L’éveil

Photo : Lucile Duneau-Délis

J’ai longtemps dormi en bordure d’horizon
dans ce sommeil modelé de terre et d’eau
où comme au premier matin
l’air anime l’aube baigné de lumière

Et puis mon âme a chaviré dans l’éveil
toi, déjà debout
perdu face à l‘ampleur du vide qui ricoche
courbé par la gravité du monde sous le joug

J’ai caressé ta peau à la recherche d’une reconnaissance
d’une identité loin de toute errance
Et dans la trajectoire éclairée de traversée
mes gestes ont fait corps avec le possible
d’éloigner les maîtres et leur servitude
le possible du courage

Demeurer libres

qu’on m’y sache et m’y prenne
en versées de lumière
m’y jette en mère mer
pour y prolonger l’âme

d’y rêver une histoire
d’où nous savoir toujours
faits d’une rivière claire
et d’un même rocher

un premier matin loin
irrigué par nos mains

et toucher
sauvages et familiers
l’autre encore
et soi

Caroline Dufour

Gaïa

C’est alors qu’elle leva les yeux. Les poissons nageaient dans les herbes hautes et, à la source, le ciel transparaissait entre les frondaisons. Elle tendit la main, effleura l’eau du bout des doigts. Il pleuvait des nuages. L’orage vibrait et le son du tonnerre ricochait entre les pierres. Elle entendit rouler les promesses non tenues, les mots vains. Toutes plaies et brûlures. Et face à l’humanité en dérive, s’arma de patience. Je reviendrai, dit-elle. Je reviendrai à l’âge des murmures et des paroles sages. Le corps entremêlé aux alluvions, elle déposa dans l’argile la mémoire du monde et l’écoute des sens perdus puis sans heurt, sans bruit, entra dans le temps du rêve.

Guerrière

J’ai caressé la lumière dans l’écoute silencieuse de ton âme

et dans la tourmente,

même les traversées nous rassemblent

Armée de ton amour je demeure guerrière

pour affronter tous vents contraires

Je tiens tes incertitudes dans ma paume

et dépose les miennes dans la tienne

et s’il me faut combattre la vanité des foules

j’ai en moi ces heures perceptibles

où nourrir l’équilibre s’arme de constance.

Veille de rentrée

La liste tenait sur le recto d’une feuille de copie qui à force d’avoir été pliée et dépliée était marquée par le temps qui passe. Une fois étalée sur la table de la cuisine, Mia la lissait du plat de sa main. Mon écriture d’enfant, ronde et maladroite y apparaissait et en fin de page, celle de Mia, le jour où elle avait maîtrisé l’écriture et avait tenu à y laisser sa trace. Chaque année, c’était comme une découverte. On lisait la liste des choses à emporter comme si nous ne la connaissions pas par cœur et on l’ajustait selon nos besoins et envies du moment. Les seules affaires immuables restaient la tente et les duvets. On avait délaissé depuis longtemps les pliants qui nous encombraient plus qu’autre chose. La première année papa nous avait aidés, puis les suivantes, il n’avait fait que superviser. Au fil du temps, nous avions considérablement allégé le poids de nos sacs et l’été de mes onze ans, papa avait décidé qu’il n’interviendrait plus.

Nous partions après le déjeuner. Sur le seuil de la maison, maman nous faisait de grands signes d’au revoir auxquels nous répondions tant que nous pouvions la voir. Elle ne venait jamais avec nous et on avait bien dû s’y faire. Elle disait que c’était l’occasion de partir seuls avec papa mais ce dernier nous avait avoué qu’elle n’aimait pas camper. Sous le soleil de l’après-midi nous longions la route jusqu’au champ de tournesols avant de bifurquer sur le sentier qui menait à la clairière. De temps à autre, un chien errant nous accompagnait et pendant quelques kilomètres Mia, très à l’aise, jouait à lui lancer un bâton qu’il lui ramenait invariablement. Au bout d’un moment, papa lui disait de cesser, qu’il fallait avancer. Il est vrai que le temps nous était compté. Papa nous accordait une après-midi et une nuit, loin de l’inquiétude que Mia éprouvait avant chaque rentrée scolaire. C’était peu et beaucoup à la fois.

