Agenda ironique (dix jours pour écrire)

Tic-tac, tic-tac, tic-tac ! L’horloge tourne pour l’agenda ironique de juin, alors si l’impossible vous semble possible, il reste un peu plus d’une semaine pour écrire ce que vous inspire ce thème. (Disons jusqu’au 26 juin, soyons fous !) Tous les détails du thème sont à lire ICI

Actuellement l’agenda compte cinq participantes dont vous pouvez lire les textes : La Licorne, J’ai embrassé une nuit d’été ; Jobougon, Le germe du silence et Dans les pousses du silence ; Gibulène Onésime et les bruits ; By Marie à lire dans les commentaires ICI et enfin VictorHugotte Nettoyage

Au plaisir de vous lire

Je m’en vais


Je m’en vais.
Dans le silence qui suit les grandes déclarations, c’est le pli de ta bouche qui me le dit. Ta bouche que je n’embrasse plus.
J’aurais pu tout aussi bien le dire. Rien n’est formulé mais c’est entendu. Un jour on se regarde et le détachement nous surprend.

Voilà comme ce qui nous unissait nous sépare. On s’écaille en couches fines, on divise les accords. Je te regarde. Et si c’est bien toi que je vois, ce que j’éprouve à te regarder n’a rien de commun avec ce qui m’a attiré vers toi.
Tu détournes le regard.
Je lis l’impatience refrénée dans tes yeux fuyants et, dans la posture de ton corps, ta présence déjà partie.
C’est une déroute singulière, apprivoisée sans grand éclat, juste une lassitude et un désir d’ailleurs qui nous tournent autour depuis des mois.
Nous sommes deux à l’intérieur de la débâcle. Ni vainqueur, ni vaincu.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 373

Photo : @ hesam jr

Une journée particulière

Ce matin Anna est entrée dans ma chambre et s’est hissée sur mon lit. Tu dors ? a-t-elle dit sans discrétion et comme je ne réponds rien elle répète tel un perroquet, Louis, tu dors ? tu dors ? tu dors ? Je récupère mon téléphone sous mon lit, jette un œil sur l’écran. On est samedi et il n’est pas huit heures. Anna se blottit contre moi, elle chuchote à présent, me raconte un rêve confus de robots et de licornes. Autant dire que ma grasse matinée est foutue.

Dans la cuisine, papa prépare le petit déjeuner, maman m’embrasse. Je dis que je vais faire un tour et ni l’un, ni l’autre ne proteste, ni ne me retient. Je longe le quai jusqu’au port. Le brouillard se dissipe, dévoilant, entre des nappes de vapeur au-dessus de l’eau, la mer agitée. La journée promet d’être belle. Ça fait trois ans que le ciel est particulièrement bleu ce jour-là, comme pour narguer les onze premières années où il a plu. Je me demande si toi aussi tu ne me nargues pas avec tous ces mystères que toi seul connais désormais. C’est comme un défi auquel je ne participe pas, un défi au ciel, à la terre, au temps figé.

Tu t’en doutes, je grandis. J’ai même pris douze centimètres au cours de l’été. Je me sens maladroit, mal à l’aise dans ce corps qui change, empli de questions et de pudeur que je ne peux pas partager avec toi. Quand je me regarde, c’est un peu toi que je vois. Ça sera sans doute toujours ainsi. Tu grandis à l’intérieur de moi, comme tous ces secrets qui nous liaient, ces fous-rires et tous les silences bruyants qu’on lisait dans les yeux de l’autre. On a souvent joué avec notre ressemblance, tous ces gènes qui formaient un tout. Il était si facile de cacher nos différences. A présent, j’extrapole. Je me demande si tes rêves et les miens se ressembleraient. Je me demande si tu aurais vu Marine comme je la vois. Enfin, ça je n’ai pas trop envie d’en parler. Un autre jour peut-être. Qu’est-ce que je peux te raconter alors ? Que depuis ton départ, le bateau est toujours bâché ? Oui, bon, ce n’est pas un scoop…

Je quitte le port, les souvenirs me suivent sans chagrin. C’est cela aussi vivre. Je pense à Anna, notre petite sœur qui grandit sans t’avoir connu, qui bouscule la tristesse par son rire et sa capacité à être dans le présent. Elle m’attend dans le jardin, revêtue de son déguisement de mariée et brandit un sabre laser, (le tien ? le mien ?) Peu importe, je lui ai donné les deux, elle est fière comme une guerrière des temps modernes. Elle dit qu’elle a aidé maman à mettre les bougies sur mon gâteau d’anniversaire, veut savoir si je la trouve jolie. T’es trop grand, dit-elle encore en levant sa tête vers moi. Je la hisse sur mes épaules. Pas vraiment grand, pas vraiment entier, je pense. Parce que depuis trois ans il n’y a qu’un seul gâteau, parce que c’est sans toi que je grandis, avec ce manque terrible qui m’habille, comme une seconde peau.

De la maison me parvient la voix de papa et le rire de maman. Je t’entends me dire que c’est bien. Je t’entends.

Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie. Sur le thème VOILE, la récolte a été de quatorze mots : Anniversaire, mer, secret, marine, pudeur, cacher, bosco, perroquet, mystère, vapeur, mariée, brouillard, bleu, bâcher. J’ai détourné le mot « marine » et fait l’impasse sur « bosco »

Agenda ironique de juin

« Il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossibles » Lewis Carroll

Pour l’agenda ironique de juin, l’impossible devient possible ! A partir de la citation de Lewis Carroll et des illustrations de gravures de M.C. Escher proposées, imaginez que l’impossible devienne possible.

Petite contrainte supplémentaire : il faudra débuter votre récit avec la phrase d’ E Allan Poe : « L’été, la nuit les bruits sont en fête » et le terminer avec celle de Lewis Carroll (encore lui!) : « Finalement, j’ai rencontré une brouette, et j’ai pensé qu’elle me prêterait une oreille attentive. »

Le lien de votre texte pourra être déposé en commentaire ci-dessous jusqu’au 24 juin. Ensuite, lecture pour tous et votes jusqu’au 30 juin.

Bonne inspiration et à très bientôt de vous lire

Visuel : M.C.Escher

La fidélité ou l’art du mouvement passionné chez Georgios Îlyfékuoi

Georgios Îlyfékuoi (1889-1938)

Artiste-peintre d’origine grecque précurseur du mouvement passionné.

La fidélité (1920)

Huile sur toile

70 × 90 cm

Galeria Noctámbulo Madrid

La fidélité de Georgios Îlyfékuoi est une œuvre particulière dans le parcours du peintre. Elle a longtemps divisé les critiques d’art car beaucoup furent tentés d’y mettre un sens moins sentimental que celui évoqué par Georgios Îlyfékuoi, – sans doute heurtés par la liaison que l’artiste entretint avec la jeune Pepita Micorazon, alors mariée au collectionneur d’art Don Diego.  À plusieurs reprises l’œuvre fut ainsi séparée de sa recevabilité entre l’hommage à la jeune amante et l’étude du mouvement passionné. Il est pourtant bien question d’hommage et pour être plus exact de double hommage. En effet, Georgios Îlyfékuoi fou amoureux de la jeune andalouse s’invitait très souvent chez le mari de cette dernière. L’hommage à la fidélité de l’amour qu’il éprouve pour Pepita, certes discret sur cette toile n’en est pas moins bien réel. Ici, l’artiste met en scène Pepita Micorazon et son chien « Keskecébo » lors d’une promenade dans le parc de la propriété. L’animal et la jeune femme sont très complices, (on décèle d’ailleurs dans la correspondance épistolaire qu’entretinrent les deux amants, une pointe de jalousie de la part de l’artiste qu’il niera avoir eu envers « Keskecébo » même si une rumeur circula comme quoi il peignit cette toile pour faire taire les mauvaises langues)

Georgios Îlyfékuoi pose son regard à ras de patte, le tableau centré sur le mouvement, mettant en valeur l’évènement central du sujet. Rappelons que l’année où Îlyfékuoi Georgios entreprit de peindre La fidélité, (1920) l’artiste a déjà fait cinq voyages en Andalousie, trois en été et deux en hiver. Le sud de l’Espagne est source d’inspiration, auréolée de la passion qu’il éprouve pour Pépita. Il y peindra trois toiles et plusieurs carnets de croquis sont consacrés à cette période. Pour travailler il aime particulièrement s’installer à la cave, où comme beaucoup de maisons bourgeoises de l’époque celle-ci possède un soupirail en façade. Le peintre prend l’habitude d’esquisser quelques croquis, lors des fortes chaleurs de l’été. Bien sûr il y fait frais mais là n’est pas le but de l’artiste. Il y trouve matière à changer son point de vue, observant ainsi la rue et le passage des promeneurs d’un regard rasant;

La fidélité est une danse explicite dans le balancement des pieds chaussés à laquelle le chien fait écho. C’est une invitation cohérente et fiable, loin de toute mascarade, dévouée au lien qui unit la jeune femme et le chien. Le chien fidèle suit le mouvement, chaque pas entraine le suivant, dans un rythme similaire, le tout fondu dans une sobriété qui reflète l’importance de l’unité entre l’un et l‘autre si bien que la distinction du rythme échoie autant à la jeune fille qu’à l’animal. On est très loin des confinités de l’époque et on peut sans mal associer l’idée que le peintre a donné sens à quelques mitochondries par le fait même d’y peindre l’animal en mouvement. La vivacité traduite du dit mouvement est à l’époque considéré comme une révolution dans le rythme. Georgios Îlyfékuoi le dit lui-même, « La fidélité englobe l’enthousiasme et la fouge d’un lien qui demeure fort et rien ne s’apparente moins au trompe-l’œil que cette fidélité-là » Cependant il est bon de souligner, – même si Îlyfékuoi ne l’évoque pas explicitement – que le peintre puise le rythme plein de fièvre de ses oeuvres futures de la danse andalouse, le flamenco, qu’il découvrit lors de sa première venue. Cette danse passionnée changera son regard sur le mouvement.

