L’envol

« J’ai entendu dire que quand on est perdu le mieux à faire c’est de rester où on est et d’attendre qu’on vienne vous chercher, mais personne ne pensera à venir me chercher ici. » C’est ce dont je me suis persuadée quand j’ai franchi la rivière. J’étais perdue depuis des années. Et je venais de me retrouver. Ça faisait deux jours et deux nuits que cachée dans un fourré, j’attendais d’avoir le courage de passer la rive. Comme un besoin de réconfort, j’y avais construit un semblant de nid fait de mousse et d’herbes fraîches. Avant cela, j’avais marché longtemps, déjouant les accès les plus fréquentés, évitant le déploiement de mes ailes pour qu’on ne me remarque pas. Il me fallait aller jusqu’au bout de mon désir de fuite, retrouver l’étincelle qui gisait au fond de moi. J’avais quitté la ferme du maître un soir d’orage. Le chemin à peine visible dans la nuit sans lune, je m’orientais à l’instinct. C’était un sentiment assez inédit, comme si je découvrais pour la première fois un état laissé à l’abandon depuis des lustres. Tous les sens en éveil, je saisissais chaque son avec une acuité nouvelle. Ma vue s’était élargie jusqu’à englober les terres au-delà de la rivière. Je respirais les senteurs boisées de la forêt, les bruyères, la menthe poivrée et les fougères. Je respirais comme je n’avais encore jamais respiré. J’avais levé la tête vers le ciel. Je percevais les courants ascendants dans l’air comme un appel.

Après l’euphorie, il y a eu la peur. La peur des représailles et celle de l’inconnu. Je quittais un lieu et une existence certes difficile, mais j’avais l’assurance que chaque jour serait de la même ampleur : le maître chafouin, les regards qui jugent, les bouches qui médisent, l’humiliation quotidienne et un semblant de toit où dormir.

Donc la peur. Tapie au fond de moi comme une pénitence, j’ai attendu les châtiments pour ma désertion. Tremblante de tous mes membres, affaiblie par des années de privation. La pluie de l’aube a été comme une délivrance. Lavée de toutes traces du passé, j’étais vivante, chaque cellule de mon corps me l’affirmait ; la faim aussi. J’ai étanché ma soif au bord de la rivière et aperçu mon reflet dans l’onde. Mes plumes ternes, mon visage émacié. Et ma résolution s’est affermie. J’avais fui pour retrouver ma liberté.

Sur la rive opposée, j’ai réveillé le passeur qui dormait derrière une haie de fusains, sa longue vue abandonnée sur le côté gauche de son grand corps. Sous ses vêtements, je devinais le bleu de ses écailles. Patient, il attendait ma venue depuis quarante-huit heures. Il m’attendait. J’ai baragouiné mes premiers mots, « Tout flivoreux vaguaient les borogoves » et ça m’a fait l’effet d’un cafouillage de sons bizarres, car je n’avais pas prononcé un mot depuis des jours. Le passeur a paru satisfait parce qu’il m’a répondu aussitôt : « Les verchons fourgus bourniflaient » puis il m’a adressé un sourire. « Bienvenue sur les terres libres, a-t-il dit ensuite. Bienvenue, femme-oiseau. »

Pour l’agenda ironique de septembre hébergé par Verojardine. Où il fallait raconter une histoire en se mettant dans la peau d’un animal de notre choix. Le texte devait contenir 4 mots : longue-vue, chafouin, gésir, chemin, et intégrer la citation de Lewis Caroll et deux strophes (mises entre guillemets) J’ai pris la liberté d’imaginer de nouvelles espèces 🙂

Photo : L’Envol – sculpture de Jean Marie Fondacaro 

Dose de jour

Ce matin, Lise s’est levée tôt et a rejoint « Le Centre » de son quartier. Il y a déjà foule devant. L’atmosphère tangue, entre fébrilité et avidité. Elle s’insère dans la file d’attente. Cette semaine, elle a obtenu le numéro 1301.
L’attribution est toujours aléatoire et ne dépasse jamais 5000 par tranche de vingt-quatre heures.

