A l’heure fauve

A l’heure fauve

Où s’affranchissent les turbulences

et s’étendent les branches en tissage séculaire

on rêve

on rêve de mousse et de sève

on rêve simples mortels

à l’orée de l’éternité

à hauteur de ciel

à hauteur de terre

tandis que s’éveillent les éphémères

et le chant discret de ceux qui veillent

Encres couleur, acrylique, pastel à l’huile sur papier

Format 30x40cm

Regarde-moi d’où tu es

Regarde-moi d’où tu es, j’écoute le vent des souvenirs comme une musique lointaine, à peine murmurée à la surface liquide.  J’efface la peine à coup de turbulence et d’ardeur. C’est dire que ne pas s’attarder est gage d’avancée car je perds le fil du temps jusqu’à oublier les traces qui me hantent. Regarde-moi d’où tu es, je creuse encore le sable avec mes mains d’enfant pour voir la mer s’étendre à l’horizon. Et si les promesses de demain ne seront jamais figées sur des photos, je te parle. Je te parle sans réserve, tu sais. Il est plus facile de dire l’absence dans le silence qui suit les grands départs, c’est un dialogue complice qui ne mesure pas le temps. Regarde-moi d’où tu es, je traverse l’écume comme le lit des rivières me berce. Les jours passent dissemblables et ma voix en dedans n’a de cesse de te dire les sourires esquissés ; la lumière qui se lève sans toi. Regarde-moi d’où tu es, le littoral se pare toujours d’ocres et de bleus sous les embruns du jour.

Jeu 72 « L’écume des jours » S’inspirer du titre du roman et de la photo.

Ma route

Je vais en bordure de Terre

caresser le regard d’eau

la beauté de ton âme

et dans l’étreinte de nos racines tendres qui tendent vers le monde

ma route a pour chemin

cette seconde où tout prend sens

ce temps qui se plie à l’écoute de l’instant

l’éternité me semble alors à portée de main

liée à l’audace et l’effervescence

de l’art qui m’anime comme je vis

comme je suis

Un goût de fraise

Un petit avant-goût de Noël avec ce récit, premier article publié sur Palette d’expressions, il y a déjà 8 ans… Bonne dégustation 🙂

Veille de Noël. De passage chez mes parents, je réalise que je ne m’attarde jamais plus de deux jours, par ici. Le quartier a changé. Les champs alentours se sont peuplés d’habitats résidentiels, les ronds-points ont remplacé les feux tricolores. À l’impression familière se mêle celle d’y être étranger. Bien plus que la nostalgie, les souvenirs qui peuplent les lieux m’évoquent le temps qui passe.
En dépit de la pluie, des enfants lèvent le regard vers les lumières festives qui ricochent sur le bitume humide. Les éclairages ostentatoires des commerces rénovés m’agressent un peu. Il n’y a que le bar tabac, un peu en retrait des autres boutiques avec son unique guirlande se balançant sur le côté du chambranle qui semble anachronique. Le tintement de la clochette à l’ouverture de la porte reste identique à ma mémoire et m’arrache un sourire. Combien d’heures à user le skaï rouge des banquettes, à refaire le monde avec les copains du lycée, à s’envelopper de la fumée de nos cigarettes, en buvant une bière ? Certainement davantage que celles vécues en cours. La tête du patron n’a pas changé. S’il n’affiche plus son cigarillo à la commissure des lèvres, loi oblige, il est en tout point égal à celui qui nous servait vingt-cinq ans plus tôt. Il est de ceux qui sont vieux avant l’âge puis qui paraissent rajeunir alors que mes tempes grisonnent à présent.

Je ne m’attarde guère, le temps de payer mon paquet de cigarettes et me voilà à courir vers la boulangerie. Je suis chargé d’acheter la brassée de baguettes de pain et l’inévitable bûche glacée qu’attendent les convives. A cette heure-ci il y a foule, mais la jeune boulangère est efficace et mes pas s’arment de patience dans la file d’attente. C’est sans compter sur la cliente quatre personnes devant moi qui hésite sur les différentes variétés de pain. J’entends le soupir impatient de la femme qui me devance, puis très distinctement la voix de la cliente s’exclamer qu’elle prendra également des fraises.

