L’avenir est ailleurs

Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Après tout, on ne nous avait pas dit grand-chose, ça avait été comme une info lâchée à la va vite sur les réseaux sociaux, un truc qui disait que l’avenir était ailleurs. Allez savoir pourquoi j’ai suivi le mouvement. Sans doute pour ne pas rester en marge et puis tous mes potes avaient décidé d’y aller, alors je me suis dit, pourquoi pas. On est arrivé près de la mer en fin de journée. Il y avait déjà beaucoup de monde, des groupes de personnes installés un peu partout. Les gens avaient l’air content de se retrouver là. L’atmosphère était à la fébrilité, le murmure des voix enflait comme une vague. Je crois que c’est ce qui m’a le plus impressionné. Je me suis demandé comment l’espoir d’un futur pouvait autant rassurer alors que hein, le futur, même moi je peux prédire qu’il n’a rien d’enviable.  

Je n’ai pas voulu rester à attendre avec les autres, je voulais poursuivre loin, aussi loin que mes pas pouvaient me porter. C’était une nécessité ‒ peut-être un désir de rébellion ? ‒ que je n’avais pas envie de combattre. J’ai salué mes potes et j’ai continué ma route pendant plusieurs heures sur le littoral. De méandres en méandres je suis arrivé en bout de terre. Dans la lumière déclinante on pouvait encore distinguer l’horizon ; le littoral lui, sombrait dans le crépuscule. Je me suis assis face à la mer. L’air était doux, empreint d’iode et de varech. Presque sans bruit, les vagues léchaient le sable.

C’est là que la lumière est tombée du ciel. Je ne sais pas comment dire autrement. C’était de l’ordre de la propulsion, un élan puissant qui me venait droit devant. Enfin, presque devant, parce que de toute évidence la trajectoire était établie et ce n’était pas pour me tomber dessus. Tout de même, je me suis levé d’un bond, effaré. Derrière la lumière il y avait un grand type d’un âge assez indéfinissable qui m’a salué alors je l’ai salué en retour. Il m’a demandé si j’étais venu seul. J’ai expliqué que non, qu’à des kilomètres de là il y avait tout un tas de gens rassemblés qui attendait. Il a froncé les sourcils « Oui mais là, je ne vois que toi au rendez-vous. » J’ai pas osé demander de quel rendez-vous il parlait, il paraissait un peu exaspéré et bougonnait qu’il n’y en avait pas un pour rattraper les autres, puis il m’a regardé et a haussé les épaules « Eh bien, a-t-il dit, puisque toi tu es là, on y va. Tes petits copains attendront bien quelques siècles de plus. Ce ne sera pas la première fois non plus que l’humanité rate le rendez-vous. »

Une photo, quelques mots. Bric à book n° 333. Les autres textes à lire ICI

Agenda ironique de mai : des petits votes ludiques !

Voici venu le temps de lire ou relire les textes de l’agenda de Mai, un mois poétique inspiré et organisé par Milena de La plume fragile. Un grand merci pour la richesse de tous vos textes ! Pour rappel, vous avez jusqu’au 31 mai pour lire, voter pour 3 de vos textes préférés et pour élire celui ou celle qui hébergera l’agenda ironique de juin.

Vous pouvez lire dans l’ordre ou le désordre Ma Zone chez Victorhugotte, Le parfum chez Mathurinade, En attendant Gasser et Léogramme chez Épaisseur sans consistance ; Voici le mois de mai chez La licorne , Le temps du muguet chez Prose poétique et petits clics, En direction de la direction du hasard chez Le dessous des mots, On navigue à vue de rêves et J’avance autre part chez Palette d’expressions,Samira et Apollon chez La plume fragile ; Dans les jardins suspendus de l’Alhambra chez Jobougon Sensoriel chez Vérojardine ; Un rire, un rien, un hi-han chez Carnets paresseux ; Mai dire chez Le retour du Flyingbum ; Palette et Plume d’expression fragile chez Patchcath ; Le rose invisible chez Différence propre ; Haïkus en mai et Fleurs et démons chez Anna Coquelicot ; Voici le mois de mai chez Palimpzeste

Bonnes lectures !

On s’était donné rendez-vous au Perro Negro.

