L’Arbre XXIII

Acrylique, encres couleur sur papier

Format 30 x 30 cm

Peindre est actuellement compliqué. Pourtant je grapille quelques heures pour tracer des arbres dans l’univers et sur la planète avec toujours ce projet de livre sur ces arbres qui peuplent ma tête. Le projet s’affine, les choix de ce que je souhaite présenter aussi. Mais c’est un projet de longue haleine et avec lui j’apprends une nouvelle forme de patience. Celle de ne pas brusquer les choses afin de donner corps à mes idées de la meilleure façon qui soit. Le livre sera un recueil de peintures d’arbres et de mots poétiques, un livre que l’on emporte avec soi, à lire ou feuilleter partout où bon vous semble. Il va demander encore quelques mois de réflexion avant sa finalité et c’est bien ainsi.

Et parce que je fourmille de projets, je travaille également sur les dernières corrections de mon roman d’anticipation. Après beaucoup de questionnements et d’hésitations, je fais le choix de l’autoédition. C’est un défi, un enjeu personnel également qui me demandent beaucoup de disponibilité et de temps. C’est, à la fois, passionnant et angoissant. Un saut dans le vide exaltant, en quelque sorte. La vie.

L’homme et la mer

Alors que tu longes la mer comme on rêve l’apaisement ; en bordure de dunes, les oyats, les chardons, les liserons tanguent sous la brise et annoncent les premiers signes de l’apesanteur. L’intranquillité devient sans horizon, loin de toute flottaison. Tu t’enracines dans le sable au milieu des coquillages et le balancement lent des vagues murmure ce parfum piquant et iodé du sable humide. C’est une musique. Celle qui se lit sans bruit et berce le temps du littoral. Une mélodie. Peut-être naissante ou saisie sur le vif du vent levant. Une bouffée d’enfance qui surgit et que tu laisses partir. Tu ne retiens rien. Seul ton cœur qui bat lent et tranquille.

Elise

En cours d’anglais, tu t’es assise à côté de moi. Parce que tu as tourné ton stylo-plume entre tes doigts, mon regard s’est attardé sur tes mains. Des mains de musicienne ai-je dit et tu as haussé un sourcil, surprise. Je t’imagine jouer du piano, mais non, tu as opté pour le violon dis-tu dans un murmure. Tu es studieuse. Souvent silencieuse. Parce que tu n’appartiens à aucun groupe, tu es souvent l’objet de médisances. Ta différence fait peur. Creuse un peu plus ta solitude. Tout te semble faussé, d’un avis douteux. De ta présence incertaine, tu intimides. Tu glisses ton mal-être dans la mesure et la retenue et parfois tu vires à l’arrogance. Tu n’aimes pas qu’on te regarde. Sous le jugement des autres tu vacilles, tu te replies comme on se flétrit. Tu te caches derrière un voile d’indifférence qui révèle ta vulnérabilité. Tu as le regard grave de ceux qui taillent les silences et les âmes en quête de paix. Tu glisses dans une existence éthérée, sans trame comme si toutes blessures pouvaient rester de l’autre côté du miroir. Tu te dérobes à toi-même, tu aimerais que l’on t’oublie. Pourtant je te vois. Je te vois comme jamais. Et si le souffle des voix en toi te défient d’y lire notre histoire, j’avance un pas après l’autre vers toi, Elise.

Mathilde

Photo Jacqueline Roberts

Eclairé par le soleil d’une fin d’après-midi de mai le salon vibre de lumière. Il y flotte un parfum douçâtre de roses fanées. Dans l’appartement que nous habitons — quatrième étage sans ascenseur —, le bureau se trouve proche de la fenêtre qui donne sur le jardin public. J’y fais mes devoirs depuis mes premières années scolaires car j’aime laisser mon regard se perdre vers les grands arbres et les taches de couleur qu’offrent les fleurs des massifs. Dans les grandes allées, la course-poursuite des touts petits enfants sont comme des ombres mouvantes. Sur le bureau se trouve une photo encadrée sur laquelle je tiens contre moi un ballon trop grand et toi qui me tiens dans tes bras. Ce jour-là, outre le cadre photo, il y a une feuille posée bien en évidence. Une feuille blanche sur laquelle tu as écrit trois phrases à l’intention de maman. Anna, je pars. Je te quitte. Je repasserai chercher mes affaires.

Trois lignes d’une écriture ferme et sèche qui prennent une large place sur le format A4. Je peine à croire que tu aies oublié que je fais mes devoirs sur ce bureau. J’y goûte aussi, même si maman et toi l’avez interdit. Mais vous n’êtes pas là lorsque je reviens de l’école et je prends soin de bien enlever les miettes que les BN à la fraise ne manquent pas de tomber sur le bois sombre. De toute façon depuis ce jour, ça n’a plus la même importance. Je continus à faire mes devoirs sur le bureau et à y goûter et maman pleure dans sa chambre.