—   Des fraises ?  s’étonne la boulangère.

—   Oui, là sur le comptoir, ce sont bien des fraises non ?

—   Ah oui ! Je vous laisse vous servir.

Trois personnes me privent de la vue, je ne distingue qu’un manteau noir et quelques courtes mèches blondes mais je sais pertinemment qui se tient devant le comptoir. Sa voix est bien celle que j’entendais rire contre moi dans les vapeurs du bar d’à côté.

Hélène.

Elle dégageait une assurance que nous lui envions, savait se faire silencieuse à la différence de ses congénères qui caquetaient à l’autre bout du café. Lorsqu’elle nous embrassait, un large sourire sur ses lèvres pleines, ses cheveux longs effleuraient notre visage. Régulièrement, elle nous demandait des pièces pour le juke-box. Nous ne lui refusions jamais parce qu’à la faveur de la musique elle laissait son corps se bercer des sonorités. Nous savourions la vision, subitement muets, à fixer les ondulations de ses courbes. J’avais bien du mal à me concentrer sur les cours de l’après-midi après ces moments-là, d’autant qu’elle s’asseyait juste devant moi. Des images insensées me venaient à contempler son dos et sa chevelure ambrée. Des mots aussi, diablement érotiques que je n’osais écrire encore moins lui dire. La nuit, j’emportais dans mon sommeil son foulard, un jour oublié dans le bar sur lequel flottait son parfum floral.

Elle n’aimait pas le chocolat que nous achetions par plaque de trois chez l’épicier, ni la bière. Elle roulait ses cigarettes avec dextérité, buvait des cafés sans sucre dans lequel elle laissait tomber ce bonbon à la forme orbiculaire qu’elle dégustait ensuite lentement : une fraise Tagada.

Elle en avait toujours quelques-unes enfermées dans un sachet de papier blanc, dans lequel elle piochait régulièrement. Ses lèvres se teintaient de carmin, parsemées de cristaux de sucre blanc. Invariablement, elle passait un doigt sur le renflement coloré, avec une innocence qui frisait l’indécence.

Le souvenir est ancien et étonnamment présent. Un matin de printemps nous nous retrouvons tous les deux avant les cours à boire un café. Elle parle peu, baille sans discrétion, le regard encore ensommeillé. Il y a un réel bonheur à la regarder s’éveiller. Assis près d’elle, j’anticipe ses gestes. Le sachet de papier déposé sur la table de formica, la main qui plonge à l’intérieur afin d’en extraire la fraise. La bouche qui vient cueillir le bonbon, les doigts un peu poisseux qu’elle aspire vivement et son sourire qui me séduit. Sur l’étendue de chair écarlate un grain de sucre subsiste. L’impulsion incontrôlée me vient à laisser glisser mon pouce dessus. Ses prunelles soutiennent mon regard, je sens son souffle s’échapper de ses lèvres entr’ouvertes. Mon cœur bat follement, mon corps se tend, s’approche, mon regard s’accroche au sien. Elle est si proche maintenant. Mes doigts roulent sur sa joue, s’évadent vers la nuque, attirent son visage plus près encore. Je ne saisis nulle résistance, bien au contraire et m’enhardis davantage. J’effleure l’incandescence, la brûlure vive charnelle et colorée de ses lèvres. La pression est légère, une caresse timide aux antipodes de mon audace. C’est un instant fragile, hésitant, pourtant il nous captive et c’est Hélène qui devance le baiser, ses lèvres s’ouvrent, me happent, avides d’ivresse. Je reçois d’un coup la saveur de sa bouche, la générosité sucrée et légèrement piquante de sa langue qui m’invite. L’expression de mes sens éveillés, j’expérimente la douceur subtile et exquise. L’incomparable goût de fraise offert.

