Jour bleu

Après l’aube, le silence entre dans le jour. Les heures paressent encore, à l’abri des noctambules endormis. Le vent vibre dans les cimes des pins maritimes, le jour s’aventure, vagabond ; bleu comme l’été, animé de lumière et de feu.

On pourrait croire le monde à la lisière de deux mondes et, le ciel à notre portée, dans cet équilibre parfait qui chemine entre les racines. J’entends courir la promesse des fleuves à travers la terre et tous les chemins secrets épousant le paysage.

Eté

Peuplé du murmure du monde

dans l’intervalle à l’amplitude vaste

le vent chante la terre

Ecoute

la rivière sourdre avec assurance

le sentier palpiter au rythme des arbres

écorces en dentelles

herbes folles

racines séculaires

rhizomes

limon

toute fusion ensemencée de la genèse au dénouement

dans la lumière étirée de fin d’après-midi

nos pas dansent la marche des nuages

et la tête levée vers le ciel clairsemé de fragrance d’été

on avance

tranquilles

un goût d’enfance sauvage sur les lèvres.

Traquer l’oubli

Photo : @ Ivan Tsaregorodtsev

Fouillant l’oubli des années

L’oubli des souvenirs

L’oubli de ma peine

Et celui de mon sourire

Respirant l’éveil de la résistance

Et l’agitation du précaire

Je traque ma mémoire

A l’art de vieillir se dispute le tragique de la défaillance

Je compulse le présent

Et poursuis le désir de vivre

Le désir d’être

Le désir

Le

L’

L’oubli

Une photo, quelques mots : Bric à book n°401

Respire

Respire.
C’est ce que tu m’as dit avant de partir et je me suis longtemps demandé ce que tu entendais par là. Pendant des années on a absorbé et rejeté l’air avec l’indifférence écrasante des comploteurs, à peine conscients d’être à bout de souffle – laisse-moi cinq minutes, j’étouffe, me disais-tu - avant que l’on reparte si vite que l’on tanguait ivres, dans la foule hâtive, saoulés par le vacarme de la ville, les cris.
Respire.
On se pressait de vivre tout en maintenant le cap, plongés dans le flux ininterrompu du sérieux de nos performances. Nous étions malléables, tournés vers les plaisirs factices, le besoin de réussite, usant de faveurs plutôt que de douceur. A dominer de notre importance les auditoires, à croire à une élévation quand il était question de soumission.
Respire.
Je me suis répété tes mots, ta voix en moi vibrant encore de cette fébrilité teintée de tranquillité qui me donnait le drôle de sentiment de m’être éloigné de moi-même pendant que toi, toi, tu stoppais net notre course.

J’ai reçu une photo de toi. Toi assise au bout du monde, entourée de fleurs sauvages. Le paysage respire et je devine que toi aussi. Au-delà de la terre, la mer, vaste étendue bleue aux îles floutées délie les nœuds de toute forme d’asphyxie.

Bric à book – Une photo, quelques mots n°396

Je puiserai loin

Et pourtant toute la pesanteur charrie même les plus endurcis

et du point limite s’étendent les maux et l’indécis

Je lève la tête vers le ciel et mes yeux vers les visages croisés

cherche le bleu lumière et les rires oubliés   

L’année se prolonge en heures sombres et longues

Alors je puise loin dans la terre l’envie de vivre

la plus petite flamme à saisir

Et de nos racines profondes pétrirai l’avenir.

Jongler avec le vent

 Faut-il grimper haut pour donner corps 
 à tous nos choix
 Répandre le blanc des cimes 
 Et l’or dans le ciel à venir ?
  
 Je veux jongler avec le vent 
 dire le courage d’avancer
 malgré le brouillard et les ombres
 et m’armer de lumière 
 pour lever la main en résistance
 braver le déséquilibre et l’agitation
 les secousses persistantes
  
 Je veux jongler avec le vent
 Jusqu’à enlacer l’envol léger de nos libertés 

Une photo, quelques mots Brick à Book 384

1989

Le jour s’est figé un matin.
Depuis, l’épaisseur sans lumière est telle que la nuit paraît presque plus claire. Nul éclairage dans les appartements ni dans les rues.
Du haut du toit-terrasse, c’est à peine si l’on devine les silhouettes dans le mouvement dense de ceux qui fuient. Une marée affolée qui ne cesse de courir pour échapper à l’obscurité. L’opacité tend pourtant ses bras au-delà des mers.

Nous voici sur une terre sombre ; hommes fragiles en quête de racines oubliées.
Parfois, il nous arrive encore d’imaginer le soleil. C’est alors qu’on lève la tête et dans un sursaut de mémoire, on se souvient.
Année 1989. Et ce premier jour où nous avons récolté ce que nous avons semé.

