A l’instant de partir

En dépit de la brume, je pouvais distinguer la terre et les eaux calmes du lac. Et même si la côte perdait peu à peu cette densité si propre aux choses terrestres mon regard s’y accrochait encore. Il y avait de ma part comme une résistance, un désir de ne pas perdre de vue ce que je connaissais.

Depuis un moment déjà les trois autres personnes qui se trouvaient près de moi s’en désintéressaient, chacun absorbé par l’éther pénétrant qui nous enveloppait petit à petit.

À ma décharge ils étaient arrivés avant moi. Personne ne se parlait. On s’était jaugés avec un sourire timide, balloté par une hésitation teintée de curiosité qu’aucun de nous n’avait cherché à satisfaire.

Je voyais bien que l’un d’eux s’estompait sans heurt. C’était le deuxième qui disparaissait ainsi depuis que je les avais rejoins. Il était jeune et pendant un instant je me suis rappelé ma fille. Ma fille trop vite grandie à qui je n’avais pas eu le temps de dire au revoir ‒ mais quand trouve-t-on le temps de cela quand on est vivant ?

J’étais à la fois sidéré et fasciné. Et, comme pour conjurer la trame du temps, je regardais le plus loin possible et une foule de souvenirs affluait puis s’éclipsait face à ma nouvelle réalité. Pour autant je n’étais pas inquiet. C’était plutôt le contraire. J’étais bien. Sans douleur, sans pesanteur. Peu à peu convaincu d’une constance où que je sois.

C’est étrange comme tout trouve sens à l’instant de partir.

Une photo, quelques mots. Bric à book 337

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L’avenir est ailleurs

Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Après tout, on ne nous avait pas dit grand-chose, ça avait été comme une info lâchée à la va vite sur les réseaux sociaux, un truc qui disait que l’avenir était ailleurs. Allez savoir pourquoi j’ai suivi le mouvement. Sans doute pour ne pas rester en marge et puis tous mes potes avaient décidé d’y aller, alors je me suis dit, pourquoi pas. On est arrivé près de la mer en fin de journée. Il y avait déjà beaucoup de monde, des groupes de personnes installés un peu partout. Les gens avaient l’air content de se retrouver là. L’atmosphère était à la fébrilité, le murmure des voix enflait comme une vague. Je crois que c’est ce qui m’a le plus impressionné. Je me suis demandé comment l’espoir d’un futur pouvait autant rassurer alors que hein, le futur, même moi je peux prédire qu’il n’a rien d’enviable.  

Je n’ai pas voulu rester à attendre avec les autres, je voulais poursuivre loin, aussi loin que mes pas pouvaient me porter. C’était une nécessité ‒ peut-être un désir de rébellion ? ‒ que je n’avais pas envie de combattre. J’ai salué mes potes et j’ai continué ma route pendant plusieurs heures sur le littoral. De méandres en méandres je suis arrivé en bout de terre. Dans la lumière déclinante on pouvait encore distinguer l’horizon ; le littoral lui, sombrait dans le crépuscule. Je me suis assis face à la mer. L’air était doux, empreint d’iode et de varech. Presque sans bruit, les vagues léchaient le sable.

C’est là que la lumière est tombée du ciel. Je ne sais pas comment dire autrement. C’était de l’ordre de la propulsion, un élan puissant qui me venait droit devant. Enfin, presque devant, parce que de toute évidence la trajectoire était établie et ce n’était pas pour me tomber dessus. Tout de même, je me suis levé d’un bond, effaré. Derrière la lumière il y avait un grand type d’un âge assez indéfinissable qui m’a salué alors je l’ai salué en retour. Il m’a demandé si j’étais venu seul. J’ai expliqué que non, qu’à des kilomètres de là il y avait tout un tas de gens rassemblés qui attendait. Il a froncé les sourcils « Oui mais là, je ne vois que toi au rendez-vous. » J’ai pas osé demander de quel rendez-vous il parlait, il paraissait un peu exaspéré et bougonnait qu’il n’y en avait pas un pour rattraper les autres, puis il m’a regardé et a haussé les épaules « Eh bien, a-t-il dit, puisque toi tu es là, on y va. Tes petits copains attendront bien quelques siècles de plus. Ce ne sera pas la première fois non plus que l’humanité rate le rendez-vous. »