Trois phrases c’est peu et pourtant celles-ci ont façonné le devenir de mon existence. Elles m’ont accompagné tant de fois. Elles ont tourné en vrac dans ma tête. Dans un sens puis dans un autre, peu importe au fond laquelle prend le pas sur les autres, elles me défient d’y trouver autre chose que ce qu’elles signifient.

J’ai grandi papa. Le bureau n’a pas changé de place. La photo a été enlevée par maman. Je l’ai rangée dans le livre sur les dauphins que tu m’avais offert pour mes sept ans et que je n’ai plus ouvert après ça.

Parce que tu n’es jamais revenu ni n’as plus donné de nouvelles, j’ai longtemps cherché à comprendre ton abandon. Je me suis construite autour de ton silence et de ton absence. Autour de ces trois phrases où visiblement je n’avais aucune place.

J’ai grandi papa. Prisonnière du doute, je subsiste au milieu des autres comme on tombe dans l’oubli. Je suis un grain de sable, perdue dans le flot du courant.

le seuil de l’espérance

Alors que l’on s’inquiète des ravages qui sévissent un peu partout, de l’abîme qui manque de nous faire chuter, il demeure dans ta bouche un goût de révolution de velours, un regard défié vers le monde en dérive ; une trouée dans le ciel. Tu regardes le jour qui s’allonge aux couleurs du vaste monde, la terre qui parfume le ciel de sarriette et de menthe fraîche. Tu dis que la nuit est belle dans le lent balancement de l’instant. Tu dis, écoute, l’affolement du torrent est le chant du printemps à venir. D’un geste délié tu effaces le reste des frimas de l’hiver comme on laisse partir la saison, avec la certitude de son retour. Il y a dans tes pas et ta voix la danse du temps qui passe et cette danse est généreuse. Je te vois sous la pluie fendre le vent pour marcher dans les airs, les yeux grands ouverts et le sourire aux lèvres dans l’expressivité du vivant. C’est, je crois, ce qui me rend vivant aussi. Dans tes bras je frôle l’éternité. Je trace tes courbes comme un champs des possibles infinis et dans le frôlement de nos caresses je saisis la lumière courir sur ta peau et autour de nos corps mouvants. J’y entends les années vécues au son du zéphyr, c’est un intervalle qui franchit le seuil de l’espérance, ce temps vécu nulle part ailleurs qu’en nous, sans autre attente que celle du moment présent.

In extremis, pour l’agenda ironique hébergée chez Brigetoun dont le thème ce mois-ci était « L’attente » auquel il fallait ajouter les mots zéphir, frimas, velours, fendre, torrent, seuil et sarriette.

L’homme debout

Il fait nuit sur les terres de douleur. Ne subsiste que ruines et détresse et les pleurs troublent le silence d’après. Tu te risques à sortir pour te rassurer, prendre la main qui se tend, enlacer le voisin que tu ignorais avant. Combien faudra-t-il vivre de blessures avant de saisir l’amour ? Faut-il côtoyer la violence et l’aberration pour humer le désir de vivre ? Tu te demandes pourquoi les hommes ont peur de la lumière. Tu portes en toi les siècles passés, la mémoire des erreurs commises et l’absurde de celles qui demeurent encore. Tu portes en toi l’étincelle de sagesse qui ne demande qu’à grandir, le courage des téméraires, ta constance à bâtir le présent. La force de ta survivance.

Tout ce qui compte

J’ai vu la pluie frapper la terre et la course vive des fleuves charriant les bois et les corps. C’était un matin pâle d’hiver où les digues des hommes d’importance se sont écroulées dans le fracas des villes sans âmes. On voyait sombrer les immeubles et les arbres se dresser dans le vent hurlant. On savait. Bien sûr que l’on savait. Les exodes avaient commencé depuis moins de dix ans. Des familles incomplètes arrivaient dans les villes surchargées. On ne parlait plus de migrants ni d’étrangers mais des sans peuple. Sans racines. Où porter le regard quand ton pays n’existe plus que sur des cartes obsolètes ?

J’ai vu la terre s’ouvrir, cracher le feu de la colère et de la souffrance devant les hommes qui se détournaient, obsédés par l’ivresse du pouvoir et l’ambition d’égaler les dieux. La mort guette, la mort abonde dans la pauvreté des sols souillés et la faim dans les yeux des enfants. Dans les pandémies répandues sur le monde, sans limite ni frontière.

J’ai entendu le refus de l’évidence tandis que les stigmates de notre planète fossilisaient nos corps fragiles. J’ai vu des hommes et des femmes s’armer de colère pour en faire leur force, tourner le dos à la décadence, se relever de l’accablement et de l’usure de l’âme.

Tout ce qui compte est à portée de main. Dans le chant de l’eau et celui des oiseaux. Dans le rire des enfants qui jouent dans les arbres. Dans le soleil qui réchauffe mes vieux os. Dans l’espérance. A toi je peux le dire, il y aura bien des combats encore à mener, bien des terres à guérir et des peuples à nourrir. A toi je peux te le dire, tu n’es pas encore né et pourtant, je le sais, tu es déjà prêt.