Difficile d’ignorer les silhouettes vêtues de noir, la pâleur des visages qui l’entourent. Tous logés à la même enseigne. Affamés du manque. Le corps vacillant de carence.
Le monde sombre.

L’absence. L’absence érode les âmes.

Personne ne parle. Personne ne se regarde réellement non plus. L’attente est longue.

Quand vient le tour de Lise, elle retient le temps en fermant les yeux. Juste une minute. Un espace dans lequel elle s’abandonne et épouse la lumière. Elle réinvente un monde sans ténèbres incessantes. Puis, ses pas la portent le long du couloir. Eblouie, elle avance. Happée par les couleurs chaudes, son corps se redresse, elle inspire de tout son être l’essence de lumière.
Sa dose de jour.

Une photo, quelques mots. Bric à book 377

Plateau de scène

Ne me dites pas l’impossibilité d’être qui je suis

J’ai l’immensité du ciel et la Terre comme plateau de scène

Alors de voyages traversés en traversés de voyages

Saltimbanques, danseurs, artistes de tous vents

Nous libérerons les espaces publics, les esplanades, les parcs, les parvis et les jardins

Nous partirons à la rencontre des passants, prendrons les flâneurs comme témoins

Et des spectacles de nos œuvres dansées

Nous puiserons toute latitude de nos arts vivants

Notre liberté retrouvée





Une photo, quelques mots. Bric à book, atelier d’écriture 376

Photo : @ Kayla Koss

L’écharpe inattendue

Quand Fabien sortit de chez lui à l’aube d’un matin gris de novembre, un brouillard dense enveloppait la ville comme une ouate. Les sons assourdis et la lumière pâle du jour convergeaient à l’intérieur. La sensation était plutôt agréable, Fabien avait l’impression de flotter lui-même dans un espace ample, dénué d’inquiétude. Il avançait sur la partie gauche de la route, celle où durant l’été les arbres prolongent l’ombre au-dessus des bancs qui bordent le parc. L’éclairage des lampadaires trouait la brume de halos ordonnés et semblait se mouvoir comme une symétrie urbaine aux repères cadencés. Le froid et l’humidité imprégnaient l’air. Fabien enroula autour de son cou l’écharpe qu’il portait dès les premiers frimas. L’écharpe unie, de couleur safran au tissage serré, était douce au toucher. Longue et de belle largeur. Elle avait un petit accroc près de la couture du bas. Fabien n’avait jamais cherché à le recoudre. Au contraire le savoir là, lui offrait le souvenir d’un incident particulier, une résurgence avec mots, odeurs et sensations livrés en vrac.  Et de temps à autre, il y replongeait, comme une main dans un sachet de bonbons anticipant le plaisir de la gourmandise.

A cette époque il dormait près de la gare, entre les poubelles de l’hôtel de la Gare et celles du restaurant qui portaient le même nom. Un renfoncement dans le mur lui donnait une impression de protection et surtout de réconfort grâce à la climatisation de l’hôtel fixée de l’autre côté du mur qui lui apportait un semblant de chauffage. Il y logeait avec plus ou moins d’aisance son grand corps recroquevillé dans ses vêtements trop lâches. Quel que soit le temps et la saison, il avait pourtant froid. Il arrivait toutefois à dormir par intermittence quelques heures, baignant dans l’état intranquille de l’agitation ambiante. La nuit révélait la fureur fauve des êtres. A ces heures, la violence, les cris, l’impatience, la démesure redoublaient d’intensité et de peur. Malgré tout, il restait impavide, comme coupé du monde. S’il tenait à ce petit coin de mur c’était aussi parce que certains matins, il trouvait à son réveil, une bouteille d’eau, une baguette de pain, un fruit posés près de lui, et certains jours, une viennoiserie. Une fois, il avait même eu droit à un baba au rhum.