La clairière s’étendait jusqu’à la forêt de pinèdes. Dresser la tente, déballer l’essentiel de nos affaires prenait du temps mais c’était un temps qui faisait partie de ces heures particulières. Des heures où l’on considérait l’instant autrement. Une fois installés, papa ne nous obligeait à rien d’autre que profiter de la nature environnante. Grimper sur les branches basses du vieux pin parasol, chercher les pignons tombées au pied de l’arbre au milieu des aiguilles de pin, casser la coquille à l’aide du premier gros caillou déniché et grignoter notre récolte, allongés dans les herbes hautes. On s’inventait une vie de nomade à une dizaine de kilomètre de la maison et du village que nous habitions. Papa nous disait souvent que demain n’existait pas encore. Qu’il nous appartenait de le faire vivre en restant attentif au présent. Dans cette liberté accordée, Mia oubliait l’angoisse de la rentrée. Je photographiais son rire, ses pieds nus, sa course dans la prairie. Papa s’assurait que je n’utiliserais pas mon téléphone en le gardant avec lui. Comme tous les ados, j’avais du mal à m’en séparer et pour contenter mon désir de prendre des photos il m’avait offert au noël dernier, son vieil appareil photo argentique. Depuis, j’appréhendais une autre façon de voir le monde. L’éphémère – la vie – n’était plus à portée d’un clic et d’une retouche rapides. Il y avait une part de mystère dans toute prise. L’instant devenait essentiel.

Le soir, dans le froid qui montait nous faisions un feu près du torrent et à la seule lueur des flammes nous écoutions le ruissellement de l’eau entre les galets. Sous la tente, alors que Mia, s’endormait entre papa et moi, je gardais grands les yeux ouverts, attentif à la nuit. En réponse aux ululements d’un hibou, les grenouilles chantaient et lorsqu’elles se taisaient, j’entendais la musique des feuillages dans le vent. Et si la nuit amplifiait les sons, paradoxalement j’avais la sensation vive d’entrer dans le silence.

Au matin, les prémices de l’automne se devinait déjà dans la pâle lumière de l’aurore. Je prenais mes derniers clichés. L’horizon masqué de brume, les montagnes en filigrane, les arbres. Nous démontions la tente et rassemblions nos affaires. Lorsque Maman arrivait, on chargeait le tout dans la voiture. Nous ne parlions pas. Mia somnolait. J’aimais la photographier dans cet abandon un peu sauvage qui marquait la fin des vacances et ce jour de rentrée des classes. Nous évitions de repasser par la maison. Nos cartables nous attendaient dans l’habitacle, ainsi que des croissants chauds. Papa baissait sa vitre et le vent s’engouffrait, imprégné de l’odeur discrète des premières feuilles mortes. Il fermait les yeux, bercé par le roulement de la voiture et la conduite assurée de maman. Sa main venait se poser sur sa cuisse et je voyais leur sourire se répondre sans qu’ils se regardent. Des brins d’herbe s’accrochaient encore à nos cheveux, notre peau respirait le soleil, nos regards, le bonheur simple.

Les Plumes chez Emilie. Du thème CARAVANE quatorze mots à placer : chien, musique, pliant, découverte, camper, repasser, dormir, nature, soleil, nomade, liberté, feu, forain, froid

Jour bleu

Après l’aube, le silence entre dans le jour. Les heures paressent encore, à l’abri des noctambules endormis. Le vent vibre dans les cimes des pins maritimes, le jour s’aventure, vagabond ; bleu comme l’été, animé de lumière et de feu.

On pourrait croire le monde à la lisière de deux mondes et, le ciel à notre portée, dans cet équilibre parfait qui chemine entre les racines. J’entends courir la promesse des fleuves à travers la terre et tous les chemins secrets épousant le paysage.

Samedi, nuit d’été

Samedi, nuit d’été.

Je t’écris à l’heure où l’horizon s’enflamme de couleurs tropicales. Ici, après un long hiver sec, le thermomètre affiche des records de canicule. Le vent du sud souffle depuis plusieurs jours. Le sol pleureur effleure sans cesse la surface flétrie du lac pendant que les branches du chêne dansent un ballet farouche. Je me rappelle ces après-midis d’été où tu dessinais sur ton carnet, assis sur le ponton, les pieds dans l’eau. Chaque détail esquissé révélait le plaisir de saisir la lumière sur l’eau, l’ombre des roseaux, le vol d’un oiseau. Je te voyais depuis la fenêtre de l’atelier, concentré sur ton travail, et je restais immobile jusqu’à ce que tu tournes la tête vers moi. Je devinais ton sourire dans ce geste silencieux que tu m’adressais. Je n’avais pas besoin de plus que ce signe pour me remettre à peindre jusqu’à la tombée du jour. Il accompagne encore ma main sur la toile aujourd’hui comme le prolongement de ce que nous sommes l’un pour l’autre.