Un peu sous le choc de la fulgurance des souvenirs qui reviennent, je la vois traverser la boulangerie, les bras chargés de pains, sur lesquels trône un sachet de papier blanc. Je ne fixe que celui-ci, devinant sans peine les bonbons acidulés qui s’y trouvent, pourtant mon regard l’attire et son pas hésite un court instant. Le sourire que je lui adresse est incertain sans doute timoré et elle ne s’y attarde pas. Sans attendre elle franchit les portes coulissantes d’un pas vif. Je retiens l’impulsion de me retourner, de lui rappeler ce dernier printemps, avant que nos routes ne s’éloignent. C’est si loin maintenant. Depuis des décennies chacun poursuit son existence, loin d’ici. Il n’y a guère que les fêtes de famille pour me retenir un moment en ses lieux. Je repars demain, vivre la vie que je me suis choisie. Un métier prenant, une ex-femme, quelques amis sincères, une foule de choses à faire que je ne fais jamais, une vie assez ordinaire somme toute, mais avec la conviction qu’aujourd’hui est mieux qu’hier.

À mon tour, les bras chargés de mes achats, je me retrouve dans la rue, pressant le pas afin de rejoindre ma voiture. Il pleut toujours, la nuit tombée renforce cette sensation de froid pénétrant qui glace les os. Avec soin je dépose sur le siège passager la buche, puis les baguettes de pain, avant de me hâter à rejoindre le volant. Mais plus rien ne presse. Il pleut, cependant les gouttes ne m’atteignent pas. Le froid humide non plus.

Elle est là, devant moi, le sourire aux lèvres, le sachet de papier blanc imbibé de pluie d’où elle extrait une fraise qu’elle glisse entre ses lèvres pleines.

—   Tu en veux une ? demande-t-elle, le regard brillant, malicieux, heureux.

Comme on s’abandonne

Quand le brouillard se lève au-dessus du fleuve et grossit les voiles du ciel 
le jardin en pause dans l’automne qui s’éloigne
on cultive la permanence comme toute correspondance
et je goûte ta voix et le silence qui suit
et te regarde comme je me vois


aux signes tangibles des plis du corps
on apprivoise nos peaux nouvelles
on se surprend jeunes éternels puis séculaires
sans vouloir que le temps ralentisse
non
il s’accorde comme on s’abandonne
nos âmes en accord
vibrent d’y voir le sens de tous les jours à venir

Novembre, la fée et le puits

Visuel ESAO via pinterest

« Y a de la joie par-dessus les toits et du soleil dans les ruelles et Novembre, ma petite Novembre te voilà nouvelle-née ! » chantait d’une voix égrillarde Marraine la fée. Penchée sur le berceau, la fée ajouta : « Il va te falloir un vœu pour honorer cela et il me revient de te le trouver. »

Tant bien que mal, la fée essaya de se concentrer mais elle avait l’esprit rêveur et la tête lourde après la nuit passée à faire la fête. La veille, elle se grisait à coup de beaujolais nouveau avec deux de ses amies, la fée d’Octobre et la fée de Décembre et la fêtarde avait quelque peu oublié que Novembre naissait ce jour. Qu’à cela ne tienne, sous le regard trouble d’une fée encore un peu pompette, Novembre semblait en pleine forme. Elle avait la peau fraîche, comme un printemps précoce, la voix modeste de l’automne sous la brume et le sourire discret de l’hiver à venir. L’esprit embrouillé par sa nuit arrosée, la marraine de Novembre se demandait toutefois s’il fallait associer cette Novembre au printemps de l’hémisphère sud ou à l’automne de l’hémisphère nord et toute cette réflexion accentuait son mal de crane. Elle n’avait qu’une hâte, partir se coucher. Et elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas de vœu à accorder à Novembre qui ne soit déjà pris par les contes de fées. « Bon, rien ne sert de tourner en rond, viens donc avec moi ma petite, allons voir le Puits. Après tout, c’est lui qui accorde les vœux. Lui pourra mieux que moi, t’en trouver un qui sera à la hauteur de ton mois. » Et d’un coup de baguette, notre fée et Novembre se retrouvèrent sur la place du village où trônait le Puits.

– Ah, tiens donc, t’es déjà debout marraine la fée ? demanda le Puits d’une voix goguenarde. (La réputation de la fée n’était hélas plus à faire dans le cercle des contes et légendes, on connaissait son penchant pour la fête et la bouteille)

– Me suis pas encore couchée, marmonna la fée.

– Ça m’en a tout l’air ! ricana le Puits. Alors que veux-tu à cette heure matinale ?