Il ignora tout de son mystérieux et discret donateur jusqu’à cette nuit particulièrement glaciale où réveillé par une pression sur son épaule il leva les yeux sur un jeune homme à peine sorti de l’adolescence. Le visage émacié sur un regard d’une humanité rare, le sourire indécis, il semblait penaud de l’avoir réveillé. Il portait un manteau entrouvert sur une tenue de serveur et tenait à la main une pochette de papier cadeau froissé. Il tendit le paquet à Fabien, avant de partir comme un voleur « C’est pour vous » dit-il, déjà loin.





Pour les Plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème SURPRISE, ont découlé les mots suivants : quand, cadeau, baba, chauffage, inattendu, agréable, ébaudi, prix, partie, peur, (pochette), impavide, incident, ignorer. J’ai mis de côté « ébaudi » mais ajouté « pochette », mot repêché chez Lilousoleil 😉

Photo Pinterest

Moi aussi, j’ai une fée chez moi

Moi aussi, j’ai une fée chez moi

Elle paresse elle paresse

Et caresse des idées folles

De celles inventées les soirs d’hiver

Une fée filante à l’allure légère

Elle flâne elle flâne

Au fil d’aplomb de la concordance

Et marche dans les airs

Jusqu’à cueillir l’équilibre des étoiles filantes

Je l’entends dans le vent

Dans la faim de vivre qui tiraille ses ailes

Au milieu de l’affluence dans le silence qui flotte sur le port

Je l’entends

Je l’entends

Frôler les vagues perceptibles de nos âmes sensibles





Filigrane Jeu 60 : La fée où il fallait commencer avec les premières paroles de la chanson de Zaz »Moi aussi, j’ai une fée chez moi… » et inclure 10 mots commençant par la lettre f

Sur la route des vacances

Devant moi, il y a ce chien. Habituellement, je ne comprends pas le langage des canidés. Inoffensifs, agressifs, joueurs, ils me déstabilisent. Alors je les évite. Mais bon, il est là, aussi peu séduit que moi par lui, mais bien obligé de voisiner pour un temps. Nous nous faisons face et malgré la distance je distingue ses yeux ronds, son air absent et non moins ravi. C’est à se demander s’il n’a pas pris quelque substance illicite, tant son aspect traduit quelque attitude équivoque. Je dis ça parce que dans l’attente, j’ai décidé de me rouler un pétard. Un petit, pour patienter. J’essaie de m’extraire de son regard fixe. C’est plus difficile qu’il n’y parait. Mais je réussis à détourner mon attention pendant quelques minutes, m’accrochant comme un noyé à sa bouée, résistant à la tentation de tourner mes yeux vers lui. Sur ma droite, j’aperçois le littoral. Plage de sable, flots bleus, touristes alignés comme des sardines sur des draps de bain de toutes les couleurs. Je peux deviner les effluves de l’huile parfumée au monoï sur les corps luisants. Cela dit, la distraction ne dure pas. Je reprends rapidement mon observation première, captivé malgré moi. La tension monte, sans effort. Je me sens fébrile comme lorsque surgit l’inspiration, ce qui est assez troublant parce que depuis des mois je n’ai pas la moindre idée en tête. Aucune composition musicale ne m’habite. Je ne suis pas contre le silence, je reconnais que les pauses peuvent être salutaires, mais l’angoisse de la page blanche n’est plus à prouver. J’en ai fait mon crédo et ça me ronge de l’intérieur. Depuis des mois, je me trouve aussi fragile que l’argile, plus incertain que le hasard.

