Vacances à la campagne

 

 

En villégiature dans la campagne anglaise, Holmes, assis dans un fauteuil Voltaire, le nez collé à la fenêtre regardait le rideau de pluie infini tomber du ciel gris.

Plusieurs points étaient à observer pour faire état de ses lamentables vacances.

Le premier, l’ennui. Indiscutable. Interminable. Les vacances de ce mois de juillet n’en finissaient pas. Watson, s’y plaisait, – il s’était pris de passion pour l’étude de la phrénologie et y consacrait la plus grande partie de ses journées – et pendant ce temps Holmes buvait son désœuvrement avec du thé arrosé de brandy.

Le deuxième point, le mauvais temps. Indiscutable. Interminable. Depuis des jours il pleuvait des cordes, ou des chats et des chiens, c’est selon de quel côté de la Manche on se situe. Toujours est-il que l’on frôlait l’inondation.

Le troisième, l’ennui encore et toujours. Le quatrième et le cinquième point : idem.

Parce que, autant vous mettre dans la confidence, Holmes était en manque.  Un manque grandissant qui mettait ses nerfs à vif. Il était pris de tremblements qu’il cachait à Watson en tournant en rond à en user le tapis du salon. Oui en manque. Manque d’énigme à résoudre, de mystère à découvrir, il frisait le spleen de la campagne.

Il fallait que cela cesse.

Comme pour conjurer cette énième mauvaise journée, Holmes vit tout à coup derrière le rideau de pluie une chose des plus étranges, comme un appel à ce qu’il sorte du cottage malgré le temps épouvantable. Ce qu’il fit, sans plus attendre. Il tenait enfin une chute digne à ce récit monotone.

Crouich, crouich chantaient les pas bottés du détective. Il avançait dans la gadoue, la tête baissée, faisant fi des rafales de vent qui annonçaient la tempête, pressé d’arriver sur les lieux parce qu’il en était sûr, oui, sans l’ombre d’un doute, aussi certain qu’une preuve dans la visée d’un microscope, il avait vu, comme je vous vois, à l’autre bout de la propriété, un pangolin se balancer sur la branche du vieux chêne. En s’approchant de plus près, il considéra l’animal. De part et d’autre la surprise s’affichait sur les visages. Voilà une affaire des plus étranges, estima Holmes. Il devait faire preuve de souplesse, ne pas laisser voir son étonnement, après tout il avait vu et assisté à bien d’autres troublantes affaires. Celle-ci n’en était qu’une de plus. Il prit le temps de bien observer le pangolin. Il avait un teint de porcelaine et portait une robe blanche ornée de minuscules fleurs brodées. Son sourire était doux, un rien moqueur. Son attention ne faiblissait pas. Il salua le détective mais ce fut la voix insistante de Watson qui perça de son timbre insistant, l’état de sa stupéfaction

– Holmes ! Holmes ! Vous m’entendez ?

– Bien sûr que je vous entends, grogna-t-il dans un sursaut. Inutile de crier.

– Eh bien mon ami, vous voilà de méchante humeur, s’exclama Watson. Décidément, faire un somme en milieu d’après-midi ne vous convient pas. Venez donc saluer Miss Pangolin qui nous fait l’honneur de sa visite.

Holmes se redressa avant de se lever de son fauteuil. La mine chiffonnée, le moral en berne, il toisa Watson avec contrariété. Point de pangolin, point d’aventure, point de mystère à résoudre. Juste un brin de somnolence et une miss assez jolie pour faire fondre le cœur de Watson et parfaire son propre ennui. Quelle ironie ! And last, but not least¹, pensa-t-il, en saluant Miss Pangolin. On ne m’y prendra plus, ça non. Terminé, finito ! Ras la casquette ! Ne plus quitter Londres, ne plus suivre Watson, encore moins l’écouter me vanter les mérites de vacances à la campagne.  I’m coming back home² !

En juillet l’agenda ironique prend ses quartiers chez Palimpzeste. Où il est question de faire revivre Sherlock Holmes le temps d’une histoire avec des mots à lâcher de-ci, de-là : phrénologie / porcelaine / chute / microscope / inondation / corde/  and last, but not least/pangolin.