– J’ai besoin de ton aide, le Puits. Il me faut un vœu pour la petite Novembre avant ce soir et je n’ai pas trop la tête à ça. Peux-tu m’aider ?

– ça ne m’étonne guère de toi ! Quand je pense que la fée d’Octobre a déjà réfléchi à son vœu depuis le printemps et la Fée de Décembre depuis l’été alors que le petit n’est pas encore né, c’est à se demander ce que tu fais de tes journées… Non ne me dis rien, j’ai bien assez d’imagination !

– Bon sang, elles ne m’ont rien dit les scélérates ! Leur vœu a-t-il été accepté ?

– On a dû les modérer un peu, tu les connais…

– Dis-moi, qu’ont-elles obtenu ?

– Eh bien Octobre s’est vu accordé le passage d’une heure pour se rapprocher du soleil, et si tu étais plus attentive tu le saurais, tandis que Décembre a été autorisé à jouer l’abondance factice pour égayer les jours les plus courts de l’année. Si tu veux mon avis…

 – Non, le Puits, j’ai besoin d’un vœu, pas de conseils s’impatienta la fée qui n’avait qu’une hâte, qu’il se taise. Son mal de crane empirait et même la petite Novembre semblait s’impatienter.

– Bon, bon voyons cette petite.

– Merci le Puits, je te revaudrai ça.

– Je n’ai pas encore décidé si je t’accorde quoi que ce soit. Approche la petite.

La fée avança Novembre jusqu’à la margelle de Puits qui observa l’enfant. Le reflet de Novembre diffusait tant de lumière qu’il fut un instant ébloui et surpris par tant d’éclat. Il entendit la pluie et les oiseaux chanter la terre, il vit les arbres aux branches nues se parer de douceur sous le parfum des marrons chauds et des pommes au four, les forêts de pinèdes jouer de couleurs sous la brume, la chaleur des premiers feux de cheminée dans le vent et Novembre danser dans le tourbillonnement des feuilles et sa danse était généreuse, empreinte d’abondance dans les jardins sauvages. Il vit de la joie par-dessus les toits et du soleil dans les ruelles et ça se déployait si loin qu’il était impossible de savoir en quelle saison on se trouvait.  

– On va devoir la jouer serrer, marmonna-t-il. Et considérant la fée il ajouta dans un soupir : « tu n’en loupes pas une, vraiment ! »

– Hé, je ne te permets pas, dit-elle vexée.

– Bon, je n’ai pas beaucoup de choix aussi vais-je accorder à cette petite un vœu très rare. Il faudra être attentif à elle pour voir tout ce qu’elle a à nous offrir. Il faudra voir au-delà du ciel gris et des premiers frimas, il faudra savoir écouter, sentir, percevoir tout ce qu’il y a de généreux en elle pour l’apprécier. Je ne peux pas faire mieux, on a atteint le quota pour l’année. Désolé.

– Ça ira, ça ira, dit la fée, soulagée. Merci le Puits.

– Oui, oui. Allez, va donc t’occuper de Novembre à présent. Cette petite a besoin d’attention. Et la prochaine fois, abstiens-toi de chanter !

Pour l’agenda ironique de novembre dont les consignes sont à lire ici . Pour rappel : vous avez jusqu’au 25 novembre pour écrire tout ce qui vous passe par la tête en novembre. Les votes suivront du 26 au 30 novembre.

Samedi, soir d’automne

Samedi, soir d’automne,

Je t’écris alors qu’ici l’air s’imprègne de l’odeur des feuilles brûlées et des premiers feux de cheminées. Les deux érables virent à l’écarlate ; les collines à l’ocre tacheté d’or. Il y a tant de couleurs en cette saison qui me font penser à toi. Jusqu’à la lune rousse qui se lève déjà. Aujourd’hui je me suis baladé jusqu’au lac et j’aurais presque pu m’imaginer chez nous. Ne manque que le ponton sur lequel j’aime me poser pour dessiner le saule pleureur et les frissons de l’eau agités par la brise. Et notre maison avec toi à l’intérieur.