Le chien me regarde et je regarde le chien. Je guette le mouvement immuable que sa tête ne cesse de faire. C’est un duel silencieux, une concentration sans rupture sur la route embouteillée des vacances. Alors je saisis la perche qu’il m’offre spontanément. Mes doigts tapotent le volant de ma voiture. Des accords timides puis de plus en plus assurés résonnent dans la mienne et dans l’habitacle. Je tiens quelque chose. C’est là, à portée de notes, au rythme du balancement de la tête du chien posé sur la plage arrière de l’auto devant moi : le prochain tube de l’été.

Pour l’agenda ironique d’août hébergé ce mois-ci par Max-Louis. Où il est question de plage dans le sens large du terme avec quatre mots imposés : flot, argile, perche, monoï.

Photo : Pinterest

A supposer que

A supposer que l’on me demande ici de te raconter comment nous avons traversé les âges, je peux évoquer le moment où on a vu derrière la dune, le soleil embraser l’horizon et, cet instant où, face au vent, on s’est saoulé de l’air avant de boire le souffle de l’autre puis, allongés sur le sable, il nous a traversé l’idée de se bercer d’étoiles et de caresser le possible comme se traverse la jeunesse, et se réinventer jusqu’à voir les fleuves se nourrir des rivières et entendre les montagnes témoigner de la constance, tandis qu’en apesanteur, nous apprenions à tisser les bords du monde sans faillir face à l’instabilité et puis te dire tout ce temps passé à étudier comment colmater le déséquilibre inhérent à l’équilibre, élargir l’anse de la baie avec l’amplitude du vécu et comme l’amour se réinvente au fil des sillons et des rides ; il se peut même qu’après, je projette, dès le retour de la marée, de t’inviter à dîner dans ce petit resto de bord de mer pour te dire tout ce que c’est de t’aimer aujourd’hui alors que la Terre chancelle du manque d’arbres ; j’imagine déjà te rejoindre, toi attablé avec un verre de vin, dans l’attente paisible de ceux qui savent, et entre tes mains, ce livre que tu aimes relire de temps à autre, Manon Lescaut ; alors qu’en sourdine se joue quelques airs de Bill Evans, toi, tu liras quelques lignes à voix haute, pour le plaisir, une phrase au hasard, diras-tu d’un air mutin, comme si nous jouions une partition pour le moins inconnue alors qu’elle relève davantage de la complicité ; tu m’écoutes, insisteras-tu, alors je fermerai les yeux et j’écouterai le son de ta voix et ce sera cela que je retiendrai bien plus que la phrase lue, je penserai même que dans l’idéal, elle s’accolera sans mal avec le reste de ce récit, et si rien n’est moins sûr, on fera comme ci car l’essentiel est qu’elle existe au moment où : « après  avoir soupé avec plus de satisfaction que je n’en avais jamais ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. » 

Pour l’agenda ironique de Juillet hébergé ce mois-ci par Emmanuel Glais. Il fallait choisir une contrainte à piocher du côté de l’Oulipo : À supposer… est un texte en prose composé d’une phrase unique très développée, initiée par la formule : « À supposer qu’on me demande ici de… » illustrer le récit avec une peinture de Zach Mendoza et y ajouter une contrainte supplémentaire, réécrire cette phrase de l’Abbé Prévost dans Manon Lescaut en début ou fin de récit.

Peinture « Bill Evans » par Zach Mendoza

De chaque ébauche à venir

Il se pourrait que dans la précipitation on ait éloigné la boite des souvenirs

Oublié comment rendre l’esquisse tendre.

Là, au pied des arbres courbés par le vent

laisse tes doigts glisser le murmure de l’eau sur ma peau

Et nos corps d’argile, pétris de fréquences connues et inconnues

Se risqueront à nouveau au flux du temps.

On pourra alors de chaque ébauche à venir

Gommer les indécisions

Balayer les éclairs et les bruits avec diligence

Bousculer la prudence trouver remède et solution.

