le fil d’équilibre

Tu sais, inutile de s’exposer à tous les maux

on peut balayer les secrets et ouvrir les yeux

et si la mécanique du monde vacille

lâcher nos vies précaires et nos béquilles encombrantes

souffler sur nos découpes de cartons et repousser l’ombre

Et pour apprivoiser les nuits oppressantes on maniera l’outil diamant jusqu’à polir toute aspérité niée

Nous prendrons alors le sens du vent et de chaque courant ascendant

nous considérerons la lumière pour retrouver le fil d’équilibre

affermir l’envol du jour et puiser l’audace

sans faillir

et s’il nous faut partir, je n’ai qu’une demande, un cadeau, une offrande d’espérance

Cueillir encore

à chaque aurore

les grains de sucre déposés sur tes lèvres.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du mot BOITE ont découlé 10 mots : Pandore béquille nuit cadeau secret sucre carton ouvrir oppresser outil.

Sculpture land art : Martin Hill

Une journée particulière

Ce matin Anna est entrée dans ma chambre et s’est hissée sur mon lit. Tu dors ? a-t-elle dit sans discrétion et comme je ne réponds rien elle répète tel un perroquet, Louis, tu dors ? tu dors ? tu dors ? Je récupère mon téléphone sous mon lit, jette un œil sur l’écran. On est samedi et il n’est pas huit heures. Anna se blottit contre moi, elle chuchote à présent, me raconte un rêve confus de robots et de licornes. Autant dire que ma grasse matinée est foutue.

Dans la cuisine, papa prépare le petit déjeuner, maman m’embrasse. Je dis que je vais faire un tour et ni l’un, ni l’autre ne proteste, ni ne me retient. Je longe le quai jusqu’au port. Le brouillard se dissipe, dévoilant, entre des nappes de vapeur au-dessus de l’eau, la mer agitée. La journée promet d’être belle. Ça fait trois ans que le ciel est particulièrement bleu ce jour-là, comme pour narguer les onze premières années où il a plu. Je me demande si toi aussi tu ne me nargues pas avec tous ces mystères que toi seul connais désormais. C’est comme un défi auquel je ne participe pas, un défi au ciel, à la terre, au temps figé.

Tu t’en doutes, je grandis. J’ai même pris douze centimètres au cours de l’été. Je me sens maladroit, mal à l’aise dans ce corps qui change, empli de questions et de pudeur que je ne peux pas partager avec toi. Quand je me regarde, c’est un peu toi que je vois. Ça sera sans doute toujours ainsi. Tu grandis à l’intérieur de moi, comme tous ces secrets qui nous liaient, ces fous-rires et tous les silences bruyants qu’on lisait dans les yeux de l’autre. On a souvent joué avec notre ressemblance, tous ces gènes qui formaient un tout. Il était si facile de cacher nos différences. A présent, j’extrapole. Je me demande si tes rêves et les miens se ressembleraient. Je me demande si tu aurais vu Marine comme je la vois. Enfin, ça je n’ai pas trop envie d’en parler. Un autre jour peut-être. Qu’est-ce que je peux te raconter alors ? Que depuis ton départ, le bateau est toujours bâché ? Oui, bon, ce n’est pas un scoop…

Je quitte le port, les souvenirs me suivent sans chagrin. C’est cela aussi vivre. Je pense à Anna, notre petite sœur qui grandit sans t’avoir connu, qui bouscule la tristesse par son rire et sa capacité à être dans le présent. Elle m’attend dans le jardin, revêtue de son déguisement de mariée et brandit un sabre laser, (le tien ? le mien ?) Peu importe, je lui ai donné les deux, elle est fière comme une guerrière des temps modernes. Elle dit qu’elle a aidé maman à mettre les bougies sur mon gâteau d’anniversaire, veut savoir si je la trouve jolie. T’es trop grand, dit-elle encore en levant sa tête vers moi. Je la hisse sur mes épaules. Pas vraiment grand, pas vraiment entier, je pense. Parce que depuis trois ans il n’y a qu’un seul gâteau, parce que c’est sans toi que je grandis, avec ce manque terrible qui m’habille, comme une seconde peau.

De la maison me parvient la voix de papa et le rire de maman. Je t’entends me dire que c’est bien. Je t’entends.

Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie. Sur le thème VOILE, la récolte a été de quatorze mots : Anniversaire, mer, secret, marine, pudeur, cacher, bosco, perroquet, mystère, vapeur, mariée, brouillard, bleu, bâcher. J’ai détourné le mot « marine » et fait l’impasse sur « bosco »

Aimer

Allongé dans l’herbe piqueté de rosée, Nathan, d’un doigt levé, trace sans effort le ciel ombragé et, sous la lumière discrète et la patience du jour, il modèle le caractère du fleuve jusqu’à étreindre l’argile sans faille. Nul besoin de se tracasser de l’absence de Mila, de s’énerver du manque, Nathan anime le verbe dans l’inventivité. Il s’attendrit des mots que sème Mila au cours de sa marche vagabonde, du rien qu’elle transpose en plein.

De ses mains agiles les liens du temps papillotent et chatouillent le vent. Sans impatience, Nathan sculpte l’air dans le rythme lent de l’attente. Il pense à Mila qui voyage. Il pense aux caresses qui courent sur les corps nus, au souffle qui frôle les lèvres ouvertes, au sable qui avance jusqu’à effacer les faiblesses. Les silences, vecteurs du courage d’aimer prennent alors sens. La source coule d’évidence.

Et quand, à l’aube de l’été Mila revient, elle qui excelle à jouir de l’instant, prend Nathan à l’intérieur de ses bras pour franchir tous les ponts de ceux qui s’aiment d’audace.

Tu es rentrée, dit Nathan qui l’enlace à son tour pour l’accueillir.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème FORCE, les mots récoltés à placer sont effort, rentrée, patience, courage, faiblesse, caractère, poil, vecteur, rien, éteindre, exceller, énerver. Comme souvent, j’ai fait l’impasse sur l’un d’eux et joué avec « rentrée » que j’ai détourné 🙂

Être de terre et de lumière

Je porte en moi des millénaires d’existence, la patience de nos pères et la sagesse de nos mères. De la semence à la sève, la terre, le ciel, l’air et le feu m’ont façonné. J’accompagne les sources et le vol des oiseaux, le feu du couchant et la quiétude de l’orient.

L’histoire est récente mais elle prend naissance dans les temps anciens. Un matin, l’Homme a posé sa main sur moi et dans le flux de son sang, j’ai entendu le regard fuyant du monde et toutes traces des humains sans repères. Il portait en lui nombre de pensées en déroute, vacillait sur les brèches de l’existence, petit être usé par des siècles de bitume et de vanité. Ses racines, frêles et périssables avaient délaissé l’essentiel, négligé les modes et les façons de grandir. J’ai puisé loin dans le journal du temps pour lire la mesure de ses erreurs, les nœuds innombrables, les heures glaciales et les orages violents. Pour l’Homme j’ai absorbé les maux de la terre, drainé les trop pleins. J’ai plongé dans les abîmes pour y recueillir la mémoire et l’origine du monde, et dans l’intervalle, j’ai vu le corbeau planer près de mes cimes, tournoyant comme un radar en quête de réponses. La terre grondait, respirait l’air en souffrance et la peur des hommes sans foi. J’ai traqué chaque manque, chaque gouffre et réparé chaque vibration interrompue, offrant des courbes d’horizon et de l’audace, pour accueillir la vie. J’ai ouvert toute amplitude pour, tel un boomerang, lui permettre de revenir à la source. Alors, des racines profondes le chant des montagnes a jailli et dans la résonance du jour les ragots se sont tus. Et comme des notes de musique longtemps réprimées on a à nouveau entendu iodler les mers et le vent.

Pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème Echo ont découlé 13 mots à placer : montagne, mode, ragot, radar, corbeau, iodler, boomerang, hoquet, résonance, journal, gronder, profond, glacial. J’ai fait l’impasse sur hoquet.

Photo : © Lucile Duneau-Délis

Comme une promesse

En décalage horaire les pensées de Noé se heurtaient aux remous de la raison. À l’image du mascaret, un déferlement violent d’ombre et de déséquilibre le menaçait. Il tanguait depuis si longtemps, sans prise avec les variations de la vie, errant dans un va-et-vient empli d’inconfort que prendre la route lui fit l’effet d’une véritable progression. Il ne demandait pas la lune, seulement inventer ses propres repères.

Il longea la plage, s’éloignant de la confusion et du brouillard. Le littoral s‘exposait sans entrave. Il frôla le vent, les parfums de l’iode et du varech. Du ciel auréolé de la syzygie, les hautes vagues fendaient les reflets aux éclats d’argent. Bercés dans l’oscillation de l’invisible, il saisit par grappe tout grain de folie, jusqu’à franchir l’espoir et plonger dans l’audace. Alors, comme une promesse il se dit à voix basse combien vivre pouvait être bon.