En cette saison, l’insolite s’invite souvent quand les nuages lourds de pluie dessinent d’étranges formes dans le ciel. Malgré la fraîcheur, je m’installe sur la terrasse pour les dessiner, emmitouflé dans le pull que tu m’as offert l’hiver dernier. Dernièrement, j’y ai vu de drôles de cachalots, des arbres-oiseaux, un pingouin qui danse avec une licorne. Ils métamorphosent le ciel et m’inspirent de nouvelles histoires. Tu te souviens, on disait qu’il suffisait de regarder autour de nous pour voir le monde changer d’apparence et c’est toujours vrai. Je crée des histoires pour enfants à partir du firmament et je foisonne déjà d’idées pour mon prochain livre. As-tu reçu le dernier album que je t’ai envoyé ? Peut-être pourras-tu le lire à Elliot lorsqu’il aura grandi.

Comme tu me l’as suggéré dans ta dernière lettre j’ai baptisé le chien « Youpi ». Je ne suis pas certain que ce soit mieux que mon choix de le nommer « Démon » mais c’est aussi ton chien (et ça rime avec gentil). Il commence à s’habituer à moi, il est moins sur la défensive quand il détecte le moindre bruit. (Tu remarqueras les progrès notables : avant il s’enfuyait devant une feuille morte qui tombait devant lui comme s’il s’agissait d’un grand danger)

Les nuits sont longues à présent et se sont autant d’heures où s’affiche le manque de toi. J’écoute la poésie de nos âmes se souvenir de nous. Je t’en prie, ne cesse pas de m’écrire, tu le sais, je reviendrai.

Je t’enlace comme je t’aime.

Les plumes chez Emilie. Du thème MONSTRES ont découlé 14 mots : gentil, apparence, poésie, cachalot, insolite, frisson, prier, courir, se cacher, pingouin, youpi, démon, danger, détecter.

Le peintre, l’écrevisse et une histoire de premier jour

La victoire – René Magritte

Le jour dont je vous parle est né dans la lumière d’octobre à l’heure où l’aube se lève sur l’étale d’un littoral tranquille. Les vagues rondes s’épanouissaient sous le ciel moutonneux dévoilant un nuancier rosé. L’heure était solitaire, choisie en conséquence car je n’étais pas d’humeur à quelque rencontre. Cela faisait des années que l’inspiration m’avait déserté et j’errai à la croisée de chemins dans une confusion pétrie d’espoir de retrouver l’élan artistique qui manquait à mon existence. Je marchais donc, sans réellement regarder le sentier, l’allure de mon pas et mon regard influencés par l’angoisse et ce vide désespérant qui m’habillait comme une seconde peau. Ce fut sans doute pour cela que je ne vis pas la porte. Elle se fondait dans le paysage avec une grande aisance, comme un caméléon. Son aspect était pourtant ordinaire, en pin massif, patiné par le temps et les embruns et flanquée d’une poignée et d’un châssis de même teinte. Comme un appel à entrer, le seuil laissait filtrer un mince trait de lumière. La porte était lourde mais ma main sur la poignée ne manquait pas d’assurance et j’entrai comme l’on entre dans un lieu inconnu : avec une curiosité teintée de timidité. De l’autre côté, le paysage s’ouvrait sur les couleurs des matins à venir. Les nuages berçaient la mer, l’horizon éclairé d’éclats d’argent et l’océan bordait une frange de sable blond. Le rêve était-il réel ou la réalité soudaine était-elle un rêve ? J’étais en voyage sans même bouger, le corps parcouru de brise et de parfums maritimes. J’inspirai l’air iodé et la fraîcheur de l’aube, soudain animé d’une furieuse envie d’explorer les lieux, d’embraser le paysage et d’engranger le plus petit détail pour l’exploiter sur une toile. A présent, toute l’étendue du panorama me traversait avec une certaine familiarité, on aurait cru que ça faisait des heures que j’étais arrivé. Je sentais au bout de mes doigts, dans ma tête et la fébrilité de mes pensées l’inspiration revenir. J’avais envie d’embraser le monde, lui donner les couleurs de multiples créations. Un goût de liberté inattendu me galvanisait. J’avançai donc, fébrile, un premier pas déjà estampillé dans le sable lorsqu’on m’interpella. « Holà mon garçon où crois-tu donc pouvoir aller ainsi ? »

Je baissai mon regard vers la voix. Sur la terrasse d’une cabane, une écrevisse assise dans un rocking-chair me dévisageait avec méfiance. J’étais tout aussi méfiant — j’étais certain que l’écrevisse n’était pas là quelques minutes auparavant. Elle arborait un insigne de shérif à son poitrail et des bottes à éperons. Ne manquait que le chapeau pour parfaire l’image du cow-boy mais je m’abstins de toute remarque. Il est de notoriété publique que les écrevisses se vexent pour un rien.