On s’était donné rendez-vous au Perro Negro. Tu avais dit dix-sept heures et pour une fois j’étais presque à l’heure. J’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur et malgré la pénombre qui contrastait avec la clarté extérieure je ne t’y ai pas vue. J’ai hésité un moment avant de ressortir. J’ai arpenté la place. Scruté chaque terrasse des bistrots. Regardé les filles qui me faisaient penser à toi mais aucune n’avait ta chevelure. Il était dix-sept heures vingt et tu n’étais toujours pas là. Je t’ai envoyée un sms. J’ai écrit Tout va bien ? tout en pensant que non ça n’allait pas puisque tu n’étais pas là. J’avais déjà en tête un nombre incalculable de scénario sordides en tête. Le plus récurrent racontait ton enlèvement par un tueur fétichiste de jeunes femmes aux cheveux rose. Obsédé par les barbes à papa que sa mère lui avait toujours refusé étant gamin, il assouvissait, depuis, sa vengeance. C’était tordu, complètement improbable et très stupide. Une de ces histoires qui me traversait souvent le crâne et sur lesquelles je ne m’arrêtais jamais.

Je me suis tourné à nouveau vers le café Perro Negro. En terrasse se trouvait un couple de touristes assis devant leur verre. La femme, jambes nues croisées, concentrée sur sa lecture, lisait une brochure touristique. L’homme buvait de grandes gorgées de bière. On aurait pu croire chacun indifférent à l’autre mais en dépit de leur attitude distante je descellais une certaine complicité silencieuse. De celle qui atteste des années de vie commune. J’aurais pu leur inventer une histoire, trouver une raison à leur halte dans ce café où je venais régulièrement. Après tout, mes carnets regorgeaient d’histoires glanées dans ces lieux. Seulement je n’avais en tête que cette idée de tueur fou de chevelures couleur barbe à papa.  Il allait falloir que je te dise combien cette teinte allait finir par me rendre fou moi aussi.

Je crois que j’ai senti ta présence avant même de te voir. Je savais que si je me détournais de la façade du Perro Negro tu serais là, juste derrière moi, à attendre je ne savais trop quoi. J’ai perçu ma propre hésitation. Face à moi, comme figé sur un cliché de carte postale, le couple n’avait pas bougé. La femme était toujours plongée dans sa lecture, l’homme finissait son verre. J’ai senti ton souffle. Tout près. Tes seins contre mon dos, tes bras m’enlaçant. Ta chaleur si belle. Émouvante. J’ai fermé les yeux. Tu vibrais d’une euphorie palpable. Une gaieté familière qui me rappela soudain le pourquoi de ton retard.  J’ai hésité à me tourner vers toi. Je ne savais pas à quoi m’attendre. A chaque fois, tu m’as surpris. A chaque fois, je n’ai pas eu le temps de m’y habituer que déjà tu étais autre.

Et pourtant. Rose, bleu, violet, vert, ou toutes les couleurs de l’arc en ciel auront beau s’épanouir dans ta chevelure, ils ne changeront rien de mon regard lorsque je te vois.

Une photo, quelques mots. Bric à Book 322

Crédit photo © Nick Cooper

Les gouttes de pluie

c727c667428c61c25cccb0217a79ef9a

Tu cours pour rattraper ton retard. Tu penses que le bus t’attendra. Mais le voilà parti sans toi. Tu halètes, courbé en deux pour reprendre ton souffle. Tu lâches ton sac de cours, ennuyé mais sans plus. Au gré du jour qui se lève la pensée de sécher les cours aujourd’hui te parait une bonne idée. Après tout, le bus, lui-même, a estimé que tu avais droit à cette journée. Le temps s’y prête. Le soleil brille, déjà chaud. L’été est bientôt là. Tu décides de tourner le dos à la ville, aux bruits incessants, à tous ceux qui pressés ce matin, te gâche le plaisir de musarder. Tu croises quelques élèves qui, comme toi un peu plus tôt, courent, et tu te dis que se presser ne rattrapera pas le temps. Oui, songes-tu, cette journée est différente. Même l’air a quelque chose de spécial. Étudier aujourd’hui relève de l’absurde. Tu goûtes le petit bonheur d’avancer dans le sens contraire. Le tumulte de la cité s’efface peu à peu. Le bitume et les tours aussi.

Un peu fatigué tu t’assieds sur l’herbe, près d’un fossé. De l’eau y stagne de la dernière pluie. Tu respires les odeurs humides qui montent sous la chaleur. De l’autre côté de la route s’étendent des champs à perte de vue. Tu te saoules du mouvement de l’air qui balaie les blés. Une mer céréalière se dessine, ondule sous le vent et te berce. Tu fermes les yeux, t’assoupis un moment dans la verdure.

Tu ne l’as pas entendue arriver. Elle apparaît comme ça, sur le bord de la route, tu ne sais pas trop comment. Toute jolie dans sa robe d’été, le sourire jusque dans ses yeux. Tu penses que tu as dû t’endormir et que le rêve est bien beau. Elle porte en bandoulière un sac de cours sur lequel sont cousus une multitude de boutons colorés. Tu n’oses pas parler. Tu te dis que peut-être, au son de ta voix, elle partira comme ces êtres éthérés qui dans un souffle disparaissent. Pourtant c’est plus fort que toi, tu bafouilles quelques phrases incompréhensibles, histoire de la retenir. Évidemment elle rit, te dit qu’elle ne comprend rien à ce que tu lui racontes. Tu te sens stupide mais tu insistes pour savoir si aujourd’hui elle aussi à décider de sécher les cours.

