Comme un brin d’avenir à saisir

nuit

La nuit s’est étendue sur toute la ville, j’ai attendu de voir les premières étoiles, mais c’est difficile avec l’éclairage nocturne. Sans le voir réellement, j’imagine le ciel. Je crois que c’est ça qui m’a le plus dérouté la première fois que je suis venu ici. L’absence de la nuit. Après, bien sûr, on s’habitue. On s’habitue aux lumières à outrance, au bruit incessant, aux odeurs permanentes de poubelle mêlées à celles de la graisse chauffée des snack-bars en tout genre. On s’habitue à mourir à petit feu, une vie qui ne nous parle pas. Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Trop nerveux, trop anxieux. Autant sortir un moment.

Je dévale sans bruit les trois étages et, dans l’impulsion et la rapidité de mes pas, j’ai l’idée qu’il me faudrait à peine un peu plus d’élan pour m’envoler quelques instants. A l’entrée de l’immeuble je dis bonsoir au vieux couple du second. Ce couple, c’est le rayon de soleil de l’immeuble. Tous les lundi soir ils vont au cinéma, toujours la dernière séance, toujours main dans la main comme des amants.

Dans la rue, les prostitués sont déjà à marteler le trottoir. Ça caille ce soir, l’hiver va être froid cette année. Dans l’attente d’un client, ils me saluent d’un sourire ou d’un geste de la main. Ça fait sept ans que je les croise, sept ans que la nuit les avale sans compassion. Et puis entre les poubelles ou contre les larges portes cochères, les SDF, de plus en plus nombreux, de plus en plus jeunes qui manquent d’énergie et crèvent par manque de soins. Moi, je m’en tire pas trop mal. Après mon master, j’ai décroché un job à temps plein chez Mac Do. J’y travaillais déjà à mi-temps pendant les études, alors bien sûr j’espérais mieux après, mais bon faut pas rêver, du boulot y’ en pas des masses, non plus… Alors c’est sûr, avec le salaire y a pas de quoi s’acheter un cachemire, mais ça paye le loyer de ma chambre de bonne et j’ai pu économiser un peu. Mon sac à dos est prêt. Demain. C’est demain que je pars. Je me le répète à chaque fois que je flanche. Quoi qu’on en dise, partir n’est jamais facile.

C’est moi que je quitte. Une partie de moi que je laisse dans cette chambre, un corps sans âme, sans destin.

Y a peut-être pas d’avenir au village d’où je viens, tout le monde le dit, tout le monde pense que c’est folie d’y retourner. Ici pourtant l’avenir sent la mort à chaque coin de rue, et la nuit c’est pire que le jour. Moi, j’ai envie de lever les yeux vers le ciel, de voir les nuages jouer avec la lune, envie d’entendre le chuchotement de l’eau qui descend du torrent, envie d’écouter chanter le vent dans les arbres. Envie d’y lire encore que la nuit est belle et ouvrir les yeux au jour naissant comme un brin d’avenir à saisir.

Dix mots pour le défi du mois chez Estelle dans A vos claviers#6

Crédit photo DAVID Eric

 

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