On pourrait croire que Georgios Îlyfékuoi donne ici une représentation classique de la diligence pourtant il transcende la vitalité d’une scène classique avec un sens audacieux et énergique qui reste à ce jour rarement égalé.

Pour l’agenda ironique de mai hébergé ce mois-ci par Des arts et des mots sur le thème « peinture et tableaux » il fallait rédiger le cartel du tableau et imaginer une critique d’art parmi 5 tableaux proposés Le tout parsemé de quelques mots imposés : Confinités- Révolution- Mascarade- Mitochondries- Trompe l’oeil et keskecébo

L’oeuvre originale Dynamisme d’un chien en laisse a été peinte par Giacomo Balla.

Escalier C – Porte 26 (fin)

Mon sommeil a été entrecoupé de rêves. Des rêves étranges, où des mains multiples jouent avec des couleurs. Des idées fusent sans ordre ni logique, quoique les rêves, me dis-je, ont leur propre logique. Je suis à la fois spectateur à regarder tout geste prendre forme et acteur à manier avec aisance les matières. Des silhouettes filiformes dansent, se mêlent à la ronde des danseuses bleues de Degas et à celles des nues de Matisse. J’y entends la musique comme autant de touches de couleur sur une toile blanche.

 A mon réveil je suis habité d’une fièvre étrange, animé d’une vivacité et d’une passion dont je ne me serais pas cru capable. Je baigne encore dans les rêves. J’ai oublié ma peur de la veille, je pense que décidément les enveloppes de couleur ont un drôle de pouvoir. Je pense à la personne qui les a déposés, je la vois solaire et bienveillante. Elle traverse ma solitude, me porte vers le large, loin de tout confinement. L’horizon est vaste, auréolé de lumière. Je respire. Je respire.

J’ai fouillé dans mes tiroirs à la recherche de crayons, de feutres, de stylos, de la moindre couleur que je pourrais utiliser. J’ai lissé chaque feuille A4 où sont inscrites les lettres de l’alphabet et les ai posés sur le plancher, les unes à côté des autres de façon à avoir une grande surface pour travailler. J’ai conscience qu’il en manque une, celle que je n’ai pas reçu, et l’espace s’en trouve bizarrement décalé, mais je décide que ce n’est pas le plus important. J’ai de quoi faire. Avec un stylo, je joue avec les courbes et les lignes des lettres. Je crée d’autres formes autour d’elles dans lesquels se mouve la silhouette entrevue dans mes rêves. J’y mets autant de couleurs que possible, les formes se multiplient à l’infini. A l’évidence je vois que sous mes doigts elles prennent vie. Durant les heures suivantes j’invente un monde coloré, foisonnant de mots et de rencontres et je me trouve aussi à l’intérieur.

Je travaille jusqu’au soir. La faim me tiraille, la soif aussi. Je suis à la fois épuisé et serein. Je constate que le frigo est quasiment vide, qu’il me faudra sortir demain acheter quelques denrées parmi les rayons quasiment vides. Je mets du temps à m’endormir, je songe au lien étrange qui se lie entre le mystérieux expéditeur et moi. Je pense à ce que j’ai accompli ce jour, à la libération vécue dans l’instant de la création.

Ce matin dans la boite aux lettres je découvre une nouvelle enveloppe. Elle est identique aux précédentes mais dépourvue de couleur, d’un blanc franc qui me surprend. Je la tourne longtemps entre mes doigts, indécis. Je redoute la finalité de ces missives, je redoute d’y voir le retour à ma solitude. A l’intérieur j’y trouve une feuille A4 que je déplie fébrilement. Je ne comprends pas de suite de quoi il s’agit, oui, il me faut le temps de venir devant le tableau crée la veille pour prendre la mesure de ce que je viens de recevoir. En dépit de mes mains traversées d’un frémissement incontrôlable, je lisse la feuille avec précaution avant de la poser sur le sol à la place manquante. C’est incompréhensible, inimaginable. Et pourtant j’ai l’invraisemblable à portée de main. Sur la feuille, outre la dernière lettre de l’alphabet, sont tracées avec une continuité précise, toutes courbes imaginaires, toutes couleurs qui parachèvent le tableau. J’y lis un lien précieux dans lequel nous sommes deux.

Il me faut un peu de temps pour réaliser que l’enveloppe contient une autre missive, elle aussi pliée en quatre et à la vue du chiffre 1, je jubile. Je pense alors à l’infinité des nombres que rien ne pourra arrêter, je pense, que bien qu’invisible le lien devient indivisible et immensément présent et que j’ai tout le reste de ma vie pour le vivre.