Une photo, quelques mots. Bric à book n° 333. Les autres textes à lire ICI

La valise

Mon boulot c’est de m’assurer que les vieux vont bien. Des vieux il y a beaucoup. Et si la plupart se débrouillent sans nous autres, il y a les très vieux (trop nombreux) dont il faut s’occuper. (Pendant longtemps ceux-là ont joué à être jeunes, ça a fini par leur péter à la tronche) Ils sont moches. Méchants. Imbus d’eux-mêmes, égoïstes. Individualistes. Ils n’ont toujours pas compris que le monde d’hier n’existe plus. Ils disent qu’ils regrettent. Et quand ils disent ça, je ne sais pas trop s’ils pleurent le monde d’avant ou celui d’aujourd’hui. Tout ce que je sais c’est que les regrets ça n’avance à rien (même si, oui, ils sont responsables du déclin de cette société). Aujourd’hui c’est le chaos partout ; c’est sûr, ça va nous prendre des années avant de changer la donne. Faut dire que nous sommes bien moins nombreux que les vieux. Autant vous dire que dans les années 2025, il n’y avait pas beaucoup de gens qui voulaient faire des mômes. Avec l’avenir incertain, la planète au bord de l’asphyxie, ça ne donnait pas envie de futur. Alors forcément, les jeunes, aujourd’hui, ça ne court pas les rues. Moi, j’ai de la chance, j’ai une copine. Elle s’appelle Nymphéa, comme ces fleurs qui poussaient autrefois dans les bassins d’eau. C’est un joli nom pour une jolie fille. Elle bosse dans les jardins à essayer de cultiver de quoi se nourrir.

Ce soir, je suis rentré avec une valise. C’est le vieux couple de la tour 4, appartement 6 qui me l’a donné. Ces deux-là, ils sont sympas. Un peu déconnectés avec notre réalité, mais sympas. Lorsque je leur ai dit que Nymphéa était enceinte ils avaient l’air très contents. Ils ont insisté « C’est pour vous deux et le bébé. » et ont ajouté qu’à leur âge ils se contentaient de peu. En même temps je ne vois pas bien comment se satisfaire de plus, vu qu’il n’y a plus rien. Enfin, bref, je n’ai pas osé refuser. J’ai ramené la valise chez nous et j’ai attendu le retour de Nymphéa pour l’ouvrir.

Quand elle a passé la porte de chez nous, son panier était empli de noix. Elle m’a dit que le noyer était beau et prometteur et c’est une très bonne nouvelle. Alors je lui ai dit, « moi aussi j’ai quelque chose. » On était tout excité à l’idée d’ouvrir la valise mais on a attendu un peu. On a extrapolé sur son contenu comme si notre avenir était dedans. Nymphéa espérait des vêtements pour le bébé parce que c’est difficile de trouver de bonnes étoffes de nos jours, moi j’ai dit, des livres, même si c’était complètement nul comme idée parce que la valise n’était pas lourde et que de toute façon les livres sont encore plus rares que le tissu.

Bref, j’ai fini par l’ouvrir et on est resté tous les deux abasourdis un bon moment devant son contenu. Faut dire que des billets de banque ça fait longtemps qu’on n’en avait pas vu. Et la valise en était pleine. Il y en avait avec de beaux dessins de monuments et d’autres avec des d’oiseaux ou d’autres animaux disparus. Je me suis senti comme un con. Je n’osais rien dire, rien faire et encore moins regarder Nymphéa. Mais je l’ai quand même vue hausser les épaules et rire doucement. Et puis elle a dit, « on pourra toujours les coller sur le mur de la chambre du bébé, ça mettra un peu de couleurs ».

Une photo, quelques mots. Bric à book n°330. Les autres textes à lire ICI