Ne lâche pas ma main. Je veux croire en nous. Nous comblerons l’abîme qui s’ouvre devant nous, et de nos forteresses désertées, nous rebâtirons l’avenir.

Une photo, quelques mots. Bric à book 379

J’avais oublié la mer

C’est la route la plus longue que je connaisse, un itinéraire qui replie mon passé, emporte le présent, défie l’avenir. Douze ans que le temps s’étire du manque. Douze ans que maman m’a pris dans ses bras pour m’emmener loin de toi. Douze ans sans te voir, douze ans à subir le chantage affectif maternel, douze ans à espérer que les tensions s’apaisent, douze ans à projeter mon retour.

Je n’ai plus de repères et toute mon assurance vacille. Sur la route tout se mélange.

La ville s’étend, tentaculaire, avale les terres, résiste à la mer. J’avais oublié la mer.
Je reviens, papa, je reviens.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 378

Dose de jour

Ce matin, Lise s’est levée tôt et a rejoint « Le Centre » de son quartier. Il y a déjà foule devant. L’atmosphère tangue, entre fébrilité et avidité. Elle s’insère dans la file d’attente. Cette semaine, elle a obtenu le numéro 1301.
L’attribution est toujours aléatoire et ne dépasse jamais 5000 par tranche de vingt-quatre heures.

Difficile d’ignorer les silhouettes vêtues de noir, la pâleur des visages qui l’entourent. Tous logés à la même enseigne. Affamés du manque. Le corps vacillant de carence.
Le monde sombre.

L’absence. L’absence érode les âmes.

Personne ne parle. Personne ne se regarde réellement non plus. L’attente est longue.

Quand vient le tour de Lise, elle retient le temps en fermant les yeux. Juste une minute. Un espace dans lequel elle s’abandonne et épouse la lumière. Elle réinvente un monde sans ténèbres incessantes. Puis, ses pas la portent le long du couloir. Eblouie, elle avance. Happée par les couleurs chaudes, son corps se redresse, elle inspire de tout son être l’essence de lumière.
Sa dose de jour.

Une photo, quelques mots. Bric à book 377

Plateau de scène

Ne me dites pas l’impossibilité d’être qui je suis

J’ai l’immensité du ciel et la Terre comme plateau de scène

Alors de voyages traversés en traversés de voyages

Saltimbanques, danseurs, artistes de tous vents

Nous libérerons les espaces publics, les esplanades, les parcs, les parvis et les jardins

Nous partirons à la rencontre des passants, prendrons les flâneurs comme témoins

Et des spectacles de nos œuvres dansées

Nous puiserons toute latitude de nos arts vivants

Notre liberté retrouvée





Une photo, quelques mots. Bric à book, atelier d’écriture 376

Photo : @ Kayla Koss

Au fil de l’eau 3

Dernière série de cet éphémère où les galets rencontrent l’eau et le sable. A chaque étape, chaque moment choisi pour les photos, il y a eu comme une impression du vivant qui s’en révélait. Je pourrais presque dire que les pierres me parlaient.

Avec le recul, si je compare ma première expérience de l’éphémère, celle faite deux ans plus tôt, que vous pouvez voir ICI, je peux dire que l’eau a révélé davantage la spontanéité de l’instant. Comme une évidence, les galets se sont prêtés au jeu du mouvement, ont trouvé leur place comme allant de soi.

Merci à mes fils Amaël et Lïam pour leur aide lors du transport de tous les galets (qui pesaient leur poids) jusqu’au Courant d’Huchet.

Au fil de l’eau 2

Comme un retour aux sources, les galets rencontrent la roche. La marée est basse et en raison du temps incertain, le lieu – habituellement, il regorge de monde – est quasiment désert. Quelques passants se sont toutefois approchés pour voir ce que je photographiais puis se sont éloignés sans bruit. Le choix du jour s’est imposé pour avoir le moins d’interférence avec l’extérieur. J’aurais pu supporter la pluie, le vent, la fraîcheur de l’air. La foule, non.

A suivre.

L’hiver, on avait pris l’habitude de se retrouver au café.