Et si la quête éperdue perdure

Trouver les minutes qui rapprochent

Au besoin ralentir

Partir

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème VITESSE, 12 mots à placer : Précipitation, pied, éclair, boite, courir, (vélo), temps, diligence, minute, risquer, ralentir, remède. J’ai délaissé le vélo, j’ai préféré marcher 🙂

Agenda ironique de juillet

Ce mois-ci l’agenda se trouve chez Emmanuel Glais. Il y est question de contrainte au choix à piocher ici Oulipo Contraintes et puis d’ajouter cette phrase de l’Abbé Prévost dans Manon Lescaut en début ou fin de dissertation :

« Après avoir soupé avec plus de satisfaction que je n’en avais jamais ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. »

Pour les détails, les dates de rendu des textes et autres précisions c’est à lire chez Emmanuel Glais

Agenda ironique. Les résultats de juin

L’agenda ironique de juin, c’est terminé ! J’ai été ravie de l’accueillir ce mois-ci et tout autant de lire vos participations sur ce thème de l’impossible, possible.

Les textes les plus plébiscités ce mois-ci : J’ai embrassé une nuit d’été chez FiligraneDe l’impossible possible chez Pigraï’Fair, et enfin De l’impossible possible chez moi.

Et si Jean-Louis est partant, c’est son blog, Tout l’opéra (ou presque) qui a été désigné pour héberger l’agenda de juillet.

Un grand merci à vous tous, participants et lecteurs curieux qui contribuez, au fil des mois et des années, à faire vivre cet agenda ironique.

Agenda ironique. Les textes – Les votes

Voici venu le temps de lire ou relire les textes que cet agenda de juin vous a inspiré. Pour rappel, vous avez jusqu’au 30 juin pour lire, voter pour 3 de vos textes préférés et pour élire celui ou celle qui hébergera l’agenda ironique de juillet.

Merci pour vos récits, histoires et poésies qui ont nourri l’imaginaire de ce premier mois de l’été.

J’ai embrassé une nuit d’été et Le Choix chez La Licorne

Le germe du silence et Dans les pousses du silence chez Jobougon

Onésime et les bruits chez Gibulène

Le texte de By Marie à lire dans les commentaires Ici

Nettoyage chezVictorHugotte

Avant-gardiste chez Mébul

Les quatre saisons -L’été Chez toutloperaoupresque

L’été la nuit chez Emmanuel Glais

A l’impossible, nul n’était nu chez Des Arts et Des mots

Trésor du temps chez Vérojardine

Et le silence tourne en rond chez Le dessous des mots

De l’impossible possible ça c’est chez moi

Hors délai mais accepté avec plaisir : De l’impossible possible chez Pigraï’s Flair

De l’impossible possible

L’été, la nuit les bruits sont en fête. On en a un aperçu dès le coucher du soleil, lorsque l’indigo se fond dans le fleuve. La ville se teinte de nuances claires obscures et les bruits s’animent de tonalités nouvelles. Il n’est pas rare d’entendre le murmure du jour prendre son temps pour s’éclipser et c’est à cette heure qu’il appartient au conteur de narrer son histoire.

Le jour dont je vous parle, j’étais accoudé à mon balcon à écouter la saison sur tout ce qu’elle a à nous dire. Habituellement elle retentit jusque dans les rues, ricoche sur les murs des maisons et tinte au-dessus des champs. Les bruits engendrent les sons et les sons les bruits c’est bien connu. Ce jour-là, pourtant, le vent même s’était tu. La texture du monde avait pris un drôle d’aspect, les champs se drapaient de formes étranges et comme poussés par un souffle pourtant inexistant, les bateaux à voile voguaient sur le fleuve miroir. Quant aux oiseaux, ils voyageaient de métamorphoses en métamorphoses à contre-courant de leur vol habituel.

