Ta résistance

Ça fait des jours que tu marches seul. Il y a quelques temps ta femme t’accompagnait et puis elle aussi, a péri. Tu te demandes combien sont encore debout, il y a un bon moment que tu ne rencontres plus personne. Tu n’arrives pas à déterminer si c’est inquiétant. La dernière fois que tu as croisé quelqu’un, le soir tombait et c’est la lueur du feu qui t’a attiré. Tu es resté longtemps à observer les flammes et le type massif qui se dessinait à contrejour. Et dans ton hésitation à le rejoindre, le silence – entrecoupé du crépitement des rameaux qui brûlaient -, était ample. Il t’a invité à partager son repas. ‒ Des marrons cuits sous la cendre. Tu as songé que le corps s’adapte plutôt vite. Si tu ne crèves pas dans les jours qui suivent, tu te sens invulnérable, oui, la survivance devient étrangement rassurante.

Malgré la peur et la solitude écrasante, tu n’as pas voulu le suivre quand il t’a proposé de l’accompagner. Il voulait rejoindre ce lieu dont on entend parler de temps à autre. Soi-disant qu’il reste des vestiges d’une société, peut-être des membres de l’autorité passée. Mais tu ne l’as pas suivi. Ce monde-là c’est fini, tu as dit. Il a hoché la tête, il a dit, je comprends. Bien sûr qu’il comprend, bien sûr qu’il sait que ce qu’il recherche n’existe plus.

Toi, tu as décidé de poursuivre ta route. La terre est vaste, la désolation sans limite. Tu pourrais décider de t’arrêter, mais c’est plus fort que toi, tu avances. Avaler les kilomètres, c’est ta résistance, une idée que tu te fais de la vie qui continue malgré tout.

La dernière image que tu gardes du monde d’avant c’est cette lumière qui a éclairé la contrée. Les sons, l’air, le pays étaient comme nimbés d’un halo orange. Et puis tu te souviens du silence qui a suivi. C’était avant les explosions ou peut-être après tu ne te rappelles pas bien. Quelquefois tu perds la notion du temps, tu ne sais pas trop si c’est l’absence de repères qui t’induit en erreur ou si ce sont ces saloperies de particules radioactives qui ont commencé leur boulot.

Une photo, quelques mots bric à book 345. Avec deux thématiques interdites : la nature et le voyage.

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Rêve végétal

photo Pinterest

Dans l’obscurité de la terre molle

Sous l’écorce brune

Et l’épaisse mousse

Vibre la progression silencieuse des racines

Et de la sève à l’intérieur du tronc

Palpite fort le désir de naître

Je suis la ligne tangible de ce qui suit

le souffle fragile de la liberté

Aujourd’hui on m’a affecté à la tour 15. C’est la tour la plus haute, celle qui offre l’illusion d’être mieux loti que les autres. Tout le monde en parle ainsi, tout le monde veut y croire. C’est la tour à l’allure de pouvoir. J’ai un box pour moi tout seul. On m’a dit, tu vas voir, ça va te plaire. Le job est aisé, il suffit de regarder les écrans et de faire en sorte que tout le monde reste dans le rang. Que rien, ni personne ne déborde de la surface des jours. J’ai pensé, ce n’est pas bien difficile, personne ne sort jamais du rang. Ni des lignes. A chaque delta que l’on croise, on le contourne sans jamais le franchir. Le moindre pas en dehors des marques, ça fait mauvais genre. Rebelle imbécile qui s’imagine intouchable. On nous a bien dressé à rester à notre place. C’est certain, la peur est un puissant stimulant.

C’est vrai que c’est haut. Si je me penche, ça me donne un peu le vertige.

Je me demande. Je me demande si de si haut, la chute a l’intensité d’un envol. Non pas que je tienne à essayer. Mais bon, je me demande. C’est que les heures sont longues à regarder le vide sidéral de nos existences. Ces petits tracés bien alignés comme autant de petits soldats. Je ne sais pas bien en quoi ça rassure, mais ça rassure. C’est dans toutes les bouches, dans toutes les voix et tous les gestes.

C’est sûr, au début je n’ai pas compris. Faut dire que j’ai souvent la tête ailleurs et on me le reproche souvent. Tu rêves Léo, disent-ils et les rêves tu sais c’est pas avec ça que tourne notre monde. Qu’est-ce qu’ils en savent, je me demande, parce que personne ne sort, ni ne rentre ; personne de va jamais nulle part. L’immobilisme est notre moteur.

Alors voilà, on m’a expliqué quelle visée prendre pour ne pas rater le tir, on m’a dit, si quelqu’un franchit la ligne tu tires. T’inquiète pas, la désintégration est immédiate, la poussière à peine détectable, le temps d’un battement de cil et après tout est nickel. Tu verras, c’est facile.  Tu exécutes Léo, on m’a dit. Tu exécutes, c’est tout.

J’ai hoché la tête. J’ai pensé que la tour avait bien l’illusion du pouvoir. J’ai pensé que la promotion avait le goût de la sanction. Mes mains ont tremblé, puis c’est tout le corps qui a été pris de tremblements. J’ai voulu me rassurer, me dire que personne n’allait chercher à quitter le rang, mais non bien sûr, non ils ne me laissent même pas le choix, c’est à se demander s’ils n’ont pas poussé quelqu’un à se rebeller, histoire que je fasse bien mon boulot. Faut pas réfléchir, faut pas réfléchir, faut juste viser, tirer et tout oublier. Tu exécutes.

J’ai pas réfléchi. J’ai pas visé. J’ai pas tiré. Je suis sorti de la tour et personne ne m’a retenu. Ce n’était plus la peur qui me guidait mais bien le souffle fragile de la liberté. J’ai marché comme si demain existait déjà. Sans précipitation. J’ai traversé la place sans tenir compte des lignes, j’ai banni les rangs et la servitude. J’avais un goût d’évidence au bout de la langue, avec une petite férocité de l’envie de vivre qui s’est vite estompée dès que le tir du haut de la tour 15 a atteint sa cible.

Une photo, quelques mots. Bric à book 344 avec comme thématiques interdites : la ville et l’écologie.