– J’ai suivi le vent, répond-elle et tu ne comprends rien à ce qu’elle te dit mais toi tu n’oses pas le lui dire.

Et puis, tu décides que ce n’est pas important parce qu’elle sourit de nouveau. Et son sourire dessine des voyages à venir. Ton cœur bat un peu plus fort. Tu avises la petite fiole de verre qu’elle tient dans sa main, lui demandes à quoi elle lui sert.

– C’est pour ma collection.

– Tu collectionnes quoi ?

– Les gouttes de pluie.

Tu la considères, indécis. Hésite entre plaisanter et jouer les blasés. Tu lui jettes un coup d’œil discret et à l’observer ainsi qui avance, enjouée et lumineuse, tu penses que oui, elle collectionne réellement les gouttes de pluie. L’idée te plait. Comme celle de marcher au même pas qu’elle. De l’écouter raconter toute les pluies du monde. Au son de sa voix tu t’émerveilles. Elle est pleine d’entrain, radieuse. Elle parle aussi avec ses mains. C’est un peu comme si elle retenait le temps quelques instants avant de le laisser filer d’un geste gracieux. Parfois un rire s’échappe de sa gorge et tu penses que si tu devais collectionner quelque chose ce serait les siens.

Elle partage avec toi une chocolatine achetée le matin à la boulangerie. Le chocolat a fondu à l’intérieur et s’écoule entre ses doigts. Tu retiens le désir de les goûter. Et celui de savourer ses lèvres colorées.

Le jour s’effiloche, sans autre bruit que ceux de vos pas. À l’horizon, le tonnerre gronde. Des éclairs barrent le ciel et éclairent la campagne assombrie. Soudain elle s’arrête, le nez levé vers les nuages. Hume l’air qui s’en échappe. Quelques gouttes tombent sur ses yeux, ses joues, ses lèvres et son cou. Tu penses qu’à l’image de la fiole elle récolte la pluie et que cela l’embellit. Tu penses que de toutes les collections du monde celle-ci est unique. Tu te souviens du bus ce matin parti sans toi. Tu te rappelles la ville qui bruie au loin. Tu penses, oui, elle a suivi le vent et j’étais dedans.

Au crépuscule qui se déploie soudain sur vous, tu t’inquiètes. Tu crains qu’à la nuit elle ne disparaisse aussi soudainement qu’elle est apparue. Tu as peur que cette journée ne soit aussi fugace qu’un souffle. Alors tu la serres dans tes bras mais tu ne sais pas exprimer tout ce qu’elle t’inspire. Tu te trouves maladroit. Tu te dis qu’il faut bien la laisser partir. Tu penses qu’elle est légère comme l’air. Qu’elle fleure bon toutes les senteurs de la terre. Discrètement tu respires tout contre elle, puis tu la relâches. Tu te recules avec lenteur, comme pour retenir l’instant. Tu la regardes dans les yeux. Tu trembles un peu.

– Je ne vais pas m’envoler, tu sais, dit-elle en prenant ta main.

Crédit photo Pinterest

Dans l’obscurité

black-and-white-dark-desperate-167964-1

C’est ton regard qui m’a réveillé. J’étais assis par terre, adossé contre le mur et tu me faisais face. T’avais les cheveux si courts qu’on distinguait sans mal la forme ovale de ton crane. Mon cœur battait fort, ma méfiance était aussi forte. Je m’étais demandé si je devais braquer sur toi l’arme que je tenais dans ma main. J’ai jeté un œil à mes jeunes frères, tous deux étendus sur l’unique matelas. Ils sommeillaient encore. Les nombreuses dégradations des murs, du plafond, les gravats qui jonchaient le sol, justifiaient l’abandon du lieu et les odeurs d’urine et de déchets ne parvenaient pas à masquer celle de la mort, stigmates des ravages d’une guerre qui n’en finissait pas.

On s’est regardé pendant un long moment. Malgré la distance éloignée de la zone de conflit, la violence des déflagrations nous parvenait retentissante. Dans le silence entrecoupé d’éclat des bombes, le sol vibrait.

Debout, dos à la seule fenêtre encore intacte, tu paraissais plus grande que tu ne l’étais. Tu semblais même épouser l’espace comme pour le rendre invincible. Tu as tendu ta main vers nous. Le mouvement de ton bras qui se lève, de ta main qui se tend, donnait une telle ampleur au geste que, malgré le clair-obscur dans lequel tu restais, il augmentait son impact. C’était un geste ouvert comme nous n’en avions jamais connu.