– Bonjour, je ne fais que passer, lui assurai-je.

– Ah non, non. Impossible.

– Comment ça impossible ?

– Tu ne peux pas quitter un lieu pour aller dans un autre sans savoir où aller.

– Ah ça, pourquoi donc ?

– Parce que la loi.

– Encore un décret ? dis-je retenant un soupir.

– Eh oui. Dans un sens comme dans l’autre il est impossible de ne faire que passer. Ça va à l’encontre de toute cohérence. Il faut donner du sens à toute direction et à cette histoire de premier jour aussi, il va sans dire.

– Quelle ineptie ! Où dénicher la fantaisie si l’on donne du sens à tout ?

– Ecoute mon garçon je ne suis pas là pour philosopher, encore moins pour rêver. Alors décides-toi.

L’écrevisse se balançait nonchalamment dans son rocking-chair mais je n’étais pas dupe. Elle m’observait de ces petits yeux globuleux, ses pinces prêtent à dégainer si je ne donnais pas un sens à cette aventure. Je n’avais cependant pas envie de me plier à quelques règles et autres lois pesantes et bien-pensantes. On croulait déjà dessous à chaque heure de la journée et de la nuit. Je pris alors la seule décision qui me sembla crédible sur le moment. Je fis un pas sur le côté. Il y avait ce petit nuage qui flottait entre deux mondes. Il semblait m’attendre, peut-être me dire d’oser. Je plongeai à l’intérieur comme un désir de libération. Et tant pis si l’écrevisse pointait vers moi son ultimatum, j’entrevoyais déjà l’ouverture à de multiples possibles dans les mondes à venir. Je devinais ma délivrance dans ce premier jour, comme une renaissance, à l’image de mes prochains tableaux.

Je peindrai tous les univers et ils seront tels que je les vois, baignés d’imaginaire et peu importe le sens qu’on leur donnera, leur histoire sera source inépuisable de poésie et de rêve.

Pour l’agenda ironique d’octobre chez Carnets Paresseux, où il est question de premier jour, de deux vers empruntés à Norge et d’écrevisse.

On se reconnaîtra


aux mots interrompus des écrivains de demain

on vivra les saisons sans altération

et à l’ombre des arbres

tous les instants relèveront d’attention

Eloignés de la complexité de la raison

de toutes ces heures brisées par la morsure des jugements

et les querelles sans fin des dominants voraces

on se reconnaîtra dans l’amour simple

de ceux qui aiment cette vie sans heurt

où le temps ne s’érode pas de vains désirs de grandeur

cette lumière secrète de nos infinies heureuses

Sur une idée de La Licorne du blog FILIGRANE s’inspirer d’une image et d’un titre de roman imposés. Les modalités à lire ICI

l’endormie

Visuel : Danae – G.Klimt

tandis que la nuit se meurt au pays du jour
couchée à l’ombre des rêves
le sommeil t’éveille
d’un effleurement de songe
et au détour d’une pensée
dans le bercement de la danse des anges
la terre s’anime
flot de rousseur et de chair ronde

De saison

Au silence froissé des premiers chants
dans le frémissement des branches
s’entend la pluie le vent
le souffle endormi des volcans

D’un ensemble choral qui dès l’aube vibre
la terre entre les racines
chante l’air gorgé du parfum des figues
et des noix sauvages

Les couleurs jaillissent par vague
Houle de rouge et de brun
onde d’ocre et de jaune

alors que le temps s’ourle de présent
la lumière pâle s’habille de brume
et l’horizon ample élargie les terres
dans ta main qui enrobe la mienne
 

L’éveil

Photo : Lucile Duneau-Délis

J’ai longtemps dormi en bordure d’horizon
dans ce sommeil modelé de terre et d’eau
où comme au premier matin
l’air anime l’aube baigné de lumière