Je suis passé voir ton père. Il râle contre toi qui as décidé de faire ce voyage, contre moi qui t’ai laissé partir. Il a moyennement apprécié la carte postale que tu lui as envoyé avec la citation de Lamartine « la vie est un mystère et non un délire ». La fraîcheur de son accueil a cependant été de courte durée lorsque j’ai éventé notre petit secret. Mon ventre s’arrondît et comme en réponse à la vie qui pousse en moi, je peins des toiles immenses animées de passion et de couleurs vives.

Les cigales se sont tues. Le chant des grenouilles envoute la nuit et le lac. Je vais dans le mouvement lent de ceux qui aiment, respirer le parfum sauvage de la sève et je t’attends sans impatience. Tu le sais bien, nos âmes ont dans le regard le reflet de nos étendues vastes.  

Les plumes chez Emilie. Du thème Fièvre, treize mots à placer : regard, délire passion, danser, samedi, nuit, thermomètre, tousser, ombre, fraîcheur, envouter, enflammer, éventer

Avant le premier vol



Avant le premier vol
je mesure la distance complice à l’assurance de ta patience
et apprivoise le goût simple de l’instant
cette connivence qui étourdit le jour
et nourrit l’entente de la nuit.

Jeu 65 chez La Licorne. S’inspirer de la photo et jouer avec les mots du titre du livre « Vol de nuit » d’Antoine de Saint-Exupéry 

L’aimée

Photo : Pinterest

Après l’amour, dans l’indolence du sommeil qui t’habite, l’univers se redessine. Lorsque je te regarde, j’ai la certitude que tout est à sa place ici-bas. J’entends la musique de ton souffle, la respiration lente et veloutée de l’apaisement. La nuit se fait jour dans le regard que je porte sur toi. Un regard de l’ordre de l’universel, c’est ainsi que je t’aime. Mes doigts effleurent ton corps et t’arrachent un frisson, ta peau blanc crème couverte de chair de poule m’émeut. Il demeure dans ce geste, ce désir renouvelé de tous les possibles, la latitude des différences qui rassemblent. C’est une sorte de combat que l’on mène sans heurts. On passe outre l’intolérance et la violence d’un rejet encore fortement présent. Et lorsque je m’endors à mon tour, ma main — peau noire posée sur ton sein clair — retient la couleur du réconfort.

Au matin, devant la fenêtre ouverte tu inspires l’air iodé. Des perles de rosée nuancent le pré d’à côté où paissent des brebis et leurs petits. À l’horizon, la marée basse offre aux baïnes le reflet du ciel. On marche jusqu’à la plage. D’instinct, nos mains se cherchent, se touchent, s’enlacent, se fondent dans le même élan. Comme on incorpore généreusement les sentiments, on harmonise l’intimité, révèle la raison d’une union heureuse et colorée. Nous flânons tout en ramassant quelques berlingots de mer. Le vent marin se mêle à tes cheveux dorés comme le miel. Je croque ton sourire et le parfum du chocolat sur tes lèvres.

Les Plumes chez Emilie. Sur le thème LAIT, 13 mots à placer : miel, perle, brebis, crème, sein, velouté, traire, chocolat, poule, berlingot, intolérance, incorporer, instinct. J’ai laissé de côté, traire.

Jardiner le printemps à venir

Il est dix-huit heures. Le crépuscule noie sa solitude au milieu des derniers passants.  On s’est donné rendez-vous rue Ménager. On a escaladé le muret, puis la grille fermée du parc. Il y a comme une urgence à vivre qui dépasse la peur. Ce n’est ni de l’inconscience ni de l’obstination à contourner les lois. Je crois que c’est juste vivre. Un désir d’espérance au creux de la désespérance.