Crédit photo Pinterest

Escalier C – Porte 26

Pour les curieux, la première partie est à lire ICI

J’ai attendu et dans l’attente j’ai imaginé une rencontre. Pour autant je ne suis pas arrivé à me représenter celui ou celle qui œuvre depuis vingt-cinq jours à mettre de la couleur chez moi. Je devine la voix aimable, presque riante. Je lui attribue aussi – afin de me rassurer, peut-être – une certaine douceur. Au fil des heures l’attente devient néanmoins pesante. D’un coup l’inquiétude surgit puis fait place à une certain détachement. Ce n’est rien, me dis-je. Rien qu’une désertion supplémentaire. J’ai espéré, puis me suis rendu à l’évidence. Personne ne viendra. Non, personne n’est venu.

En ouvrant la porte de mon appartement je pense que j’aurais dû rester ici, ne pas tenter de découvrir quoi que soit. J’aurai alors eu la dernière lettre. La fatigue me tombe dessus mais je recule le moment d’aller m’allonger dans la chambre. J’ai le sentiment d’avoir été floué. Dépité, je m’embrouille l’esprit et face à la nuit éclairée par les lumières de la ville, mon reflet dans la vitre me renvoie à mon isolement. Je ne sais pas à quoi j’attribue soudain l’atmosphère particulière qui pénètre le lieu. La fatigue ? La solitude ?  La ville est endormie tandis que mes sens sont brusquement en alerte. C’est à peine perceptible, d’une discrétion inquiétante et franchement réelle. Oui, l’attraction est étrange et palpable. Ne me dites pas que je rêve car je suis bien éveillé.

Je devine une présence derrière moi. Les muscles tendus par l’appréhension je constate pourtant nul reflet dans la vitre de la fenêtre. Je retiens mon souffle en quête du moindre bruit, saisissant à la volée l’air soudain électrique. Alors bravant ma peur, sans laisser le temps à la présence de s’échapper je me retourne vivement.

Rien. Il n’y a rien. Rien que mon salon aussi calme que d’habitude et personne ne trouble le lieu. Suis-je en train de devenir fou ? Je ne vais pas céder à la panique. Non. Tout est sous contrôle. Depuis vingt-six jours j’ai reçu vingt-cinq missives dans des enveloppes de couleur. Des enveloppes que j’ai pris la peine d’afficher au mur de ma chambre parce que chaque teinte reçue a été auréolée de ce que je considère comme un présent. Tout est sous contrôle, je murmure d’une voix qui manque cruellement d’assurance. Voilà vingt-quatre heures que je n’ai pas dormi. Je suis crevé. Je vais me reposer, j’y verrai plus clair demain.

Photo : Maud Vantours via Pinterest

Escalier C – Porte 26

Je me suis calé dos au mur de l’escalier C, avec vue sur les boites aux lettres. Je ne bougerai pas de la nuit, ni de la journée. Nous sommes le 26. C’est le dernier jour. J’en suis certain. J’ai le cœur qui bat un peu vite quand j’y songe.
Le rituel s’est installé depuis près d’un mois. Je crois que j’ai commencé à les attendre dès la troisième lettre. Au début, j’ai pensé à une pub glissée dans la boite, mais chaque jour les enveloppes étaient de couleur différente. Très vite, j’ai davantage prêté attention aux enveloppes qu’à leur contenu. Les premières, une fois rassemblées tournaient autour de nuances bleues, puis jaunes et enfin rouges. Je les ai toutes punaisés sur le mur de ma chambre face à mon lit comme une immense palette de couleur, aussi grande que le nombre reçu.
Bien sûr chaque missive reçue est intrigante même si elle manque sérieusement d’originalité depuis que j’ai compris qu’il n’y aurait jamais rien d’autre qu’une feuille A4 pliée en quatre sur laquelle était inscrite une lettre de l’alphabet. Une lettre par jour, en commençant par la première de l’alphabet. Ont suivi le B, le C, le D et ainsi de suite dans l’ordre établi depuis l’apparition de l’alphabet latin.
Passée la surprise des premiers messages j’ai cherché à découvrir quelle main venait déposer chaque jour une lettre dans ma boite. J’y ai passé nombre d’heures, sans succès. J’ai tenté celles du jour puis celles de la nuit. Selon la lettre reçue j’y ai associé une heure, j’ai tenté de résoudre des probabilités improbables qui à défaut de réponses m’ont permis de sombrer dans les bras de Morphée avec facilité.
J’attends. J’attends sans certitude, avec une émotion de l’ordre d’une étincelle vibrante. C’est peut-être idiot, dénué de sens et sans doute est-ce le cas pour la plupart des gens. Pourtant j’y vois de l’extraordinaire dans l’ordinaire, une sorte d’éclat de vie dans mon existence inhabitée.

Une photo, quelques mots. Bric à Book #jour16

Comme une promesse

En décalage horaire les pensées de Noé se heurtaient aux remous de la raison. À l’image du mascaret, un déferlement violent d’ombre et de déséquilibre le menaçait. Il tanguait depuis si longtemps, sans prise avec les variations de la vie, errant dans un va-et-vient empli d’inconfort que prendre la route lui fit l’effet d’une véritable progression. Il ne demandait pas la lune, seulement inventer ses propres repères.