Et puis mon âme a chaviré dans l’éveil
toi, déjà debout
perdu face à l‘ampleur du vide qui ricoche
courbé par la gravité du monde sous le joug

J’ai caressé ta peau à la recherche d’une reconnaissance
d’une identité loin de toute errance
Et dans la trajectoire éclairée de traversée
mes gestes ont fait corps avec le possible
d’éloigner les maîtres et leur servitude
le possible du courage

Demeurer libres

qu’on m’y sache et m’y prenne
en versées de lumière
m’y jette en mère mer
pour y prolonger l’âme

d’y rêver une histoire
d’où nous savoir toujours
faits d’une rivière claire
et d’un même rocher

un premier matin loin
irrigué par nos mains

et toucher
sauvages et familiers
l’autre encore
et soi

Caroline Dufour

Gaïa

C’est alors qu’elle leva les yeux. Les poissons nageaient dans les herbes hautes et, à la source, le ciel transparaissait entre les frondaisons. Elle tendit la main, effleura l’eau du bout des doigts. Il pleuvait des nuages. L’orage vibrait et le son du tonnerre ricochait entre les pierres. Elle entendit rouler les promesses non tenues, les mots vains. Toutes plaies et brûlures. Et face à l’humanité en dérive, s’arma de patience. Je reviendrai, dit-elle. Je reviendrai à l’âge des murmures et des paroles sages. Le corps entremêlé aux alluvions, elle déposa dans l’argile la mémoire du monde et l’écoute des sens perdus puis sans heurt, sans bruit, entra dans le temps du rêve.

Guerrière

J’ai caressé la lumière dans l’écoute silencieuse de ton âme

et dans la tourmente,

même les traversées nous rassemblent

Armée de ton amour je demeure guerrière

pour affronter tous vents contraires

Je tiens tes incertitudes dans ma paume

et dépose les miennes dans la tienne

et s’il me faut combattre la vanité des foules

j’ai en moi ces heures perceptibles

où nourrir l’équilibre s’arme de constance.

Veille de rentrée

La liste tenait sur le recto d’une feuille de copie qui à force d’avoir été pliée et dépliée était marquée par le temps qui passe. Une fois étalée sur la table de la cuisine, Mia la lissait du plat de sa main. Mon écriture d’enfant, ronde et maladroite y apparaissait et en fin de page, celle de Mia, le jour où elle avait maîtrisé l’écriture et avait tenu à y laisser sa trace. Chaque année, c’était comme une découverte. On lisait la liste des choses à emporter comme si nous ne la connaissions pas par cœur et on l’ajustait selon nos besoins et envies du moment. Les seules affaires immuables restaient la tente et les duvets. On avait délaissé depuis longtemps les pliants qui nous encombraient plus qu’autre chose. La première année papa nous avait aidés, puis les suivantes, il n’avait fait que superviser. Au fil du temps, nous avions considérablement allégé le poids de nos sacs et l’été de mes onze ans, papa avait décidé qu’il n’interviendrait plus.

Nous partions après le déjeuner. Sur le seuil de la maison, maman nous faisait de grands signes d’au revoir auxquels nous répondions tant que nous pouvions la voir. Elle ne venait jamais avec nous et on avait bien dû s’y faire. Elle disait que c’était l’occasion de partir seuls avec papa mais ce dernier nous avait avoué qu’elle n’aimait pas camper. Sous le soleil de l’après-midi nous longions la route jusqu’au champ de tournesols avant de bifurquer sur le sentier qui menait à la clairière. De temps à autre, un chien errant nous accompagnait et pendant quelques kilomètres Mia, très à l’aise, jouait à lui lancer un bâton qu’il lui ramenait invariablement. Au bout d’un moment, papa lui disait de cesser, qu’il fallait avancer. Il est vrai que le temps nous était compté. Papa nous accordait une après-midi et une nuit, loin de l’inquiétude que Mia éprouvait avant chaque rentrée scolaire. C’était peu et beaucoup à la fois.