C’est, je crois, à ce moment-là que j’ai vu l’impossible poursuivre le possible. L’un tentait d’échapper à l’autre et cela ressemblait à une danse improbable et tout autant surprenante. J’ai interpellé mon voisin afin qu’il soit témoin de l’incontestable, mais trop occupé à presser des oranges bleues sur son cœur amoureux, c’est à peine s’il m’a regardé. J’ai alors pris la décision de suivre les deux opposés. Je voyais le possible redoubler d’ardeur pour fuir l’impossible mais celui-ci gardait le rythme et la distance s’amenuisait au fil de leur course. Leurs pas frappaient l’asphalte en cadence. Au tournant de la rue principale je suis tombé sur une manif d’objets hétéroclites qui revendiquaient leur indépendance. Aucun doute, ai-je pensé, l’impossible est au centre de tout cela. Malgré moi je me suis retrouvé emporté par le flot. J’ai cherché des yeux le possible, perdu dans la foule, affolé de frôler l’utopie et l’aberration. Son souffle battait le probable, s’accrochant au vraisemblable alors que le soleil se levait pour la deuxième fois de la journée. Pourtant, me disais-je, à les voir tous les deux il était évident que dans l’impossible vit aussi le possible, il allait bien falloir que ce dernier l’admette.

J’étais persuadé que pour ancrer cette histoire dans la réalité il fallait que je la raconte. Aussi lorsqu’une échelle et un arrosoir, bras dessus dessous sont passés devant moi j’ai cherché leur attention, levant la main en signe de bonjour, mais aucun n’a tourné le regard vers moi. A croire que j’étais devenu invisible. Dépité, j’ai rejoint le fleuve, observant le monde qui se gondolait au tempo des marées alors que le soleil n’en finissait pas d’éclairer les heures.

Je me suis assis sur le bord du quai, les pieds frôlant l’eau, dans l’espoir d’attirer les poissons pour leur narrer l’étrangeté de ce jour d’été. La lune s’est faite discrète comme la nuit. Peut-être fallait-il attendre que la réalité de la situation cesse pour mieux me faire entendre. J’ai frémi à l’idée qu’il me faille écrire noir sur blanc cette histoire. Qui viendrait lire les dires d’un conteur sans voix ? C’est un peu démoralisé par la situation que j’ai soudain vu l’impossible venir jusqu’à moi, me regarder avec un franc sourire et me dire de ne pas m’en faire. Sois patient, a-t-il dit, il faut du temps au monde pour accorder de l’importance à ce qui est. Alors j’ai patienté pendant que la nuit grignotait enfin le jour. C’est là, entre chien et loup, que j’ai vu l’impossible enlacer le possible et le geste avait cette certitude de l’irréalisable accessible. Au loin les bruits de la manif se délitait, les objets, dans un joyeux capharnaüm, rentraient chez eux. J’ai entendu un rire joyeux derrière moi. Un rire qui m’invitait à prolonger l’impossible possible. C’était bien la peine de m’en faire, me suis-je dit tout à coup rassuré, parce que tout conte fait l’impossible pour être conté et finalement, j’ai rencontré une brouette, et j’ai pensé qu’elle me prêterait une oreille attentive. 

Pour l’agenda ironique de juin où il était question (entre autre) de s’inspirer de la citation de Lewis Carroll « Il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossibles »

Agenda ironique (dix jours pour écrire)

Tic-tac, tic-tac, tic-tac ! L’horloge tourne pour l’agenda ironique de juin, alors si l’impossible vous semble possible, il reste un peu plus d’une semaine pour écrire ce que vous inspire ce thème. (Disons jusqu’au 26 juin, soyons fous !) Tous les détails du thème sont à lire ICI

Actuellement l’agenda compte cinq participantes dont vous pouvez lire les textes : La Licorne, J’ai embrassé une nuit d’été ; Jobougon, Le germe du silence et Dans les pousses du silence ; Gibulène Onésime et les bruits ; By Marie à lire dans les commentaires ICI et enfin VictorHugotte Nettoyage

Au plaisir de vous lire

L’hiver, on avait pris l’habitude de se retrouver au café.