¹ « dernier point mais non le moindre »

² « Je rentre chez moi »

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J’attends le moment où…

images enfantspluie

crédit photo : inconnu

Année 2118.On ne parle plus de saisons depuis longtemps. Il pleut. Le jour. La nuit. Quelquefois, des espaces entre les nuages laissent apparaître une éclaircie qui redresse nos corps et nous fait lever les yeux. Le reste du temps la grisaille est partout. Certains jours, l’humidité de l’air se mêle aux bourrasques de vent.  Les arbres se balancent, les bateaux tanguent, les maisons sur pilotis, aussi. Le reste du temps le climat ne varie pas. Les pluies rythment la monotonie du temps.

Je me souviens quand j’étais môme, avec les enfants du quartier, on inventait des jeux : danse de la pluie sous les cascades, sauts par-dessus les rus qui sinuent tout autour de la ville, courses à fleur des méandres,  plongeons dans les ravines et bien sûr sauter dans les flaques qui stagnent sur les toits-terrasse. C’était notre jeu de prédilection. On s’imaginait alors le monde d’avant. Chaque flaque pouvait nous mener de l’autre côté de la terre, là où il ne pleut jamais. On rêvait le monde quand le soleil nourrissait la terre de sa lumière. Depuis, il parait que là bas, le soleil brûle autant que le feu, mais personne n’en sait rien, personne n’a été voir, tout du moins personne n’en est jamais revenu depuis l’expédition de 2058. À cette époque le danger avait déjà bouleversé le monde. Les trois quart de la population, la majorité de la flore et de la faune avaient péri. Le climat oscillait entre chaos et extinction et nous menaçait sans cesse. À présent, il pleut.

Moi, je suis né en 2102, le soleil je ne l’ai jamais vu, ni jamais senti effleurer ma peau.  Maintenant que j’ai grandi, je ne saute plus dans les flaques. Il faut bien bosser. On n’est pas si nombreux à pouvoir le faire. Consolider les fondations des habitations, construire, ériger la cité au-dessus de l’eau. Alors de temps à autre, sur le chemin qui mène au chantier de la ville, je m’arrête et je regarde les mômes sur les toits-terrasse. Et j’attends. J’attends le moment où ils sauteront dans les flaques. J’écoute leurs éclats de rire. Ce n’est pas le soleil, bien sûr mais ça colore et réchauffe quand même la Terre et le cœur des Hommes.

 

Sur une idée de La Licorne, le jeu consiste à écrire un texte en imaginant que nous sommes en 2118. Facile ? Oui, enfin, presque…  parce qu’aucun adjectif qualificatif ne doit figurer dans le texte.

Pas certaine d’y être arrivée… A l’occasion, à vous de le me dire 🙂

 

Ivres de pluie et d’étoiles

Tip ! Flip ! Flac ! Tip ! Flip ! Flac ! Comme un écho à mes blessures, j’entends la course des pas de l’autre côté de la rue, de l’autre bord du pont. Lentement je me retourne. Mes yeux scrutent la pluie et la nuit qui s’annonce. Tip ! Flip ! Flac ! Tip ! Flip ! Flac ! La pluie inonde le bitume et mes pieds. A la lueur des lumières de la ville qui scintillent dans l’obscurité je distingue sans mal l’ombre d’une silhouette. Oui, il y a quelqu’un là-bas, une ombre qui retient entre ses bras, la douleur. Dans la nuit, elle se reflète dans les flaques, elle flotte, en suspend, comme dans une attente informulée, mais elle est si proche du bord, si proche du vide que mon souffle a peur.
Il y a comme une pause dans l’air. Le vent a cessé un instant, laissant une trouée dans le ciel. La pluie pourtant ne cesse de tomber, mais de la percée se faufilent des étoiles, une myriade d’étoiles et c’est comme si le soleil revenait, comme quand les giboulées nous agressent d’un coup et puis l’instant d’après nous éclaire. Il y a comme une pause dans laquelle je franchis l’espace.
Je m’élance. De grandes foulées comme jamais je n’en ai jamais fait. Ma progression reste silencieuse, la pluie et le vent prolongent le silence. Et pourtant j’entends. J’entends, comme un écho, le cri muet qui s’échappe de son corps, mais je suis tout près à présent et mes bras l’enlacent fermement.
Fragile silhouette, ombre gracile que mon corps retient, la happe vers les lendemains. Elle est si légère.
Je vois ses larmes que la pluie balaie, et dans les gouttes qui se perdent sur son visage je lis les étoiles à l’intérieur. On titube sous la force du vent, un peu ivres de pluie et d’étoiles mais on s’ancre l’un à l’autre.
Mes doigts caressent les gouttes sur ses joues, il y a un sourire dans ses yeux, je crois bien que c’est le mien, mais le sien n’est pas loin.