croise et décroise les jambes, pose ses coudes sur la table. Ses cheveux retombent, qu’elle chasse d’un geste vague. Alors je sais qu’elle me sait là.

Elle lit.

Sans approcher, sans même bouger, je la regarde. Effeuillage de la pensée.

Ma main libère les mèches, trace l’ovale du visage, la ligne du cou, s’arrête un instant sur la nuque. Je respire tout contre, là près de l’oreille. La pointe de ma langue goûte la chair coutumière et inaccoutumée. Mes lèvres caressent, effleurent. Sa langue s’invite. Nos haleines se mêlent et gémissent. Mes doigts glissent sous le pull à la recherche de la peau, de la courbe d’un sein, s’y attardent un long temps. Sensibles au téton durci. Et le temps se teinte d’impatience.

Le souffle court, je devine le poids du désir entre ses cuisses chaudes. Lentement elle s’ouvre, savourant l’attraction irrésistible qui m’attire. Le parfum de sa peau enivre mes sens. Ma bouche dessine les courbes et les creux. Ma langue les replis humides.

L’air crépite du désir de l’autre. Nous retenons encore l’instant.

Et puis elle referme le livre, lève enfin les yeux, croise mon sourire.  

Et dans ses yeux je lis les années qui nous lient, nous unissent depuis cinq décennies.