On a enlevé nos masques. Je me suis couché de tout mon long sur l’herbe humide. Tu t’es déchaussée. Tes pieds nus dansent sur la mousse. J’inspire fort le parfum de la pluie tombée un peu plus tôt. Les arbres aux branches lourdes de bourgeons prêts à éclore bougent dans le vent. Me revient en tête Renouveau le poème de Mallarmé. Dans le ciel, les nuages voilent les premières étoiles, mais la lune ronde est pleine et laisse entrevoir ses rayons. Je pourrais presque m’imaginer jardiner le printemps à venir. Au loin, on entend les voitures, un avion. Ce n’est pas le silence que l’on a pu connaître l’an passé, ce n’est pas la même anxiété qui nous tient. C’est de l’ordre de la détresse et ça nous ronge sans bruit ni heurt.

Hier, un étudiant du campus a sauté du pont et s’est noyé dans le fleuve. Tu m’as rejoint dans ma chambre. Allongée contre moi, dans mon lit étroit tu as pleuré une partie de la nuit.

Demain, c’est samedi. On ira faire la queue à la banque alimentaire. Si le soleil persiste, on traversera la ville avant de rentrer bosser nos prochains partiels. Tu mettras ton chapeau et je prendrais ta main.

Ce n’est pas grand-chose mais les graines que j’ai plantées dans le pot de confiture ont germé. On est là, penchés tous les deux devant ces quelques brins tendres, la mine réjouie. Tu m’as regardé de tes grands yeux vert émeraude puis, avec lenteur, tu as effleuré mon sourire d’un baiser.

Les Plumes chez Emilie. Du thème vert 15 mots à placer : tendre, jardiner, émeraude, rayon, arbre, renouveau, espérance, graine, peur, chapeau, danser, soleil, mousse, ménager, mine

Crédit photo Pinterest

Respire

Respire.
C’est ce que tu m’as dit avant de partir et je me suis longtemps demandé ce que tu entendais par là. Pendant des années on a absorbé et rejeté l’air avec l’indifférence écrasante des comploteurs, à peine conscients d’être à bout de souffle – laisse-moi cinq minutes, j’étouffe, me disais-tu - avant que l’on reparte si vite que l’on tanguait ivres, dans la foule hâtive, saoulés par le vacarme de la ville, les cris.
Respire.
On se pressait de vivre tout en maintenant le cap, plongés dans le flux ininterrompu du sérieux de nos performances. Nous étions malléables, tournés vers les plaisirs factices, le besoin de réussite, usant de faveurs plutôt que de douceur. A dominer de notre importance les auditoires, à croire à une élévation quand il était question de soumission.
Respire.
Je me suis répété tes mots, ta voix en moi vibrant encore de cette fébrilité teintée de tranquillité qui me donnait le drôle de sentiment de m’être éloigné de moi-même pendant que toi, toi, tu stoppais net notre course.

J’ai reçu une photo de toi. Toi assise au bout du monde, entourée de fleurs sauvages. Le paysage respire et je devine que toi aussi. Au-delà de la terre, la mer, vaste étendue bleue aux îles floutées délie les nœuds de toute forme d’asphyxie.

Bric à book – Une photo, quelques mots n°396

Elise

La caméra super 8 avait été un cadeau commun de la part de toute la famille. C’était souvent le cas avec les cadeaux qu’Elise et moi recevions. Un cadeau pour deux, comme si le fait d’être né le même jour justifiait une telle idée. Elise l’avait monopolisée pendant plusieurs semaines. Elle s’était créé une nouvelle identité, une profession – reporter de guerre – et les voisins et moi n’avions pas eu réellement le choix. On avait dû se résigner à être ennemis et à courir, sauter, se vautrer dans la boue pour coller au plus près des personnages. Elise avait de l’imagination à revendre mais ses scénarios laissaient à désirer. Il fallait toujours concevoir de nouveaux défis, explorer son inventivité aussi loin que possible. Cela ne durait guère cependant et j’avais appris à patienter, jusqu’au moment où, lassée de son rôle et du cadeau qui allait avec, elle l’abandonnait sans le moindre regret.