L’hiver, on avait pris l’habitude de se retrouver au café. C’est toi qui avais choisi l’heure. C’était une heure intermédiaire, entre celle où l’on rentre chez soi et celle où l’on sort dîner. La devanture, éclairée de son enseigne néon « EAT » se parait de rouge et le contraste avec l’obscurité environnante dotait l’emplacement d’un aspect chaleureux. En face du café, il y avait la mer. Les nuits sans lune, on entendait – sans parvenir à les distinguer – les vagues claquer contre le parapet. Plus l’opacité était présente, plus le clapotis s’amplifiait et dans la pénombre déployée je devinais ta silhouette faire face à l’océan. Je commandais deux verres de vin blanc et attendais que tu franchisses le seuil du bistrot.
A l’intérieur il faisait bon. La salle, dans l’attente des clients, était encore déserte. Comme un rappel à commander à dîner, l’enseigne « EAT » figurait aussi sur le mur du fond et embrasait les tables de carmin. L’atmosphère du soir s’enrichissait des parfums de la mer. Blanquette de poisson, filets en papillotes, bouillon de palourdes. Avec le vin, la patronne nous servait des crevettes à l’ail et quelquefois des beignets de calamar piqués de cure-dents qu’une fois délesté de leur mets, tu alignais sur la table comme une palissade.
On parlait travail et projets futurs et, dans le brouhaha des voix qui filtrait de la cuisine, les idées prenaient forme. Tu esquissais quelques ébauches pendant que je notais les bouts d’histoires à venir. C’était une heure riche de sens. On oubliait la précarité du métier, les fins de mois difficiles. Tout paraissait possible à inventer et à vivre.

Avant même de repasser commande, la patronne nous déposait deux nouveaux verres sur la table. C’était le prélude à notre départ. Déjà la salle revêtait ses atours de restaurant, le flot des clients fendillait l’ambiance feutrée dans laquelle nous baignions. Une fois nos verres terminés, nous ne nous attardions pas. Tu m’avais avoué ne pas aimer le bruit des gens.

J’embrassais ta joue, tes cheveux humides d’embruns sentaient l’iode. D’autres histoires me venaient alors en tête. A demain, disais-tu et je répondais oui.
Oui, demain, me répétais-je et je frôlais l’espérance.
J’allumais une cigarette et devant le café te regardais partir. Ta chevelure aux reflets de l’enseigne dansait dans le vent comme une lueur rouge au parfum de la mer.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 374

Je m’en vais


Je m’en vais.
Dans le silence qui suit les grandes déclarations, c’est le pli de ta bouche qui me le dit. Ta bouche que je n’embrasse plus.
J’aurais pu tout aussi bien le dire. Rien n’est formulé mais c’est entendu. Un jour on se regarde et le détachement nous surprend.

Voilà comme ce qui nous unissait nous sépare. On s’écaille en couches fines, on divise les accords. Je te regarde. Et si c’est bien toi que je vois, ce que j’éprouve à te regarder n’a rien de commun avec ce qui m’a attiré vers toi.
Tu détournes le regard.
Je lis l’impatience refrénée dans tes yeux fuyants et, dans la posture de ton corps, ta présence déjà partie.
C’est une déroute singulière, apprivoisée sans grand éclat, juste une lassitude et un désir d’ailleurs qui nous tournent autour depuis des mois.
Nous sommes deux à l’intérieur de la débâcle. Ni vainqueur, ni vaincu.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 373

Photo : @ hesam jr

Escalier C – Porte 26

Je me suis calé dos au mur de l’escalier C, avec vue sur les boites aux lettres. Je ne bougerai pas de la nuit, ni de la journée. Nous sommes le 26. C’est le dernier jour. J’en suis certain. J’ai le cœur qui bat un peu vite quand j’y songe.
Le rituel s’est installé depuis près d’un mois. Je crois que j’ai commencé à les attendre dès la troisième lettre. Au début, j’ai pensé à une pub glissée dans la boite, mais chaque jour les enveloppes étaient de couleur différente. Très vite, j’ai davantage prêté attention aux enveloppes qu’à leur contenu. Les premières, une fois rassemblées tournaient autour de nuances bleues, puis jaunes et enfin rouges. Je les ai toutes punaisés sur le mur de ma chambre face à mon lit comme une immense palette de couleur, aussi grande que le nombre reçu.
Bien sûr chaque missive reçue est intrigante même si elle manque sérieusement d’originalité depuis que j’ai compris qu’il n’y aurait jamais rien d’autre qu’une feuille A4 pliée en quatre sur laquelle était inscrite une lettre de l’alphabet. Une lettre par jour, en commençant par la première de l’alphabet. Ont suivi le B, le C, le D et ainsi de suite dans l’ordre établi depuis l’apparition de l’alphabet latin.
Passée la surprise des premiers messages j’ai cherché à découvrir quelle main venait déposer chaque jour une lettre dans ma boite. J’y ai passé nombre d’heures, sans succès. J’ai tenté celles du jour puis celles de la nuit. Selon la lettre reçue j’y ai associé une heure, j’ai tenté de résoudre des probabilités improbables qui à défaut de réponses m’ont permis de sombrer dans les bras de Morphée avec facilité.
J’attends. J’attends sans certitude, avec une émotion de l’ordre d’une étincelle vibrante. C’est peut-être idiot, dénué de sens et sans doute est-ce le cas pour la plupart des gens. Pourtant j’y vois de l’extraordinaire dans l’ordinaire, une sorte d’éclat de vie dans mon existence inhabitée.