L’Arbre XV

Encres couleur sur papier

40 x 40 cm

Je vis dans une maison tumultueuse et heureuse. Mes grands enfants viennent, s’installent, repartent, selon les aléas de leur vie. C’est une maison où la pièce à vivre donne sur la cuisine où je travaille. J’ai toujours peint ainsi, même lorsque les enfants étaient petits. Je m’adapte au fait que la maison soit vivante. Cette semaine, pendant quelques heures on a fait de l’espace dans la cuisine (bancs, chaises et table repoussés dans le fond de la pièce) pour que Lucile en formation de danse dans la Drôme puisse répéter. (Dans la maison c’est l’endroit le plus facile où faire de l’espace.) Lucile a pu ainsi travailler sa chorégraphie en vue d’une représentation à Toulouse où elle était invitée. Il y avait la musique. Je peignais avec mes pinceaux, mes couleurs sur un coin de la table et Lucile dansait. Et chaque moment vécu était parfait.

Nathan et ses frères

« Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. Dans le crépuscule qui descendait on ne discernait de lui qu’une ombre nerveuse aux gestes précipités. J’aurais dû me taire, dit Nathan pour excuser l’attitude de Rémi. David haussa les épaules et sans un mot se leva du canapé pour attiser le feu dans la cheminée. L’hiver était particulièrement froid et la maison vétuste, difficile à chauffer. Depuis leur arrivée la veille, ils s’étaient installés dans le bureau de leur mère — la seule pièce où la cheminée fonctionnait bien —, peu enclin à rejoindre les chambres glaciales situées à l’étage. Ils avaient déplacé le canapé, ajouté une table basse devant l’âtre, comme pour se créer un lieu dans lequel les quatre frères se sentiraient bien. L’atmosphère inquiétante qu’avait entretenu leur mère, son imagination menaçante et son incapacité à s’occuper de ses fils avaient longtemps crée une sorte de distance entre eux. Nathan, qui avait été le premier à quitter la maison familiale — à fuir tout bonnement, il le reconnaissait — se disait que se revoir après toutes ses années avait quelque chose de triste et d’heureux à la fois.

Eric, assis dans le fauteuil observait Rémi, toujours en proie à une frénésie d’exploration vaine des tiroirs du secrétaire. Le matin, ils avaient fouillé la chambre parentale même si depuis le départ de leur père vingt-cinq ans auparavant, leur mère n’y dormait plus. Toutes les notes, les carnets, les bouts de papier avaient été passés au crible et une nouvelle fois les tiroirs du secrétaire avaient été fouillés. C’était un meuble lourd au bois sombre. Imposant. Leur mère avait passé la plus grande partie de son temps assise devant à y écrire. Dans la ville portuaire où elle avait toujours vécu, le journal local, fier de la petite renommée de la romancière, l’avait surnommée « La nouvelle Marie Shelley ».

Rémi s’obstinait — il avait été le plus assidu des quatre frères à suivre les aventures morbides du meurtrier. « Le sicaire » — titre de la série de romans — était un personnage récurrent dans les histoires de l’auteure. Durant toute sa carrière leur mère avait entretenu le mystère de son identité, créant une aura de mystère et d’horreur autour de lui. Nathan s’était souvent demandé jusqu’où elle pouvait aller dans la folie pour alimenter ses thrillers.

Au bout d’un moment, Rémi revient vers ses frères et s’étendit sur le tapis, les bras derrière la tête, le regard songeur : « On ne saura jamais soupira-t-il. Pendant des années elle nous a promis un nom, et voilà qu’elle l’emporte dans la tombe. »

Nathan jouait nerveusement avec un galet ramassé sur la plage un peu plus tôt dans la journée. Les souvenirs affluaient, rarement heureux. Eric se saisit de la bouteille qu’il venait de sortir du bar. « A défaut du nom du sicaire, dit-il j’ai trouvé du rhum. Vingt ans d’âge. On va trinquer à cette histoire qui ne connaîtra jamais de fin.

Devant l’air déconfit de Rémi, David se pencha vers lui, ébouriffa ses cheveux avec affection.

– Bah, peut-être pouvons-nous continuer cette histoire. On a suffisamment de notes et les premiers chapitres de son dernier roman pour écrire la suite. Peut-être pouvons-nous imaginer que les fils de la dernière victime se revanchent »

– Oui, pourquoi pas ? C’est une idée à creuser.

Un ange passa. Nathan voyait déjà les rouages de l’intrigue se mettre en branle dans la tête de ses frères. Dehors, le vent sifflait. La danse des flammes réchauffait le silence. Personne ne se serait aventuré à évoquer le plaisir de se retrouver, mais c’était pourtant le cas. Ils parlèrent, les paroles entrecoupées par les verres qu’ils buvaient et, au fil des heures la nuit fut aussi ponctuée d’éclat de rires. Elle s’écoula ainsi par fragment, sans qu’aucun d’eux ne se décide à quitter la pièce. »

J’ai fait de même, restant éveillé jusqu’à l’aube à les imaginer boire, à se raconter quelques sombres histoires comme celles écrites par leur mère, alors que les céphéides palpitaient dans le ciel. Je me suis projeté dans leur salon, avec assurance. Je peux dire qu’ils sont mes complices. Je peux sentir l’arôme du rhum, la chaleur du feu, entendre leurs voix. Je connais leurs défauts et leurs qualités, le parcours de chacun. Ils sont un peu de moi, sans aucun doute. Comme beaucoup d’écrivains il est vrai que je m’attache facilement aux personnages que je crée.