Pendant un instant j’ai oublié la peur. J’ai fait le choix de me lever, puis celui de ranger mon arme. Lentement. On ne se quittait pas des yeux. Nulle hostilité, nulle rivalité. De part et d’autre, la curiosité. On était des mômes trop vite grandi dont la soif de paix fendait l’obscurité. J’ai fait le choix de réveiller mes frères. J’en ai pris un dans mes bras, tu as pris le second dans les tiens. On a quitté le bâtiment. Le crépuscule tombait. Au loin les détonations d’un conflit interminable m’ont rappelé que nous étions ennemis.

Pourtant, en dépit de tout, nous avons fait le choix de nous faire confiance.

 

Une photo, quelques mots pour l’atelier 308 de Bric à Book

Crédit photo : lalesh aldarwish ©

 

L’extraordinaire d’une vie ordinaire

Chaque matin depuis des mois, que dis-je, depuis des années certainement nous vivons le même rituel. Je t’en ai déjà parlé. On en a rit parfois. Tu me connais, à la sonnerie de mon réveil, je m’enfonce davantage dans les oreillers, je m’enroule dans le moelleux de la couette, refusant de me lever si tôt. Ensuite c’est la course pour ne pas rater le tram, la brève bousculade lorsque les portes se referment et son léger écart pour me permettre de passer. Un sourire de circonstance, un léger signe de remerciement et puis chacun qui regarde dans la direction opposée. Je me cale toujours près de la fenêtre, rarement je trouve une place assise, mais cela ne m’empêche pas de lire, d’oublier ainsi l’ordinaire d’une vie passablement ordinaire. Parfois mes yeux se posent sur lui, un furtif instant. Le regard fixé sur la vie qui défile à l’extérieur, il reste là, immobile. Il a toujours cet air lointain, un peu rêveur, de ces rêves d’ailleurs que l’on ne peut atteindre. Je crois que lui aussi me regarde de temps à autre, mais je n’en suis pas sûre. Juste une impression, une sensation, une fugacité qui embellit le jour.

Et puis arrive ce mardi matin, passablement identiques aux autres jours. L’immuabilité de ma vie me sidère parfois !

A nouveau la course, la bousculade, les excuses marmonnées, son léger écart et son sourire. Tu vois, rien de différent. alors quoi ? Qu’est-ce qui a changé ?

Peut-être était-ce dû au soleil qui illuminait la vitre et à la pluie qui tombait aussi. Un de ces espaces temps que l’on ne mesure pas, qui viennent et repartent comme ça, d’un claquement de doigts.

Ce jour là, il s’était placé à son habitude, debout, près des portes, toujours sur la droite comme prêt à sortir à tout moment. Trois ou quatre personnes nous séparaient l’un de l’autre. Je lisais lorsque son regard m’accrocha. Oh à peine quelques secondes, mais je l’ai vu.  Je n’invente rien, tu le sais bien, je suis dépourvue d’imagination ! Son regard donc, qui se pose sur moi, sur mes yeux et sur mes lèvres, qui soudain me brûle, irradie le jour, considère mon léger sourire.  

D’un élan presque douloureux j’ai cheminé vers lui, sinuant à travers les gens. La surprise se lisait sur ses traits mais il ne me quittait pas des yeux. Sans doute un peu brutalement, je ne sais pas, je ne sais plus, mais spontanément, ça oui, je me suis accrochée à son cou et je l’ai embrassé. Là, sur la bouche et sous la surprise, ses lèvres hésitantes se sont ouvertes pour m’offrir son souffle et son goût. Mon cœur battait vite et fort, j’entendais le sien vibrer tout près de moi. Un instant d’ailleurs d’une intensité à couper le souffle que je n’avais plus. J’entendais aussi les murmures autour de moi, j’avais conscience des passagers qui nous dévisageaient mais ce temps offert prenait le pas sur la raison et c’était incroyablement bon.

Et puis le tram s’est immobilisé, je me suis détournée et je suis descendue précipitamment, le feu aux joues, ivre de désir et de honte mêlée.

 

Il va sans dire que le lendemain je me suis levée tôt, très tôt. Avais-je seulement réussi à fermer l’œil ?  J’ai pris le premier tram du matin, afin de ne pas le croiser tant la gêne me tenait encore.

Ah, me dis-je, lorsque les portes se refermaient derrière moi, il a eu la même idée que moi !

Pour les curieux qui voudraient connaître une suite possible à cette histoire : https://palettedexpressions.wordpress.com/2014/09/16/tours-et-detours/