Une photo, quelques mots. Bric à Book #jour16

On avance

@ Bob Jansen

Au rythme démesuré de nos actes, les villes explosent dans le silence enfin acquis.

Et si le long faste des nantis joue encore le jeu de ceux qui dominent, pantomimes grandiloquentes où l’absurde frôle le ridicule, je vois, sinuant dans les profondeurs, nos traces en quête de repères.

On ne va pas compter les points, encore moins les fautes mais trouver sens au milieu des ondulations vivantes. Chaque heure, chaque jour compte. On avance. Nous puiserons le meilleur de l’ombre et nous éveillerons à la lumière.

On avance.

Il n’y a rien que nous ne puissions atteindre. Dans l’infiniment petit naissent les grands chemins de demain.

L’écriture au temps du corona jour 3 – Une photo par jour. Atelier Bric à Book

Pierre, Tom et moi

« Pierre ; attends-moi, t’avais promis de m’attendre », braille Tom.
A chaque fois c’est la même chose, à chaque fois Pierre prouve qu’il court le plus vite, qu’il est le plus grand, que quoi que nous fassions il restera le premier. J’suis pas l’aîné pour rien, dit-il comme un rappel perpétuel. Y a un mélange de fierté et d’agacement dans ses mots. Faut dire que s’il est le premier, c’est parce que Tom et moi on est les suivants. Ceux qui lui ont pris l’attention de maman et même celle de papa. Pierre il aimerait les avoir pour lui tout seul. Il me l’a dit le jour où Tom est né. Il me l’a dit en me regardant avec cet air d’en vouloir à la terre entière et plus particulièrement à moi d’être venu bousculer son monde.

Pierre raconte que quand il sera plus grand, il sera magicien. Le plus grand magicien du monde et alors il nous fera disparaître comme ça, d’un claquement de doigt et en disant cela il claque ses doigts devant le visage de Tom qui sursaute puis se met à pleurnicher parce qu’il croit tout ce que dit Pierre.
Pierre il aime nous faire peur et nous répéter qu’on n’est rien que des minus. Avant ça m’agaçait vraiment et je finissais par le taper et plus il le disait, plus je frappais fort. Et après Papa me grondait et Pierre était content.

Et puis y a eu le jour où on a descendu la colline jusqu’à la rivière. Pierre nous devance. Pierre nous crie que nous ne pourrons pas le rattraper. Et c’est vrai qu’on ne peut pas. C’est vrai qu’il est le premier à plonger dans l’eau, le premier à nager loin, le premier à atteindre la petite île sur laquelle les branches basses des arbres font de supers cabanes et des cachettes fantastiques pour échapper aux monstres, aux pirates et même aux zombies. C’est le premier parce que Tom et moi on n’a pas le droit d’aller sur l’île sans papa ou maman. Même si l’île est tout près, à seulement deux rochers de la rive. Mais Tom veut y aller quand même. Tom qui sait à peine nager et moi qui ai la trouille. Maintenant je me fâche, je dis à Tom que c’est interdit parce que papa et maman ne sont pas là mais il n’écoute pas. Il veut faire comme dans le dessin animé où le héros saute de rocher en rocher pour attendre l’autre rive. Il veut surtout rejoindre Pierre et jouer à se cacher sous les branches des arbres. Je crie à Pierre de revenir mais il fait semblant de ne pas entendre. Il se détourne comme pour me dire débrouille-toi avec lui, c’est pas mon problème. Je regarde Tom qui réussit à grimper sur le premier rocher, se redresse, fier et se tourne vers moi avec un sourire qui lui mange le visage, puis je le vois perdre l’équilibre sur la roche glissante et tomber.
Il tombe vite et disparait tout aussi vite dans la rivière. Alors je l’appelle de toutes mes forces avant de m’avancer dans l’eau, je l’appelle encore en cherchant autour de moi mais je ne vois rien parce que je pleure.

« Pierre ; attends-moi, t’avais promis de m’attendre », braille Tom.
C’est toujours pareil. A chaque fois Pierre prouve qu’il court le plus vite, qu’il est le plus grand, que quoi que nous fassions il restera le premier. J’suis pas l’aîné pour rien, dit-il comme un rappel perpétuel. Aujourd’hui je le crois et je suis content qu’il le soit. Et tant pis s’il continue à ne pas nous attendre. Je sais qu’il reviendra au moindre danger. Même s’il s’en défend, il l’a déjà prouvé.

Une photo, quelques mots : Bric à book 363