Hors délai mais participation tout de même pour l’agenda ironique hébergé et concocté ce mois-ci par Lyssamara.

A l’heure fauve

A l’heure fauve

Où s’affranchissent les turbulences

et s’étendent les branches en tissage séculaire

on rêve

on rêve de mousse et de sève

on rêve simples mortels

à l’orée de l’éternité

à hauteur de ciel

à hauteur de terre

tandis que s’éveillent les éphémères

et le chant discret de ceux qui veillent

Encres couleur, acrylique, pastel à l’huile sur papier

Format 30x40cm

Regarde-moi d’où tu es

Regarde-moi d’où tu es, j’écoute le vent des souvenirs comme une musique lointaine, à peine murmurée à la surface liquide.  J’efface la peine à coup de turbulence et d’ardeur. C’est dire que ne pas s’attarder est gage d’avancée car je perds le fil du temps jusqu’à oublier les traces qui me hantent. Regarde-moi d’où tu es, je creuse encore le sable avec mes mains d’enfant pour voir la mer s’étendre à l’horizon. Et si les promesses de demain ne seront jamais figées sur des photos, je te parle. Je te parle sans réserve, tu sais. Il est plus facile de dire l’absence dans le silence qui suit les grands départs, c’est un dialogue complice qui ne mesure pas le temps. Regarde-moi d’où tu es, je traverse l’écume comme le lit des rivières me berce. Les jours passent dissemblables et ma voix en dedans n’a de cesse de te dire les sourires esquissés ; la lumière qui se lève sans toi. Regarde-moi d’où tu es, le littoral se pare toujours d’ocres et de bleus sous les embruns du jour.

Jeu 72 « L’écume des jours » S’inspirer du titre du roman et de la photo.

Ma route

Je vais en bordure de Terre

caresser le regard d’eau

la beauté de ton âme

et dans l’étreinte de nos racines tendres qui tendent vers le monde

ma route a pour chemin

cette seconde où tout prend sens

ce temps qui se plie à l’écoute de l’instant

l’éternité me semble alors à portée de main

liée à l’audace et l’effervescence

de l’art qui m’anime comme je vis

comme je suis

Un goût de fraise

Un petit avant-goût de Noël avec ce récit, premier article publié sur Palette d’expressions, il y a déjà 8 ans… Bonne dégustation 🙂

Veille de Noël. De passage chez mes parents, je réalise que je ne m’attarde jamais plus de deux jours, par ici. Le quartier a changé. Les champs alentours se sont peuplés d’habitats résidentiels, les ronds-points ont remplacé les feux tricolores. À l’impression familière se mêle celle d’y être étranger. Bien plus que la nostalgie, les souvenirs qui peuplent les lieux m’évoquent le temps qui passe.
En dépit de la pluie, des enfants lèvent le regard vers les lumières festives qui ricochent sur le bitume humide. Les éclairages ostentatoires des commerces rénovés m’agressent un peu. Il n’y a que le bar tabac, un peu en retrait des autres boutiques avec son unique guirlande se balançant sur le côté du chambranle qui semble anachronique. Le tintement de la clochette à l’ouverture de la porte reste identique à ma mémoire et m’arrache un sourire. Combien d’heures à user le skaï rouge des banquettes, à refaire le monde avec les copains du lycée, à s’envelopper de la fumée de nos cigarettes, en buvant une bière ? Certainement davantage que celles vécues en cours. La tête du patron n’a pas changé. S’il n’affiche plus son cigarillo à la commissure des lèvres, loi oblige, il est en tout point égal à celui qui nous servait vingt-cinq ans plus tôt. Il est de ceux qui sont vieux avant l’âge puis qui paraissent rajeunir alors que mes tempes grisonnent à présent.

Je ne m’attarde guère, le temps de payer mon paquet de cigarettes et me voilà à courir vers la boulangerie. Je suis chargé d’acheter la brassée de baguettes de pain et l’inévitable bûche glacée qu’attendent les convives. A cette heure-ci il y a foule, mais la jeune boulangère est efficace et mes pas s’arment de patience dans la file d’attente. C’est sans compter sur la cliente quatre personnes devant moi qui hésite sur les différentes variétés de pain. J’entends le soupir impatient de la femme qui me devance, puis très distinctement la voix de la cliente s’exclamer qu’elle prendra également des fraises.

—   Des fraises ?  s’étonne la boulangère.

—   Oui, là sur le comptoir, ce sont bien des fraises non ?

—   Ah oui ! Je vous laisse vous servir.