Il longea la plage, s’éloignant de la confusion et du brouillard. Le littoral s‘exposait sans entrave. Il frôla le vent, les parfums de l’iode et du varech. Du ciel auréolé de la syzygie, les hautes vagues fendaient les reflets aux éclats d’argent. Bercés dans l’oscillation de l’invisible, il saisit par grappe tout grain de folie, jusqu’à franchir l’espoir et plonger dans l’audace. Alors, comme une promesse il se dit à voix basse combien vivre pouvait être bon.

Les plumes d’Asphodèle chez Émilie. A partir du thème MARÉE quatorze mots à placer : horaire – variation – remous – haute – lune – oscillation – va-et-vient – vent – mascaret – plage – brouillard – grain – syzygie – basse.

On avance

@ Bob Jansen

Au rythme démesuré de nos actes, les villes explosent dans le silence enfin acquis.

Et si le long faste des nantis joue encore le jeu de ceux qui dominent, pantomimes grandiloquentes où l’absurde frôle le ridicule, je vois, sinuant dans les profondeurs, nos traces en quête de repères.

On ne va pas compter les points, encore moins les fautes mais trouver sens au milieu des ondulations vivantes. Chaque heure, chaque jour compte. On avance. Nous puiserons le meilleur de l’ombre et nous éveillerons à la lumière.

On avance.

Il n’y a rien que nous ne puissions atteindre. Dans l’infiniment petit naissent les grands chemins de demain.

L’écriture au temps du corona jour 3 – Une photo par jour. Atelier Bric à Book

Dis-moi ta présence

Photo © Destin à terre via pinterest

Si je quitte la forêt
Dis-moi la trace de l’homme sans l’ombre
Et efface la supercherie de nos semblants
De tous les vides qui nous ravagent

Faut-il frôler des doigts
L’orée des bois sans fendre le mielleux
Et se camoufler jusqu’à retenir la peine

Taire nos erreurs
Et battre l’absence avide
Des hommes hypocrites

Doit-on plonger dans l’opacité
Et se fondre loin de la lumière
Pour se garder de tous simulacres

Si je traque la tourmente
Dis-moi ta présence
Et la respiration paisible
Des hommes libres
La transparence des jours à venir

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie le thème était Faux-semblant duquel a découlé 9 mots à placer SUPERCHERIE HYPOCRITE MIELLEUX CAMOUFLER SIMULACRE RADOTAGE TRANSPARENCE TAIRE TRAQUER. (j’ai laissé radotage)

Les métamorphoses

Illustration : ©Christophe-Louis Quibé

La main tremblante, abandonnant sa révolte, Pierre frôle Sara. Il se penche et parle. La regarde. Les distances faiblissent. Il lit les espaces entre les lignes, cette transparence des sens éveillés, le partage des corps allongés dans l’ombre. Contre elle, Pierre entre en elle. Le langage des métamorphoses chasse alors la désolation et les déserts, absorbe le limon et la glaise, éloigne les tempêtes. Attendri, il la revêt de rêves, réinvente les ciels immortels. La contemple, épris. Terre franche, tantôt visible, tantôt invisible. Expressive. Attisé par les arrondis clairs de la chair, dans les corps déployés, brassés, associés, gestes animés, le désir enfle ; il libère la sève. Le regard ample, il embrasse ses lèvres. La regarde.  

Sur une idée de La Licorne : un lipogramme en U et un titre imposé sur 7 proposés.

De villes visibles en villes invisibles

Nous sommes partis un matin avec pour seule boussole l’équilibre précaire des chemins à venir. De villes visibles en villes invisibles la route serpente sans fin – et nous calmons la nôtre avec la saveur de mets locaux. Chaque halte nous éloigne des habitudes, on glisse sur les jours paisibles dans la caresse des nuits ouatées. A entendre le jaquemart frapper le heurt de l’impatience, nous ralentissons encore notre allure. C’est décidé, rien ne presse.

 L’horizon – ample – garde les champs ouverts à la découverte. On peut voir la sève des paysages en courbure nourrir les cités végétales et lorsque nous levons la tête, la canopée devient ciel d’architecture. On devine alors sans peine tous les ponts levés vers les cimes des arbres.

Sur le quai, où poussent les dents-de-lion sauvages, nous attend le dernier bateau volant en partance pour les villes flottantes. A peine embarqués, le vent emplit toutes voilures et vogue au fil des courants ascendants. On s’agrippe fort aux rampes pour éviter la chute et, par-dessus le vide, le chassé-croisé de l’agitation urbaine nous parait dérisoire. Peu à peu, les bonds et les entrechats impatients de la population se perdent dans les circonvolutions anonymes.

 Le ciel est vaste et joueur hasardeux. On cherche toutes formes improbables de nuages. Dindons dodus et poissons-chats s’y vautrent pêle-mêle au gré des vents. On scrute longuement le ciel pour y trouver quelques topinambaulx, mais sans résultat probant. « Peu importe, te dis-je, à défaut d’en voir, c’est déjà bien d’avoir réussi à caser le mot dans ce récit.