Une fois la caméra en main, elle devint une extension de mon bras, de mon regard, de ma vision du monde à travers celui de ma sœur. La première fois que je filmai Elise, elle chantait Banana-split dans le salon et se dandinait en tenue rose fuchsia comme Lio dans le clip qui passait à la télé. Elise aimait vivre vite, se saouler d’aventures de toutes sortes. Je la considérais, émerveillé par son appétit si grand. Elle aimait fort, et notre lien particulier se nourrissait de cette énergie. Ne t’arrête pas de filmer, Eliot, disait-elle, tu es notre mémoire.

Je filmais ainsi l’adolescence d’Elise. Elle apparaissait tantôt lumineuse, tantôt incertaine. La transformation de son corps, sa pudeur nouvelle. Sa vie d’adulte. La mélancolie qui surgissait sous les éclats de rire. Et sa fragilité me heurtait comme un rappel. Le bonheur ne pouvait être capturé. Je recueillais avec quelques avidités toutes les heures heureuses, comme pour prévenir les jours sombres et si elle mit des réserves sur les moments douloureux qui jalonnent toute vie, elle me laissa libre de filmer ses aléas. Son mariage, ses enfants, son divorce, son premier petit-fils. Elle était si fière d’être une jeune grand-mère, se moquait gentiment de ma lenteur à vivre. – Je n’ai rencontré ma femme Madeleine que dix ans après le mariage d’Elise. Ainsi, étape après étape, nos existences restèrent imbriquées l’une dans l’autre.

Aujourd’hui, je montre à Elise mon premier film restauré, celui où elle danse et chante sur Banana split et pendant un instant un sourire égaye son visage puis comme pour beaucoup de choses, elle s’en désintéresse rapidement. Elle est assise dans son fauteuil préféré. Son attention est portée vers la fenêtre de sa chambre, là où les arbres du parc se balancent doucement dans la brise. A un moment, elle se lève et j’oublie que je filme. Je la regarde, je murmure son prénom comme pour la ramener vers moi, mais elle s’éloigne déjà, le regard à nouveau figé vers la fenêtre. Où es-tu partie, Elise ?

La mémoire est une drôle de machine. Si fragile. Je filme Elise. Sa posture droite, l’expression de son visage à présent trop souvent perdu. Et je rêve.

Je rêve qu’elle se tourne vers moi, me reconnaisse, se souvienne de moi.

Les Plumes chez Emilie. Du thème NOSTALGIE, quatorze mots à placer : se souvenir, plus, famille, regret, heureux, madeleine, ainsi, aléa, apparaître, adolescence, résigné, rêver, restaurer, banana-split

Crédit photo Pinterest

Sous le chêne

Tandis que j’avançais la confiance fragile, Julie débordait de naturel et d’assurance et croquait l’existence avec enthousiasme. Dès les vacances, elle arrivait au village, délaissait les robes et se vêtait d’une jupe-culotte usée, d’une paire de baskets aux lacets colorés et pull trop grand. Le petit bois à la sortie de la commune était le lieu de nos rendez-vous. Enfants, nous jouions à qui franchirait à vélo le « fossé de la mort ». De belle largeur, bourré de feuilles et de glands selon la saison, il fallait pédaler vite, ne pas ralentir l’allure et une fois le fossé traversé, esquiver les racines du vieux chêne. Je ne comptais plus le nombre de chutes, les genoux et les mains écorchés en dérapant dans l’entrelacs des racines. Entouré d’une majorité de pins, de fougères et de bruyères, le chêne était immense et large, ses branches si basses qu’il abritait la plupart de mes confidences. J’y venais de temps à autre déverser l’absence de mon père et la tristesse de ma mère. Quelquefois Julie m’y rejoignait. L’arbre devenait alors notre foyer. On s’allongeait dessous, les bras croisés sous notre tête. Nos vêtements s’imprégnaient des odeurs de la terre. Je respirais à plein poumons celle des feuilles et celle de la résine des pins maritimes jusqu’à saisir le parfum discret de Julie.