Trois personnes me privent de la vue, je ne distingue qu’un manteau noir et quelques courtes mèches blondes mais je sais pertinemment qui se tient devant le comptoir. Sa voix est bien celle que j’entendais rire contre moi dans les vapeurs du bar d’à côté.

Hélène.

Elle dégageait une assurance que nous lui envions, savait se faire silencieuse à la différence de ses congénères qui caquetaient à l’autre bout du café. Lorsqu’elle nous embrassait, un large sourire sur ses lèvres pleines, ses cheveux longs effleuraient notre visage. Régulièrement, elle nous demandait des pièces pour le juke-box. Nous ne lui refusions jamais parce qu’à la faveur de la musique elle laissait son corps se bercer des sonorités. Nous savourions la vision, subitement muets, à fixer les ondulations de ses courbes. J’avais bien du mal à me concentrer sur les cours de l’après-midi après ces moments-là, d’autant qu’elle s’asseyait juste devant moi. Des images insensées me venaient à contempler son dos et sa chevelure ambrée. Des mots aussi, diablement érotiques que je n’osais écrire encore moins lui dire. La nuit, j’emportais dans mon sommeil son foulard, un jour oublié dans le bar sur lequel flottait son parfum floral.

Elle n’aimait pas le chocolat que nous achetions par plaque de trois chez l’épicier, ni la bière. Elle roulait ses cigarettes avec dextérité, buvait des cafés sans sucre dans lequel elle laissait tomber ce bonbon à la forme orbiculaire qu’elle dégustait ensuite lentement : une fraise Tagada.

Elle en avait toujours quelques-unes enfermées dans un sachet de papier blanc, dans lequel elle piochait régulièrement. Ses lèvres se teintaient de carmin, parsemées de cristaux de sucre blanc. Invariablement, elle passait un doigt sur le renflement coloré, avec une innocence qui frisait l’indécence.

Le souvenir est ancien et étonnamment présent. Un matin de printemps nous nous retrouvons tous les deux avant les cours à boire un café. Elle parle peu, baille sans discrétion, le regard encore ensommeillé. Il y a un réel bonheur à la regarder s’éveiller. Assis près d’elle, j’anticipe ses gestes. Le sachet de papier déposé sur la table de formica, la main qui plonge à l’intérieur afin d’en extraire la fraise. La bouche qui vient cueillir le bonbon, les doigts un peu poisseux qu’elle aspire vivement et son sourire qui me séduit. Sur l’étendue de chair écarlate un grain de sucre subsiste. L’impulsion incontrôlée me vient à laisser glisser mon pouce dessus. Ses prunelles soutiennent mon regard, je sens son souffle s’échapper de ses lèvres entr’ouvertes. Mon cœur bat follement, mon corps se tend, s’approche, mon regard s’accroche au sien. Elle est si proche maintenant. Mes doigts roulent sur sa joue, s’évadent vers la nuque, attirent son visage plus près encore. Je ne saisis nulle résistance, bien au contraire et m’enhardis davantage. J’effleure l’incandescence, la brûlure vive charnelle et colorée de ses lèvres. La pression est légère, une caresse timide aux antipodes de mon audace. C’est un instant fragile, hésitant, pourtant il nous captive et c’est Hélène qui devance le baiser, ses lèvres s’ouvrent, me happent, avides d’ivresse. Je reçois d’un coup la saveur de sa bouche, la générosité sucrée et légèrement piquante de sa langue qui m’invite. L’expression de mes sens éveillés, j’expérimente la douceur subtile et exquise. L’incomparable goût de fraise offert.

Un peu sous le choc de la fulgurance des souvenirs qui reviennent, je la vois traverser la boulangerie, les bras chargés de pains, sur lesquels trône un sachet de papier blanc. Je ne fixe que celui-ci, devinant sans peine les bonbons acidulés qui s’y trouvent, pourtant mon regard l’attire et son pas hésite un court instant. Le sourire que je lui adresse est incertain sans doute timoré et elle ne s’y attarde pas. Sans attendre elle franchit les portes coulissantes d’un pas vif. Je retiens l’impulsion de me retourner, de lui rappeler ce dernier printemps, avant que nos routes ne s’éloignent. C’est si loin maintenant. Depuis des décennies chacun poursuit son existence, loin d’ici. Il n’y a guère que les fêtes de famille pour me retenir un moment en ses lieux. Je repars demain, vivre la vie que je me suis choisie. Un métier prenant, une ex-femme, quelques amis sincères, une foule de choses à faire que je ne fais jamais, une vie assez ordinaire somme toute, mais avec la conviction qu’aujourd’hui est mieux qu’hier.

À mon tour, les bras chargés de mes achats, je me retrouve dans la rue, pressant le pas afin de rejoindre ma voiture. Il pleut toujours, la nuit tombée renforce cette sensation de froid pénétrant qui glace les os. Avec soin je dépose sur le siège passager la buche, puis les baguettes de pain, avant de me hâter à rejoindre le volant. Mais plus rien ne presse. Il pleut, cependant les gouttes ne m’atteignent pas. Le froid humide non plus.

