Sur la route des vacances

Devant moi, il y a ce chien. Habituellement, je ne comprends pas le langage des canidés. Inoffensifs, agressifs, joueurs, ils me déstabilisent. Alors je les évite. Mais bon, il est là, aussi peu séduit que moi par lui, mais bien obligé de voisiner pour un temps. Nous nous faisons face et malgré la distance je distingue ses yeux ronds, son air absent et non moins ravi. C’est à se demander s’il n’a pas pris quelque substance illicite, tant son aspect traduit quelque attitude équivoque. Je dis ça parce que dans l’attente, j’ai décidé de me rouler un pétard. Un petit, pour patienter. J’essaie de m’extraire de son regard fixe. C’est plus difficile qu’il n’y parait. Mais je réussis à détourner mon attention pendant quelques minutes, m’accrochant comme un noyé à sa bouée, résistant à la tentation de tourner mes yeux vers lui. Sur ma droite, j’aperçois le littoral. Plage de sable, flots bleus, touristes alignés comme des sardines sur des draps de bain de toutes les couleurs. Je peux deviner les effluves de l’huile parfumée au monoï sur les corps luisants. Cela dit, la distraction ne dure pas. Je reprends rapidement mon observation première, captivé malgré moi. La tension monte, sans effort. Je me sens fébrile comme lorsque surgit l’inspiration, ce qui est assez troublant parce que depuis des mois je n’ai pas la moindre idée en tête. Aucune composition musicale ne m’habite. Je ne suis pas contre le silence, je reconnais que les pauses peuvent être salutaires, mais l’angoisse de la page blanche n’est plus à prouver. J’en ai fait mon crédo et ça me ronge de l’intérieur. Depuis des mois, je me trouve aussi fragile que l’argile, plus incertain que le hasard.

Le chien me regarde et je regarde le chien. Je guette le mouvement immuable que sa tête ne cesse de faire. C’est un duel silencieux, une concentration sans rupture sur la route embouteillée des vacances. Alors je saisis la perche qu’il m’offre spontanément. Mes doigts tapotent le volant de ma voiture. Des accords timides puis de plus en plus assurés résonnent dans la mienne et dans l’habitacle. Je tiens quelque chose. C’est là, à portée de notes, au rythme du balancement de la tête du chien posé sur la plage arrière de l’auto devant moi : le prochain tube de l’été.

Pour l’agenda ironique d’août hébergé ce mois-ci par Max-Louis. Où il est question de plage dans le sens large du terme avec quatre mots imposés : flot, argile, perche, monoï.

Photo : Pinterest

30 réflexions sur “Sur la route des vacances

  1. C’est facile de soupçonner ce chien de s’être offert des substances pas très légales !
    C’est surtout honteux quand soi-même on fume un pétard au volant d’une voiture : double infraction. Mais voilà qui ne m’étonne pas de la part de quelqu’un qui a l’angoisse de page blanche et qui reconnait qu’aucune inspiration ne lui virent en matière musicale.
    Quel artiste ou écrivain ne s’est pas offert un pétard ou une ligne de coke pour faire jaillir des idées géniales ? Très peu !
    D’ailleurs, le chien qui t’accompagne pourra témoigner …

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  2. Bonjour, lectrice assidue, je souhaitais participer de façon furtive à votre agenda ironique préféré en commentaire chez Iotop. Cependant, cela ne semble pas fonctionner. Je me permets d’essayer de déposer mon texte très court (dont les remerciements font partie intégrante) chez vous qui saurez peut-être l’acheminer jusqu’à son site destinataire (comme vous avez l’air de vous y connaître en choses qui coulent de source !).

    Laisser trace.
    Elle ne l’avait pas vu depuis le soir du port. Étrangement, il avait émigré dans un pays sans plage, laid.
    Des sentiments par flots surgissaient de toute part et une certitude -vite- rétablir son flux. Elle pensait à ce fils qu’il n’a jamais connu, né maquillé d’argile et si resplendissant du haut de ses quinze ans.L’attirer, lui promettre des heures sans effluves
    -monoï, vanille, coco, témoins interdits- et lui tendre la perche du parallèle heureux.

    Merci à Stefan Zweig, François Mitterrand, Jane Birkin, Raphaël Levy et Justine Enthoven, Hélène Merlin-Kajman, Fog bien roulée, miss Délice, Peu d’OPA et surtout pas Luc VilChâtel pourvoyeur de chagrin.

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  3. Ahah, c’est drôle quand j’ai vu le mot argile, j’ai de suite pensé aussi à fragile ! Mais je n’ai pas sorti de tube de l’été, et j’ai aimé ce face à face avec ce chien, il s’en passe des choses dans une tête qui oscille sur la plage avant d’une voiture en partance pour les vacances !

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