L’hiver, le chêne nous protégeait de la pluie, et malgré l’humidité et le froid, le moment était paisible. L’été, sous les branches, le soleil se dévoilait par intermittence et Julie tendait son bras, bougeait les doigts de sa main d’un geste délié et gracieux. Sa peau blanche découverte se revêtait tantôt d’ombre, tantôt de lumière. Julie jolie, pensais-je sans le lui dire. Ses petits seins bombés sous le débardeur, ses lèvres charnues, sa chevelure brune, les courbes rondes de son corps. Le parfum de sa sueur mêlé à celui de son savon. C’était tout un ensemble qui fusionnait, balayait le vide de ma vie sentimentale. Je regardais Julie, je me disais qu’elle n’ignorait rien des sentiments qui m’animaient alors qu’elle me parlait de ce garçon qui l’attendait en ville. Sous le chêne, protégée des regards et des jugements, Julie m’autorisait à l’aimer en silence. Ce fut là, sous l’ombre rassurance des lourdes branches, le dos calé contre l’écorce que je compris combien mon attirance pour les filles allait me compliquer l’existence au village.

Pour être libre d’aimer toutes celles qui voudraient bien de moi, il me fallait partir.

Pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie Du thème NU, 14 mots à insérer dans le texte : découverte, blanc, vide, confiance, croquer, naturel, grand, métal, dévoiler, culotte, tête, froid, foyer, fusionner. (j’ai fait l’impasse sur métal)

Le monde d’Alice

Sous ses longs cils graciles, l’air espiègle d’Alice illustrait fort bien les gravures du livre de conte. Lorsque nous étions enfants, nous parcourions à loisir les pages comme terrain de jeu. Je tendais la main et, comme une invite, il suffisait d’un frôlement pour qu’elle apparaisse devant moi. La première fois, son assurance m’avait à la fois subjugué et intimidé. Elle m’avait entraîné dans une course folle à la poursuite d’un concombre masqué. Rien d’étrange à cela me direz-vous, le masque a pris tant de valeur de nos jours qu’on oublie pourtant la rareté de la chose à ce moment-là. Le concombre donc, brandissait un étendard à l’effigie d’un bretzel géant. C’est à cette époque que j’ai réalisé la vacuité de notre réalité. Dans le monde d’Alice, peu importait le sens des choses, tout prenait sens quand chaque pas parcouru nous rapprochait. Bien qu’Alice prétendît le contraire, c’était un monde à l’envers du monde. Elle disait que prendre le temps avait la saveur de l’évasion lointaine et qu’à l’intérieur de celui-ci il y avait un temps pour chercher et un temps pour se perdre. Ça sonnait comme une idée philosophique sans en être une parce qu’effectivement on passait du temps à se chercher avant de se perdre dans la contemplation de l’autre. Comme une offrande, elle me livrait les secrets de son monde et sa voix rythmait les chapitres contés.

En grandissant, alors que la distance entre les pages se creusait peu à peu, Alice devint rebelle et sauvage. Elle m’attirait mais par petites touches espacées comme si le temps effaçait les plis de l’enfance au profit de l’adolescence. Il y avait tant à découvrir et à vivre de l’autre côté que faute d’existence, les pages jaunirent. Je lisais peu, tout occupé à des préoccupations sérieuses. Et la consistance d’Alice se perdit, les images en deuil. Je me perdis aussi pendant des années. Alice, remisée entre deux livres de ma bibliothèque s’était faite silencieuse et à l’image des roses du jardin qui restaient closes, les pages refusaient de s’ouvrir.

J’écrivais des nouvelles pour le journal local. De petites histoires ennuyeuses où il était question d’un temps pour jouer et d’un temps pour travailler. J’avais malgré moi d’autres histoires à l’influence occulte que je n’osais révéler. Des histoires qui prenaient racines dans des rêveries familières. Les vagues naissaient du ciel et le ciel de la mer. Le monde à l’envers avait le débit d’un slam poétique et les bretzels, le goût de concombre.

Lors de soirées arrosées, je m’entendais crier « bretzel liquide ! » comme pour asseoir une réalité qui n’en était pas une. J’usais de boissons pour oublier l’oubli. J’avais le vin triste et la nostalgie de toutes les occasions manquées. Celles des courses folles et de fous rires heureux. Ce fut d’ailleurs au cours d’une de ces soirées que je pris ma décision. Qu’avais-je à perdre que je n’avais déjà perdu ?

Je suis rentré chez moi. J’ai saisi le livre, l’ai serré à l’intérieur de mes bras et à la virgule près, j’ai fait un pas sur le côté. Tout le monde sait que le temps n’a pas de prises sur les rêves. Il se déplie même à l’infini jusqu’au pays où Alice m’attendait.