Elle est là, devant moi, le sourire aux lèvres, le sachet de papier blanc imbibé de pluie d’où elle extrait une fraise qu’elle glisse entre ses lèvres pleines.

—   Tu en veux une ? demande-t-elle, le regard brillant, malicieux, heureux.

Le coeur des arbres

Parce que sous la surface le monde palpite en formation de ténacité

On ira écouter la mer à travers le chant des rivières

Et courir dans les plis du vent comme au premier jour

Et dans le battement sourd de la sève et de l’écorce palpitante

Alors que s’endort la terre en murmures d’hiver

La main en pause comme une caresse dans l’estime et l’attention

On étreindra le cœur des arbres

Et dans l’intervalle le chant des étendues sauvages

Ouvrira nos vastes résistances

A l’élan de toutes nos différences

Elle s’efface

Elle s’efface. Face à la douleur elle s’efface. Elle s’efface parmi les passants, elle s’efface sans bruit. Anonyme dans la foule, meurtrie face aux insensibles elle frôle l’absence, s’évade dans le silence. Sans guérison, les stigmates invisibles l’absorbent, la dérobent aux vivants. On ne parle pas de disparition, mais de retranchement. Faut-il y voir sa défense, un rempart aux attaques, à la violence des mots hostiles qui heurtent son âme, elle s’éloigne, s’habille de brume, se tait, se tait jusqu’à s’effacer.

Jeu 70 chez La Licorne, hors délai. S’inspirer d’une photo et d’un titre de roman La disparition.

Novembre, la fée et le puits

Visuel ESAO via pinterest

« Y a de la joie par-dessus les toits et du soleil dans les ruelles et Novembre, ma petite Novembre te voilà nouvelle-née ! » chantait d’une voix égrillarde Marraine la fée. Penchée sur le berceau, la fée ajouta : « Il va te falloir un vœu pour honorer cela et il me revient de te le trouver. »

Tant bien que mal, la fée essaya de se concentrer mais elle avait l’esprit rêveur et la tête lourde après la nuit passée à faire la fête. La veille, elle se grisait à coup de beaujolais nouveau avec deux de ses amies, la fée d’Octobre et la fée de Décembre et la fêtarde avait quelque peu oublié que Novembre naissait ce jour. Qu’à cela ne tienne, sous le regard trouble d’une fée encore un peu pompette, Novembre semblait en pleine forme. Elle avait la peau fraîche, comme un printemps précoce, la voix modeste de l’automne sous la brume et le sourire discret de l’hiver à venir. L’esprit embrouillé par sa nuit arrosée, la marraine de Novembre se demandait toutefois s’il fallait associer cette Novembre au printemps de l’hémisphère sud ou à l’automne de l’hémisphère nord et toute cette réflexion accentuait son mal de crane. Elle n’avait qu’une hâte, partir se coucher. Et elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas de vœu à accorder à Novembre qui ne soit déjà pris par les contes de fées. « Bon, rien ne sert de tourner en rond, viens donc avec moi ma petite, allons voir le Puits. Après tout, c’est lui qui accorde les vœux. Lui pourra mieux que moi, t’en trouver un qui sera à la hauteur de ton mois. » Et d’un coup de baguette, notre fée et Novembre se retrouvèrent sur la place du village où trônait le Puits.

– Ah, tiens donc, t’es déjà debout marraine la fée ? demanda le Puits d’une voix goguenarde. (La réputation de la fée n’était hélas plus à faire dans le cercle des contes et légendes, on connaissait son penchant pour la fête et la bouteille)

– Me suis pas encore couchée, marmonna la fée.

– Ça m’en a tout l’air ! ricana le Puits. Alors que veux-tu à cette heure matinale ?

– J’ai besoin de ton aide, le Puits. Il me faut un vœu pour la petite Novembre avant ce soir et je n’ai pas trop la tête à ça. Peux-tu m’aider ?

– ça ne m’étonne guère de toi ! Quand je pense que la fée d’Octobre a déjà réfléchi à son vœu depuis le printemps et la Fée de Décembre depuis l’été alors que le petit n’est pas encore né, c’est à se demander ce que tu fais de tes journées… Non ne me dis rien, j’ai bien assez d’imagination !

– Bon sang, elles ne m’ont rien dit les scélérates ! Leur vœu a-t-il été accepté ?

– On a dû les modérer un peu, tu les connais…

– Dis-moi, qu’ont-elles obtenu ?

– Eh bien Octobre s’est vu accordé le passage d’une heure pour se rapprocher du soleil, et si tu étais plus attentive tu le saurais, tandis que Décembre a été autorisé à jouer l’abondance factice pour égayer les jours les plus courts de l’année. Si tu veux mon avis…

 – Non, le Puits, j’ai besoin d’un vœu, pas de conseils s’impatienta la fée qui n’avait qu’une hâte, qu’il se taise. Son mal de crane empirait et même la petite Novembre semblait s’impatienter.

– Bon, bon voyons cette petite.

– Merci le Puits, je te revaudrai ça.

– Je n’ai pas encore décidé si je t’accorde quoi que ce soit. Approche la petite.