L’hiver, on avait pris l’habitude de se retrouver au café. C’est toi qui avais choisi l’heure. C’était une heure intermédiaire, entre celle où l’on rentre chez soi et celle où l’on sort dîner. La devanture, éclairée de son enseigne néon « EAT » se parait de rouge et le contraste avec l’obscurité environnante dotait l’emplacement d’un aspect chaleureux. En face du café, il y avait la mer. Les nuits sans lune, on entendait – sans parvenir à les distinguer – les vagues claquer contre le parapet. Plus l’opacité était présente, plus le clapotis s’amplifiait et dans la pénombre déployée je devinais ta silhouette faire face à l’océan. Je commandais deux verres de vin blanc et attendais que tu franchisses le seuil du bistrot.
A l’intérieur il faisait bon. La salle, dans l’attente des clients, était encore déserte. Comme un rappel à commander à dîner, l’enseigne « EAT » figurait aussi sur le mur du fond et embrasait les tables de carmin. L’atmosphère du soir s’enrichissait des parfums de la mer. Blanquette de poisson, filets en papillotes, bouillon de palourdes. Avec le vin, la patronne nous servait des crevettes à l’ail et quelquefois des beignets de calamar piqués de cure-dents qu’une fois délesté de leur mets, tu alignais sur la table comme une palissade.
On parlait travail et projets futurs et, dans le brouhaha des voix qui filtrait de la cuisine, les idées prenaient forme. Tu esquissais quelques ébauches pendant que je notais les bouts d’histoires à venir. C’était une heure riche de sens. On oubliait la précarité du métier, les fins de mois difficiles. Tout paraissait possible à inventer et à vivre.

Avant même de repasser commande, la patronne nous déposait deux nouveaux verres sur la table. C’était le prélude à notre départ. Déjà la salle revêtait ses atours de restaurant, le flot des clients fendillait l’ambiance feutrée dans laquelle nous baignions. Une fois nos verres terminés, nous ne nous attardions pas. Tu m’avais avoué ne pas aimer le bruit des gens.

J’embrassais ta joue, tes cheveux humides d’embruns sentaient l’iode. D’autres histoires me venaient alors en tête. A demain, disais-tu et je répondais oui.
Oui, demain, me répétais-je et je frôlais l’espérance.
J’allumais une cigarette et devant le café te regardais partir. Ta chevelure aux reflets de l’enseigne dansait dans le vent comme une lueur rouge au parfum de la mer.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 374

Je m’en vais


Je m’en vais.
Dans le silence qui suit les grandes déclarations, c’est le pli de ta bouche qui me le dit. Ta bouche que je n’embrasse plus.
J’aurais pu tout aussi bien le dire. Rien n’est formulé mais c’est entendu. Un jour on se regarde et le détachement nous surprend.

Voilà comme ce qui nous unissait nous sépare. On s’écaille en couches fines, on divise les accords. Je te regarde. Et si c’est bien toi que je vois, ce que j’éprouve à te regarder n’a rien de commun avec ce qui m’a attiré vers toi.
Tu détournes le regard.
Je lis l’impatience refrénée dans tes yeux fuyants et, dans la posture de ton corps, ta présence déjà partie.
C’est une déroute singulière, apprivoisée sans grand éclat, juste une lassitude et un désir d’ailleurs qui nous tournent autour depuis des mois.
Nous sommes deux à l’intérieur de la débâcle. Ni vainqueur, ni vaincu.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 373

Photo : @ hesam jr

Une journée particulière

Ce matin Anna est entrée dans ma chambre et s’est hissée sur mon lit. Tu dors ? a-t-elle dit sans discrétion et comme je ne réponds rien elle répète tel un perroquet, Louis, tu dors ? tu dors ? tu dors ? Je récupère mon téléphone sous mon lit, jette un œil sur l’écran. On est samedi et il n’est pas huit heures. Anna se blottit contre moi, elle chuchote à présent, me raconte un rêve confus de robots et de licornes. Autant dire que ma grasse matinée est foutue.