Pour l’agenda ironique de novembre chez tout l’opéra ou presque où il est question de temps, d’anapodoton et de bretzel liquide et pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie dont le thème « Lecture » a été décliné en 13 mots. Bibliothèque, page, virgule, rose, conte, autodafé, évasion, use, lire, livrer, loisir occasion occuper, occulte. (j’ai fait l’impasse sur autodafé.)

Crédit photo Pinterest

Jongler avec le vent

 Faut-il grimper haut pour donner corps 
 à tous nos choix
 Répandre le blanc des cimes 
 Et l’or dans le ciel à venir ?
  
 Je veux jongler avec le vent 
 dire le courage d’avancer
 malgré le brouillard et les ombres
 et m’armer de lumière 
 pour lever la main en résistance
 braver le déséquilibre et l’agitation
 les secousses persistantes
  
 Je veux jongler avec le vent
 Jusqu’à enlacer l’envol léger de nos libertés 

Une photo, quelques mots Brick à Book 384

Je me souviens, les vagues naissent d’embruns

Quand l’aube se dérobe et que dans la lumière le jour enfle

je vois du haut de nos évasions flottantes

la mouvance stabiliser le temps héroïque

Et dans le bercement maternel de la terre en éveil

on modère toute embrouille

on s’arme d’amour pour chasser ce qui reste de la pesanteur

Tout contre toi, comme soutien inébranlable

je me souviens, les vagues naissent d’embruns

et le fruit de nos méditations calme tous vents contraires

Il est alors facile de lier le monde à la lisière de l’horizon paisible

dans la douceur ample du devenir

t’aimer n’a jamais été aussi libre.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème RASSERENER 13 mots à placer : Calmer, soutien, douceur, héroïque, patient, cool, grrr, méditation, maternel, modérer, embrouille, évasion, éveil. (j’ai fait l’impasse pour deux d’entre eux, je vous laisse deviner lesquels) 🙂

1989

Le jour s’est figé un matin.
Depuis, l’épaisseur sans lumière est telle que la nuit paraît presque plus claire. Nul éclairage dans les appartements ni dans les rues.
Du haut du toit-terrasse, c’est à peine si l’on devine les silhouettes dans le mouvement dense de ceux qui fuient. Une marée affolée qui ne cesse de courir pour échapper à l’obscurité. L’opacité tend pourtant ses bras au-delà des mers.

Nous voici sur une terre sombre ; hommes fragiles en quête de racines oubliées.
Parfois, il nous arrive encore d’imaginer le soleil. C’est alors qu’on lève la tête et dans un sursaut de mémoire, on se souvient.
Année 1989. Et ce premier jour où nous avons récolté ce que nous avons semé.

Ne lâche pas ma main. Je veux croire en nous. Nous comblerons l’abîme qui s’ouvre devant nous, et de nos forteresses désertées, nous rebâtirons l’avenir.

Une photo, quelques mots. Bric à book 379

Cinq ans

Voilà cinq ans paraissait mon premier roman Lila. De nos jours, cinq ans pour un livre c’est pour ainsi dire l’oubli. Pourtant les lecteurs sont là. Moins nombreux certes, mais tout aussi présents. Et leurs retours me touchent chaque fois, comme si c’était le premier reçu. Merci à vous qui poussez la curiosité de lire une auteure inconnue. A vous qui m’offrez la joie de retours émouvants, de retours qui parfois font échos à votre histoire personnelle. A vous qui prenez parti pour Lila ou Gabriel (les deux, souvent) et me dites tout ce que vous pensez d’eux.

Le personnage de Lila et celui de Gabriel ont vu le jour alors que j’étais encore adolescente. J’ai attendu plus de trente ans avant de m’autoriser à écrire leur histoire. La première mouture a été écrite en deux mois, dans la frénésie de l’inspiration. Et durant toute cette période intense, la musique a fait partie intégrante du processus de création. En particulier « Le vent nous portera » de Noir Désir. Désormais cette chanson est liée à ce roman et à chaque écoute, Lila et Gabriel sont là aussi. Notamment avec cette belle interprétation du groupe québécois Mea Culpa Jazz que je viens de découvrir.

Après de longs mois de réécriture et de relecture, avec l’aide et le soutien des éditions iPagination, Lila a vu le jour le 2 octobre 2015.