Oui, acquiesces-tu. De toute façon, l’essentiel est invisible pour les yeux. »

Pour l’agenda ironique de janvier chez Vérojardine où il est question d’un « road trip », dans une ville, connue, inconnue, imaginaire, terrestre, maritime, céleste… et où doivent figurer les mots, entrechat, rampe, jaquemart, topinambaulx, dents, dindon et terminer le texte par la célèbre phrase du petit prince « L’essentiel est invisible pour les yeux »

Martha

Je suis debout avant le lever du jour et Martha me sert mon café. Ni l’un ni l’autre ne sommes très bavards, surtout le matin alors on boit le café en silence. Aujourd’hui c’est jour de marché pour Martha. Je l’aide à charger les conserves de légumes et les confitures dans la camionnette et puis je vais m’occuper de ma terre. Si on veut qu’elle soit généreuse faut la travailler lentement, faut l’écouter aussi. Et compter sur le soleil et la pluie. Y a encore beaucoup à faire avant l’automne.

A la fin de la journée, je retrouve Martha devant la maison. Elle est en train d’écrire. Martha, elle peut écrire n’importe où, ça ne la dérange pas. C’est elle qui s’occupe des comptes et de toute la paperasserie. Elle lit bien aussi. L’hiver, certains soirs, elle me fait la lecture. Elle m’a fait découvrir la poésie. J’aime bien les sonorités des rimes entre elles. Alors quelques fois elle en lit à voix haute et si je m’endors dans le fauteuil pendant la lecture, elle ne m’en veut pas parce sa voix m’accompagne même dans mon sommeil.
Au fond, moi ça me suffit. Ma terre qui nous nourrit et Martha. J’ai pas besoin de plus pour être bien.

Concentrée comme elle est à écrire, elle ne m’a pas entendu venir. Je suis assez près pour une vue en contre-plongée sur ce qu’elle note et tout ce que je distingue clairement ce sont des chiffres et parfois un mot s’il n’y a pas trop de lettres. Sinon je suis perdu. C’est sûr, elle sait y faire Martha. Moi, j’ai jamais eu le temps d’apprendre, y avait toujours à faire dans la ferme de mon père et ensuite quand Martha m’a dit oui, on est parti pour Le Nouveau Monde. Bien sûr il a fallu apprendre de l’autre, mais entre taiseux la compréhension elle vient facilement, c’est un peu comme la terre qui nous a accueilli, faut rester à l’écoute. Un soir, j’ai compté les années. Toutes les années passées à ses côtés. Je n’étais pas très sûr de moi, alors j’ai demandé à Martha. Elle m’a souri comme la première fois qu’on s’est vu.
C’était il y a quarante trois ans et je suis heureux qu’elle m’ait dit oui.

Une photo, quelques mots. Bric à Book 355

Street art

La nuit dernière les flics m’ont coursé jusqu’au pont. J’ai cru que je n’arriverais pas à les semer. Heureusement le squat n’est pas visible de la route. Ni du pont. Et la rivière est un barrage naturel qu’aucun flic ne veut franchir. C’est sûr qu’avec tout ce qui se déverse dedans ça en fait fuir plus d’un. Tant mieux pour moi. Par prudence j’ai quand même dormi sous le pont au cas où l’un d’eux deviendrait téméraire de ce côté de la ville.

Ça devient de plus en plus difficile de déjouer leur vigilance. Faut dire qu’avec les caméras à chaque coin de rue, dans tous les endroits publics, on est sans cesse sous surveillance. Discrète bien sûr, la surveillance. C’est avant tout pour notre sécurité, on nous le répète bien assez. Pourtant sous les lumières factices et la facilité avec laquelle nous pouvons communiquer, travailler, jouer, penser, on a oublié de vivre. Ça s’est fait sans heurt, on a trouvé plus simple qu’internet et les réseaux sociaux deviennent le lieu où il fait bon vivre. La famille ? les amis ? C’est plus économique et moins compliqué derrière son écran. On évite les conflits, on efface le moindre mal que l’on pourrait nous faire. Et si l’on persiste à nous critiquer, à nous pourrir l’existence virtuelle, il est facile de changer de réseau social, de compte, de nom. On recommence ailleurs. Sans bouger de chez soi, sans avoir conscience de ce qui se vit dans sa propre maison.

Le jour où j’ai pris la décision de partir, ma petite sœur Léa, pleurait. Je crois qu’elle avait faim ou bien était-elle fatiguée, les deux sans doute et j’avais gueulé contre mes parents qu’il fallait qu’ils se bougent, que ce n’était pas à moi de m’en occuper tout le temps. C’est à peine s’ils m’ont écouté, ils n’ont même pas sorti la tête de leur écran pour me dire que ma crise d’ado il était temps qu’elle cesse. Ma mère a cependant réagi. Elle a quitté l’écran de son téléphone et s’est saisie de sa tablette. Elle l’a allumée pour faire patienter ma sœur. Ma sœur de quatre ans qui n’avait rien connu d’autre que ces foutus écrans depuis qu’elle était en âge de tenir un objet. Dans le squat où je vis, on est des dizaines à avoir vécu le même genre d’indifférence de la part des nôtres.

