Un monsieur prend l’autobus

Un monsieur prend l’autobus après avoir acheté le journal et l’avoir mis sous son bras. Il a aussi acheté un croissant à la boulangerie, celle qui se trouve  à l’angle de la rue Deschamps. Dans le bus, il hésite à manger son croissant. Il est encore chaud dans le sachet et l’arôme qui s’en échappe ne laisse pas indifférente la gamine qui se trouve à côté de lui. Il devine son regard gourmand revenir régulièrement vers lui. Il pourrait lui proposer le journal, juste pour voir la moue qu’elle ferait — mécontente ? Agacée ? Tragique ? — Peut-être le déchirerait-elle avec rage comme ces gosses capricieux qu’il croise en faisant ses courses. Quoiqu’elle semble un peu vieille pour un caprice de la sorte — treize ou quatorze ans, estime-t-il —, mais bon, de nos jours allez savoir comment réagissent les jeunes. Une demi-heure plus tard, il descend avec le même journal sous le bras.  Mais ce n’est plus le même journal, c’est maintenant un tas de feuilles imprimées, un tas de feuilles dont la dérive des mots filent vers d’autres lieux, des lieux qui disparaissent à leur tour, s’abandonnent au vent, il n’en faut pas davantage pour que, une fois sa lecture terminée ce monsieur abandonne à son tour le tas de feuilles imprimées sur un banc de la place.

A peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées redevient un journal, comme pour justifier les nouvelles du jour qui s’affichent à la une, pour justifier aussi son usage, le journal attend sur ce banc de la place où les passants se pressent vers d’autres lieux, jusqu’à ce qu’une vieille femme le trouve, le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées. Elle se ravise et l’emporte et, chemin faisant, elle s’en sert pour envelopper un demi-kilo de blettes, qu’elle vient d’acheter chez le primeur, c’est toujours utile les vieux journaux, ça se recycle presque à l’infini, c’est aussi ce que pense la gamine qui le dérobe sur la table de la cuisine de sa grand-mère, laissant choir les blettes sur la table cirée. « Un journal qui voyage », c’est le sujet d’étude pour son cours d’art. La gamine est contente d’avoir de la matière première à sa disposition. Un peu plus tôt dans la matinée, elle a bien tenté de subtiliser le journal du monsieur dans le bus mais il paraissait sur ses gardes — il tenait fermement son journal sous le bras et tout autant son sachet contenant un croissant, dans sa main. Sans doute ne l’avait-il pas encore lu, elle l’avait imaginé savourer la viennoiserie en tournant les pages du journal, et pensé que finalement c’était mieux de le lui laisser. Le journal maintenant prend enfin la dimension qui lui convient, la gamine use de ses ciseaux dans tous les sens avec dextérité et transforme une dernière fois les pages imprimées. Au bout de ses doigts, dans le mouvement des ciseaux, elle crée une multitude d’oiseaux, ceux qui partent à l’autre bout du monde quand change la saison. Comme les mots, se dit-elle, ils voyagent loin. C’est ce à quoi servent tous les journaux après avoir subi ces excitantes métamorphoses.

Sur une idée de La Licorne, dans le texte de Julio Cortázar j’ai joué très librement avec les mots pour étoffer le récit. 

Le texte original : Un monsieur prend l’autobus après avoir acheté le journal et l’avoir mis sous son bras. Une demi-heure plus tard, il descend avec le même journal sous le bras.
Mais ce n’est plus le même journal, c’est maintenant un tas de feuilles imprimées que ce monsieur abandonne sur un banc de la place.
A peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées redevient un journal, jusqu’à ce qu’une vieille femme le trouve, le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées.
Elle se ravise et l’emporte et, chemin faisant, elle s’en sert pour envelopper un demi-kilo de blettes, ce à quoi servent tous les journaux après avoir subi ces excitantes métamorphoses.

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