J’avais oublié la mer

C’est la route la plus longue que je connaisse, un itinéraire qui replie mon passé, emporte le présent, défie l’avenir. Douze ans que le temps s’étire du manque. Douze ans que maman m’a pris dans ses bras pour m’emmener loin de toi. Douze ans sans te voir, douze ans à subir le chantage affectif maternel, douze ans à espérer que les tensions s’apaisent, douze ans à projeter mon retour.

Je n’ai plus de repères et toute mon assurance vacille. Sur la route tout se mélange.

La ville s’étend, tentaculaire, avale les terres, résiste à la mer. J’avais oublié la mer.
Je reviens, papa, je reviens.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 378

L’envol

« J’ai entendu dire que quand on est perdu le mieux à faire c’est de rester où on est et d’attendre qu’on vienne vous chercher, mais personne ne pensera à venir me chercher ici. » C’est ce dont je me suis persuadée quand j’ai franchi la rivière. J’étais perdue depuis des années. Et je venais de me retrouver. Ça faisait deux jours et deux nuits que cachée dans un fourré, j’attendais d’avoir le courage de passer la rive. Comme un besoin de réconfort, j’y avais construit un semblant de nid fait de mousse et d’herbes fraîches. Avant cela, j’avais marché longtemps, déjouant les accès les plus fréquentés, évitant le déploiement de mes ailes pour qu’on ne me remarque pas. Il me fallait aller jusqu’au bout de mon désir de fuite, retrouver l’étincelle qui gisait au fond de moi. J’avais quitté la ferme du maître un soir d’orage. Le chemin à peine visible dans la nuit sans lune, je m’orientais à l’instinct. C’était un sentiment assez inédit, comme si je découvrais pour la première fois un état laissé à l’abandon depuis des lustres. Tous les sens en éveil, je saisissais chaque son avec une acuité nouvelle. Ma vue s’était élargie jusqu’à englober les terres au-delà de la rivière. Je respirais les senteurs boisées de la forêt, les bruyères, la menthe poivrée et les fougères. Je respirais comme je n’avais encore jamais respiré. J’avais levé la tête vers le ciel. Je percevais les courants ascendants dans l’air comme un appel.

Après l’euphorie, il y a eu la peur. La peur des représailles et celle de l’inconnu. Je quittais un lieu et une existence certes difficile, mais j’avais l’assurance que chaque jour serait de la même ampleur : le maître chafouin, les regards qui jugent, les bouches qui médisent, l’humiliation quotidienne et un semblant de toit où dormir.

Donc la peur. Tapie au fond de moi comme une pénitence, j’ai attendu les châtiments pour ma désertion. Tremblante de tous mes membres, affaiblie par des années de privation. La pluie de l’aube a été comme une délivrance. Lavée de toutes traces du passé, j’étais vivante, chaque cellule de mon corps me l’affirmait ; la faim aussi. J’ai étanché ma soif au bord de la rivière et aperçu mon reflet dans l’onde. Mes plumes ternes, mon visage émacié. Et ma résolution s’est affermie. J’avais fui pour retrouver ma liberté.

Sur la rive opposée, j’ai réveillé le passeur qui dormait derrière une haie de fusains, sa longue vue abandonnée sur le côté gauche de son grand corps. Sous ses vêtements, je devinais le bleu de ses écailles. Patient, il attendait ma venue depuis quarante-huit heures. Il m’attendait. J’ai baragouiné mes premiers mots, « Tout flivoreux vaguaient les borogoves » et ça m’a fait l’effet d’un cafouillage de sons bizarres, car je n’avais pas prononcé un mot depuis des jours. Le passeur a paru satisfait parce qu’il m’a répondu aussitôt : « Les verchons fourgus bourniflaient » puis il m’a adressé un sourire. « Bienvenue sur les terres libres, a-t-il dit ensuite. Bienvenue, femme-oiseau. »

Pour l’agenda ironique de septembre hébergé par Verojardine. Où il fallait raconter une histoire en se mettant dans la peau d’un animal de notre choix. Le texte devait contenir 4 mots : longue-vue, chafouin, gésir, chemin, et intégrer la citation de Lewis Caroll et deux strophes (mises entre guillemets) J’ai pris la liberté d’imaginer de nouvelles espèces 🙂

Photo : L’Envol – sculpture de Jean Marie Fondacaro