Je me souviens pourtant d’un truc important que Léa tenait quelquefois dans sa main. C’était ma main lorsqu’on allait au parc de la ville. On aimait bien passer du temps devant l’étang où nageaient les canards et les cygnes et puis courir après les pigeons. C’était le plus grand parc de la ville et il n’y avait jamais personne. Juste Léa qui me tenait fort la main.

Je l’ai aperçue la semaine dernière devant l’arrêt de bus. Elle a drôlement changé. C’est presque une jeune fille à présent. Je l’ai longtemps observée avant de l’appeler, de faire un signe de ma main et j’ai espéré. Espéré comme un con qu’elle lève les yeux de son fichu téléphone pour me regarder. Mais non, bien sûr que non. Elle n’a rien entendu, n’a rien vu d’autre que ce qui se passait sur son écran. Elle est montée dans le bus, et tout comme les autres passagers, elle s’est assise à la première place libre. Peu importe qui se trouve à côté d’elle, chacun muré dans son monde virtuel, n’existe plus en dehors de la toile.

Depuis je fais un rêve. Celui de croire qu’elle ne m’a pas oublié. Je rêve que chaque dessin que que je peins sur un trottoir ou sur un mur lui rappelle ce grand frère qui prenait le temps de l’aimer différemment.

Atelier d’écriture Bric à book 353 une photo, quelques mots avec comme thématique interdite l’enfance

La porte

Soucieux de ne pas déranger les habitants, j’étais entré sans bruit dans la maison. Elle avait vieilli, les parements avaient perdu leur faste et elle portait nombre traces du temps qui passe. Avant d’en faire le tour, je voulais prendre le temps de me remémorer l’ambiance particulière dans laquelle nous avions baigné Jeanne et moi. On se retrouvait souvent les jours de pluie dans le large couloir qui menait au jardin et qui avait vu beaucoup de nos glissades finir en éclats de rire. Ce passage avait été un de nos terrains de jeu de prédilection et si je fermais les yeux, je pouvais encore entendre ces éclats emplis de gaité comme si la maison avait absorbé chacun d’entre eux. Bien sûr on ne s’approchait pas de la porte, Jeanne paniquait dès que je m’y aventurais trop près.

Le lieu sentait toujours les essences d’arbres, les feuillages et la terre humide. Les plantes avaient considérablement poussé depuis mon départ car il se formait comme un toit végétal au-dessus de ma tête. Je crois que cela aurait plu à Jeanne. Elle rêvait de voyages dans des contrés sauvages, dans la jungle africaine ou dans les forêts amazoniennes. Elle devenait guerrière, chasseuse, exploratrice, découvreuse de terre nouvelle et m’entraînait sans trop de mal dans ces voyages au long cours. Quelquefois, à sa demande, on s’asseyait côte à côte sur le carrelage froid et, le dos appuyé contre le mur, je lisais à voix haute un roman pioché au hasard dans la grande bibliothèque. Les livres jaunis par le temps et imprégnés d’humidité exhalaient le parfum de ces vieux objets figés dans le temps et j’associe toujours cette odeur à ces moments de lecture. Assoiffée d’aventure Jeanne se projetait dès les premières lignes dans ces récits de voyages. Elle me disait, « Tu verras, un jour, je partirais d’ici, je ferais le tour du monde et toi tu écriras mes mémoires ». Elle disait aussi, comme un avertissement « Ne cherche pas à ouvrir la porte qui mène au jardin, il faut préserver le mystère, refuser ce que l’on veut nous faire croire. Promets-le-moi, insistait-elle et j’acquiesçais d’un hochement de tête. J’étais prêt à beaucoup lui promettre pour ne pas voir l’inquiétude et la peine envahir ses traits.

Jeanne n’est plus là à présent, elle est partie dès que je lui ai annoncé que je quittais la région pour poursuivre mes études. Ce jour-là elle n’a pas flanché, elle ne s’est pas retournée. « Ne regarde pas », m’a-t-elle dit. Mais je ne l’ai pas écoutée. Je l’ai vue ouvrir la porte et franchir le seuil qui menait au jardin. Il y avait foule et une sorte de banquet avait été installé. J’entendais comme des rires et des voix lui souhaiter la bienvenue. Le soleil paraissait se refléter de partout. J’avais du mal à garder les yeux ouverts tant la lumière absorbait tout, même la silhouette de Jeanne perdait consistance. Elle disparaissait de ma vue même si je devinais encore sa présence. La porte s’est refermée. Je me suis alors détourné et j’ai poursuivi ma propre route.

Toutefois je n’oublie pas, et comme un souvenir que l’on chérit, je reviens chaque année à cette date anniversaire où elle a franchi la porte. Je ne sais pas si elle me voit, si elle sait qu’aujourd’hui elle hante les romans que j’écris. Je l’espère un peu. C’est une sorte d’hommage que je lui rends, en souvenir de tous ces jours partagés où elle m’apparaissait, esprit à l’aspect réel, auréolée de mystère.