La fée avança Novembre jusqu’à la margelle de Puits qui observa l’enfant. Le reflet de Novembre diffusait tant de lumière qu’il fut un instant ébloui et surpris par tant d’éclat. Il entendit la pluie et les oiseaux chanter la terre, il vit les arbres aux branches nues se parer de douceur sous le parfum des marrons chauds et des pommes au four, les forêts de pinèdes jouer de couleurs sous la brume, la chaleur des premiers feux de cheminée dans le vent et Novembre danser dans le tourbillonnement des feuilles et sa danse était généreuse, empreinte d’abondance dans les jardins sauvages. Il vit de la joie par-dessus les toits et du soleil dans les ruelles et ça se déployait si loin qu’il était impossible de savoir en quelle saison on se trouvait.  

– On va devoir la jouer serrer, marmonna-t-il. Et considérant la fée il ajouta dans un soupir : « tu n’en loupes pas une, vraiment ! »

– Hé, je ne te permets pas, dit-elle vexée.

– Bon, je n’ai pas beaucoup de choix aussi vais-je accorder à cette petite un vœu très rare. Il faudra être attentif à elle pour voir tout ce qu’elle a à nous offrir. Il faudra voir au-delà du ciel gris et des premiers frimas, il faudra savoir écouter, sentir, percevoir tout ce qu’il y a de généreux en elle pour l’apprécier. Je ne peux pas faire mieux, on a atteint le quota pour l’année. Désolé.

– Ça ira, ça ira, dit la fée, soulagée. Merci le Puits.

– Oui, oui. Allez, va donc t’occuper de Novembre à présent. Cette petite a besoin d’attention. Et la prochaine fois, abstiens-toi de chanter !

Pour l’agenda ironique de novembre dont les consignes sont à lire ici . Pour rappel : vous avez jusqu’au 25 novembre pour écrire tout ce qui vous passe par la tête en novembre. Les votes suivront du 26 au 30 novembre.

Samedi, soir d’automne

Samedi, soir d’automne,

Je t’écris alors qu’ici l’air s’imprègne de l’odeur des feuilles brûlées et des premiers feux de cheminées. Les deux érables virent à l’écarlate ; les collines à l’ocre tacheté d’or. Il y a tant de couleurs en cette saison qui me font penser à toi. Jusqu’à la lune rousse qui se lève déjà. Aujourd’hui je me suis baladé jusqu’au lac et j’aurais presque pu m’imaginer chez nous. Ne manque que le ponton sur lequel j’aime me poser pour dessiner le saule pleureur et les frissons de l’eau agités par la brise. Et notre maison avec toi à l’intérieur.

En cette saison, l’insolite s’invite souvent quand les nuages lourds de pluie dessinent d’étranges formes dans le ciel. Malgré la fraîcheur, je m’installe sur la terrasse pour les dessiner, emmitouflé dans le pull que tu m’as offert l’hiver dernier. Dernièrement, j’y ai vu de drôles de cachalots, des arbres-oiseaux, un pingouin qui danse avec une licorne. Ils métamorphosent le ciel et m’inspirent de nouvelles histoires. Tu te souviens, on disait qu’il suffisait de regarder autour de nous pour voir le monde changer d’apparence et c’est toujours vrai. Je crée des histoires pour enfants à partir du firmament et je foisonne déjà d’idées pour mon prochain livre. As-tu reçu le dernier album que je t’ai envoyé ? Peut-être pourras-tu le lire à Elliot lorsqu’il aura grandi.

Comme tu me l’as suggéré dans ta dernière lettre j’ai baptisé le chien « Youpi ». Je ne suis pas certain que ce soit mieux que mon choix de le nommer « Démon » mais c’est aussi ton chien (et ça rime avec gentil). Il commence à s’habituer à moi, il est moins sur la défensive quand il détecte le moindre bruit. (Tu remarqueras les progrès notables : avant il s’enfuyait devant une feuille morte qui tombait devant lui comme s’il s’agissait d’un grand danger)

Les nuits sont longues à présent et se sont autant d’heures où s’affiche le manque de toi. J’écoute la poésie de nos âmes se souvenir de nous. Je t’en prie, ne cesse pas de m’écrire, tu le sais, je reviendrai.

Je t’enlace comme je t’aime.

Les plumes chez Emilie. Du thème MONSTRES ont découlé 14 mots : gentil, apparence, poésie, cachalot, insolite, frisson, prier, courir, se cacher, pingouin, youpi, démon, danger, détecter.