La clairière s’étendait jusqu’à la forêt de pinèdes. Dresser la tente, déballer l’essentiel de nos affaires prenait du temps mais c’était un temps qui faisait partie de ces heures particulières. Des heures où l’on considérait l’instant autrement. Une fois installés, papa ne nous obligeait à rien d’autre que profiter de la nature environnante. Grimper sur les branches basses du vieux pin parasol, chercher les pignons tombées au pied de l’arbre au milieu des aiguilles de pin, casser la coquille à l’aide du premier gros caillou déniché et grignoter notre récolte, allongés dans les herbes hautes. On s’inventait une vie de nomade à une dizaine de kilomètre de la maison et du village que nous habitions. Papa nous disait souvent que demain n’existait pas encore. Qu’il nous appartenait de le faire vivre en restant attentif au présent. Dans cette liberté accordée, Mia oubliait l’angoisse de la rentrée. Je photographiais son rire, ses pieds nus, sa course dans la prairie. Papa s’assurait que je n’utiliserais pas mon téléphone en le gardant avec lui. Comme tous les ados, j’avais du mal à m’en séparer et pour contenter mon désir de prendre des photos il m’avait offert au noël dernier, son vieil appareil photo argentique. Depuis, j’appréhendais une autre façon de voir le monde. L’éphémère – la vie – n’était plus à portée d’un clic et d’une retouche rapides. Il y avait une part de mystère dans toute prise. L’instant devenait essentiel.

Le soir, dans le froid qui montait nous faisions un feu près du torrent et à la seule lueur des flammes nous écoutions le ruissellement de l’eau entre les galets. Sous la tente, alors que Mia, s’endormait entre papa et moi, je gardais grands les yeux ouverts, attentif à la nuit. En réponse aux ululements d’un hibou, les grenouilles chantaient et lorsqu’elles se taisaient, j’entendais la musique des feuillages dans le vent. Et si la nuit amplifiait les sons, paradoxalement j’avais la sensation vive d’entrer dans le silence.

Au matin, les prémices de l’automne se devinait déjà dans la pâle lumière de l’aurore. Je prenais mes derniers clichés. L’horizon masqué de brume, les montagnes en filigrane, les arbres. Nous démontions la tente et rassemblions nos affaires. Lorsque Maman arrivait, on chargeait le tout dans la voiture. Nous ne parlions pas. Mia somnolait. J’aimais la photographier dans cet abandon un peu sauvage qui marquait la fin des vacances et ce jour de rentrée des classes. Nous évitions de repasser par la maison. Nos cartables nous attendaient dans l’habitacle, ainsi que des croissants chauds. Papa baissait sa vitre et le vent s’engouffrait, imprégné de l’odeur discrète des premières feuilles mortes. Il fermait les yeux, bercé par le roulement de la voiture et la conduite assurée de maman. Sa main venait se poser sur sa cuisse et je voyais leur sourire se répondre sans qu’ils se regardent. Des brins d’herbe s’accrochaient encore à nos cheveux, notre peau respirait le soleil, nos regards, le bonheur simple.

Les Plumes chez Emilie. Du thème CARAVANE quatorze mots à placer : chien, musique, pliant, découverte, camper, repasser, dormir, nature, soleil, nomade, liberté, feu, forain, froid

A l’étendue de l’horizon

alors que la terre tremble de notre manque de sagesse
je regarde l’océan brasser le désordre des hommes
les vagues charrier les souillures de notre décadence
et dans l’égoïsme des cœurs endormis
l’absence de toute logique à vivre

combien de siècles faudra-t-il encore pour apprendre à se tenir debout
jusqu’où ira-t-on dans l’ivresse éphémère des marchands de l’inutile
insister l’idée du monde heureux pendant que pleurent les arbres et les peuples oubliés
à l’étendue de l’horizon
ne lâche pas ma main,
je repousserai toute peine pour puiser de chaque vibration franche
le désir et l’espérance des jours paisibles

Jour bleu

Après l’aube, le silence entre dans le jour. Les heures paressent encore, à l’abri des noctambules endormis. Le vent vibre dans les cimes des pins maritimes, le jour s’aventure, vagabond ; bleu comme l’été, animé de lumière et de feu.

On pourrait croire le monde à la lisière de deux mondes et, le ciel à notre portée, dans cet équilibre parfait qui chemine entre les racines. J’entends courir la promesse des fleuves à travers la terre et tous les chemins secrets épousant le paysage.