Une photo, quelques mots. Bric à book 352 les autres textes à lire ICI

Confidence en cuisine

C’était un jour de fin d’été, en fin de matinée. L’air était déjà lourd, sans souffle.

Au dehors, sous les pins parasol, le son de la radio se mêlait aux jeux des enfants. Les voix et les rires des gamins ne parvenaient pas à couvrir la musique que diffusait la radio. Et, avais-je constaté, le contraste était distinctif. Le requiem de Mozart prenait toute sa puissance dans l’intensité dramatique et j’avais retenu un tremblement à son écoute. Les voix du chœur enflaient, prenaient corps avec une amplitude tragique. J’aurais dû y voir un signe. Une trace de ce qui m’attendait. Mais non, j’étais jeune et tendre, gorgé de fraîcheur et truffé de petites graines, comme des pépites d’espoir que l’on retient au creux de soi. On me disait rêveur.

Ah, le spleen m’emplit et je ne sais comment l’endiguer. On n’a pas eu le temps de réaliser le drame que déjà l’absence se faisait ressentir C’est arrivé si vite. D’un coup tranchant, sans prévenir.

Depuis, je suis dans l’attente. Je ne sais à quelle sauce je vais finir. Mais, n’en déplaise à vos papilles, depuis que l’on m’a séparé de ma moitié, l’amertume sature la moindre de mes cellules.

De l’autre côté du monde

On ne peut pas parler de rendez-vous, enfin peut-être. Qui sait ? Il en faudrait peu pour que cette heure change le cours des choses. C’est ce que je me dis à chaque fois que je viens m’asseoir ici.

Malgré le vent, je suis calé confortablement et mes yeux et mon souffle se calquent à la vue qui me fait face. S’il y a une chose qui ne change pas, c’est bien celle-ci. Cet espace ample, immuable.  Évidemment ça confirme l’insignifiance de nos vies, quelques grains de poussière se frottant les uns aux autres dans l’immensité de l’univers. Je suis sûr que tu aimerais m’entendre te dire ça, alors je le pense maintenant comme si tu étais là. Et puis je te dis combien la lumière est belle, d’une couleur automnale aux reflets d’opale. Les effluves aussi rivalisent de densité pour raconter le lieu. Ça me rappelle le parfum de tes cheveux, cette note iodée mêlée à celle des herbacés qui longent le sentier. Alors je pense aux kilomètres qui nous séparent, à ce face à face trop éloigné, ce rendez-vous que l’on prolonge l’un et l’autre chacun de l’autre côté du monde.

Les jours n’ont pas la même saveur depuis ton départ. Si peu d’heures vécues ensemble, des heures qui ont secoué nos univers, ‒ c’est toi qui le dis et je te crois ‒ jusqu’à rendre tangible un lien ténu. Je scrute la distance, le temps qui s’étire loin l’un de l’autre.

Au-delà de l’horizon, je te vois, je te respire comme si tu étais là.

Une photo, quelques mots Bric à book 350 avec comme thématique interdite : la mer.

Derrière l’objectif

A gauche de l’objectif, se trouvent Irène et Marie et à droite Anne et Geneviève. Mes frangines. A la naissance d’Irène, si toute la famille espérait un garçon, moi j’ai été contente de savoir que j’allais avoir une sœur avec qui jouer. C’était un bébé calme qui souriait tout le temps et il était aisé de s’en occuper. J’aimais particulièrement les moments où je me retrouvais seule avez elle pendant qu’Anne et Geneviève étaient à l’école. Mais ça n’a pas duré longtemps parce que Marie a pointé son nez dix mois plus tard.  

Je n’ai pas réalisé de suite combien la fratrie allait être chamboulée avec sa venue. Ça s’est fait sans heurt, comme une évidence où chacune de mes sœurs a trouvé sa place. L’entente des aînées, la connivence des benjamines. Ça faisait rire mon père et si ma mère s’en abstenait, je voyais sa moue attendrie et sa fierté d’avoir des filles si complices. Moi, j’étais entre deux. Trop jeune pour mes sœurs aînées qui n’avaient guère envie de partager leurs jeux de « grandes » mais finalement pas si jeune que ça puisqu’il m’incombait de surveiller les benjamines afin de soulager maman qui peinait à recouvrer sa santé après sa dernière grossesse. J’étais spectatrice plus qu’actrice de cette fratrie, cherchant le fragile équilibre dans l’alignement de deux duos.

Il m’aura fallu des années pour arriver à saisir cet équilibre ; des années d’instabilité avant de comprendre où me situer. Mais le jour où j’ai réalisé l’évidence de ma place, tout m’a paru plus grand, ouvert à une multitude de projets à venir. J’en ai même fait ma profession. Depuis des années maintenant je fige le temps et les gens. Mes photos font même le tour du monde.

Pourtant à chaque été qui me ramène quelques jours près de mes sœurs, je sais que derrière mon objectif elles restent mon sujet préféré à immortaliser.

Une photo, quelques mots. Bric à book 349