Après l’exode des arbres

Après l’exode des arbres

mon cœur s’est arrêté de battre

mon souffle affaibli

comme rompu et battu d’un manque

une lente agonie de carences impossibles à taire

puis en un sursaut d’existence capitale

j’ai repris le cours de de ma route

jusqu’à renaître en essences

loin des paysages urbains

les cimes tournées vers le ciel

et les racines en mouvement de lien sauvage

ouvrant le voyage en lames vagabondes

 et réveillant la sève

pour y cultiver la patience de la terre

et bâtir l’essentiel

à la continuité de nos origines

Le peintre, l’écrevisse et une histoire de premier jour

La victoire – René Magritte

Le jour dont je vous parle est né dans la lumière d’octobre à l’heure où l’aube se lève sur l’étale d’un littoral tranquille. Les vagues rondes s’épanouissaient sous le ciel moutonneux dévoilant un nuancier rosé. L’heure était solitaire, choisie en conséquence car je n’étais pas d’humeur à quelque rencontre. Cela faisait des années que l’inspiration m’avait déserté et j’errai à la croisée de chemins dans une confusion pétrie d’espoir de retrouver l’élan artistique qui manquait à mon existence. Je marchais donc, sans réellement regarder le sentier, l’allure de mon pas et mon regard influencés par l’angoisse et ce vide désespérant qui m’habillait comme une seconde peau. Ce fut sans doute pour cela que je ne vis pas la porte. Elle se fondait dans le paysage avec une grande aisance, comme un caméléon. Son aspect était pourtant ordinaire, en pin massif, patiné par le temps et les embruns et flanquée d’une poignée et d’un châssis de même teinte. Comme un appel à entrer, le seuil laissait filtrer un mince trait de lumière. La porte était lourde mais ma main sur la poignée ne manquait pas d’assurance et j’entrai comme l’on entre dans un lieu inconnu : avec une curiosité teintée de timidité. De l’autre côté, le paysage s’ouvrait sur les couleurs des matins à venir. Les nuages berçaient la mer, l’horizon éclairé d’éclats d’argent et l’océan bordait une frange de sable blond. Le rêve était-il réel ou la réalité soudaine était-elle un rêve ? J’étais en voyage sans même bouger, le corps parcouru de brise et de parfums maritimes. J’inspirai l’air iodé et la fraîcheur de l’aube, soudain animé d’une furieuse envie d’explorer les lieux, d’embraser le paysage et d’engranger le plus petit détail pour l’exploiter sur une toile. A présent, toute l’étendue du panorama me traversait avec une certaine familiarité, on aurait cru que ça faisait des heures que j’étais arrivé. Je sentais au bout de mes doigts, dans ma tête et la fébrilité de mes pensées l’inspiration revenir. J’avais envie d’embraser le monde, lui donner les couleurs de multiples créations. Un goût de liberté inattendu me galvanisait. J’avançai donc, fébrile, un premier pas déjà estampillé dans le sable lorsqu’on m’interpella. « Holà mon garçon où crois-tu donc pouvoir aller ainsi ? »

Je baissai mon regard vers la voix. Sur la terrasse d’une cabane, une écrevisse assise dans un rocking-chair me dévisageait avec méfiance. J’étais tout aussi méfiant — j’étais certain que l’écrevisse n’était pas là quelques minutes auparavant. Elle arborait un insigne de shérif à son poitrail et des bottes à éperons. Ne manquait que le chapeau pour parfaire l’image du cow-boy mais je m’abstins de toute remarque. Il est de notoriété publique que les écrevisses se vexent pour un rien.

– Bonjour, je ne fais que passer, lui assurai-je.

– Ah non, non. Impossible.

– Comment ça impossible ?

– Tu ne peux pas quitter un lieu pour aller dans un autre sans savoir où aller.

– Ah ça, pourquoi donc ?

– Parce que la loi.

– Encore un décret ? dis-je retenant un soupir.

– Eh oui. Dans un sens comme dans l’autre il est impossible de ne faire que passer. Ça va à l’encontre de toute cohérence. Il faut donner du sens à toute direction et à cette histoire de premier jour aussi, il va sans dire.

– Quelle ineptie ! Où dénicher la fantaisie si l’on donne du sens à tout ?

– Ecoute mon garçon je ne suis pas là pour philosopher, encore moins pour rêver. Alors décides-toi.

L’écrevisse se balançait nonchalamment dans son rocking-chair mais je n’étais pas dupe. Elle m’observait de ces petits yeux globuleux, ses pinces prêtent à dégainer si je ne donnais pas un sens à cette aventure. Je n’avais cependant pas envie de me plier à quelques règles et autres lois pesantes et bien-pensantes. On croulait déjà dessous à chaque heure de la journée et de la nuit. Je pris alors la seule décision qui me sembla crédible sur le moment. Je fis un pas sur le côté. Il y avait ce petit nuage qui flottait entre deux mondes. Il semblait m’attendre, peut-être me dire d’oser. Je plongeai à l’intérieur comme un désir de libération. Et tant pis si l’écrevisse pointait vers moi son ultimatum, j’entrevoyais déjà l’ouverture à de multiples possibles dans les mondes à venir. Je devinais ma délivrance dans ce premier jour, comme une renaissance, à l’image de mes prochains tableaux.

Je peindrai tous les univers et ils seront tels que je les vois, baignés d’imaginaire et peu importe le sens qu’on leur donnera, leur histoire sera source inépuisable de poésie et de rêve.

Pour l’agenda ironique d’octobre chez Carnets Paresseux, où il est question de premier jour, de deux vers empruntés à Norge et d’écrevisse.