Dans la cuisine, papa prépare le petit déjeuner, maman m’embrasse. Je dis que je vais faire un tour et ni l’un, ni l’autre ne proteste, ni ne me retient. Je longe le quai jusqu’au port. Le brouillard se dissipe, dévoilant, entre des nappes de vapeur au-dessus de l’eau, la mer agitée. La journée promet d’être belle. Ça fait trois ans que le ciel est particulièrement bleu ce jour-là, comme pour narguer les onze premières années où il a plu. Je me demande si toi aussi tu ne me nargues pas avec tous ces mystères que toi seul connais désormais. C’est comme un défi auquel je ne participe pas, un défi au ciel, à la terre, au temps figé.

Tu t’en doutes, je grandis. J’ai même pris douze centimètres au cours de l’été. Je me sens maladroit, mal à l’aise dans ce corps qui change, empli de questions et de pudeur que je ne peux pas partager avec toi. Quand je me regarde, c’est un peu toi que je vois. Ça sera sans doute toujours ainsi. Tu grandis à l’intérieur de moi, comme tous ces secrets qui nous liaient, ces fous-rires et tous les silences bruyants qu’on lisait dans les yeux de l’autre. On a souvent joué avec notre ressemblance, tous ces gènes qui formaient un tout. Il était si facile de cacher nos différences. A présent, j’extrapole. Je me demande si tes rêves et les miens se ressembleraient. Je me demande si tu aurais vu Marine comme je la vois. Enfin, ça je n’ai pas trop envie d’en parler. Un autre jour peut-être. Qu’est-ce que je peux te raconter alors ? Que depuis ton départ, le bateau est toujours bâché ? Oui, bon, ce n’est pas un scoop…

Je quitte le port, les souvenirs me suivent sans chagrin. C’est cela aussi vivre. Je pense à Anna, notre petite sœur qui grandit sans t’avoir connu, qui bouscule la tristesse par son rire et sa capacité à être dans le présent. Elle m’attend dans le jardin, revêtue de son déguisement de mariée et brandit un sabre laser, (le tien ? le mien ?) Peu importe, je lui ai donné les deux, elle est fière comme une guerrière des temps modernes. Elle dit qu’elle a aidé maman à mettre les bougies sur mon gâteau d’anniversaire, veut savoir si je la trouve jolie. T’es trop grand, dit-elle encore en levant sa tête vers moi. Je la hisse sur mes épaules. Pas vraiment grand, pas vraiment entier, je pense. Parce que depuis trois ans il n’y a qu’un seul gâteau, parce que c’est sans toi que je grandis, avec ce manque terrible qui m’habille, comme une seconde peau.

De la maison me parvient la voix de papa et le rire de maman. Je t’entends me dire que c’est bien. Je t’entends.

Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie. Sur le thème VOILE, la récolte a été de quatorze mots : Anniversaire, mer, secret, marine, pudeur, cacher, bosco, perroquet, mystère, vapeur, mariée, brouillard, bleu, bâcher. J’ai détourné le mot « marine » et fait l’impasse sur « bosco »

Bleu

Bleu

à l’âme nous vacillons dans les grands désordres du manque d’équilibre

traversant les vagues indécises et les bleus hasardeux de nos chutes répétées

jusqu’à se perdre dans les méandres de l’outremer et des tourments cobalt

On oscille dans l’agitation des couloirs imposés

puis on se détache du monde impatient

et à la faveur de nos sens retrouvés

nos cœurs perdus s’apaisent

Je frôle ton âme d’indigo et de l’encre délébile

se dilue le blues

Ne reste que l’horizon stable de la ligne azur

et ta main qui embrase tous les bleus amoureux