Les plumes d’Asphodèle chez Émilie. A partir du thème MARÉE quatorze mots à placer : horaire – variation – remous – haute – lune – oscillation – va-et-vient – vent – mascaret – plage – brouillard – grain – syzygie – basse.

L'amour au temps du corona

Ce matin comme tous les matins, Nathan a rempli de graines le nichoir qu’il a fixé tant bien que mal sur le rebord de sa fenêtre. Les oiseaux sont de plus en plus nombreux à s’y arrêter. C’est l’unique fenêtre de son studio mais il mesure sa chance d’habiter au quatrième étage parce qu’elle s’ouvre presque sur le ciel, contrairement à son voisin du rez-de-chaussée, qui elle, est munie de barreaux. Lorsqu’il se penche sur la droite, Nathan peut apercevoir un jardin lointain et s’il plisse les yeux il distingue le vent bercer les branches d’un figuier près d’une cabane d’enfants.

Nathan s’est levé tard. La nuit dernière il a tchatté avec son meilleur pote reparti chez ses parents, comme la majorité des étudiants. Le veinard le nargue avec les bons petits plats préparés par sa mère et lui a même avoué apprécier se faire cocooner.

Nathan attend midi pour sortir de chez lui. Midi, c’est la bonne heure. Pour Nathan qui exècre les habitudes, il reconnait que depuis quelques jours elles sont de l’ordre du plaisir rare. Il marche sans se presser, son autorisation de sortie en poche, empruntant un trajet différent de celui de la veille et de l’avant-veille. Sur le pont qu’il traverse, il se demande depuis quand il n’a pas pris le temps de s’arrêter pour observer les tourbillons d’eau et le courant courir à toute vitesse vers la mer. Toutes sortes de pensées le traversent, dont un maelstrom de créativité qu’il se promet de mettre à profit une fois rentré.

Les rues désertées ont des allures de fantôme, la ville respire le silence. Nathan croise un homme et son chien, l’un et l’autre indifférents à sa présence. Sans le tragique de la situation, on pourrait croire le monde en sommeil. C’est un peu cela, mais pas tout à fait non plus. Sous les yeux de Nathan le printemps renait, il entend sans mal le chant des oiseaux autrefois masqué par les bruits de la ville. Sur les branches des arbres, les bourgeons éclatent un peu plus chaque jour en nuance de vert. Nathan enfle ses poumons de l’air gorgé de soleil en parcourant le boulevard où les voitures sont aussi rares que les passants.  

Devant la boulangerie, il attend avant de pouvoir entrer – distance de sécurité obligée. Il attend sans hâte parce que l’attente est belle.

Au moment où il passe le seuil de la boutique, le parfum du levain et celui des viennoiseries emplit ses narines. C’est ainsi depuis trois semaines, depuis le jour où le moral en berne il a poussé la porte de cette boulangerie. Il reçoit à chaque fois un concentré d’odeurs aux arômes de douceur et en prime le sourire de Lisa.

De Lisa, Nathan ne connait que son prénom et son bonjour chaleureux. C’est un bon début, pense-t-il.

Confiné dans son studio le reste du temps, Nathan reçoit comme un présent le moment où Lisa lève son bras et saisit la baguette de pain puis lui demande si ce sera tout. Et si Nathan hésite à prendre autre chose, ni l’un, ni l’autre n’est dupe de cette hésitation. C’est le temps du plaisir de se regarder quelques secondes de plus. L’espace d’un instant Nathan et Lisa oublient la peur, ils la claquemurent si loin que tout semble les protéger du danger. Et lorsque Nathan tend sa monnaie et se penche subrepticement vers Lisa, au frôlement de leurs doigts, les deux jeunes gens, sans un mot, imaginent tous les possibles d’un lointain jour à venir.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. 13 mots inspirés d’après le mot ABRI: Sécurité, jardin, créativité, nichoir, cocooner, Kot (facultatif car Belge) protéger, courir, claquemurer, cabane, pensée, bras, bon.

Dis-moi ta présence

Photo © Destin à terre via pinterest

Si je quitte la forêt
Dis-moi la trace de l’homme sans l’ombre
Et efface la supercherie de nos semblants
De tous les vides qui nous ravagent

Faut-il frôler des doigts
L’orée des bois sans fendre le mielleux
Et se camoufler jusqu’à retenir la peine

Taire nos erreurs
Et battre l’absence avide
Des hommes hypocrites

Doit-on plonger dans l’opacité
Et se fondre loin de la lumière
Pour se garder de tous simulacres

Si je traque la tourmente
Dis-moi ta présence
Et la respiration paisible
Des hommes libres
La transparence des jours à venir

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie le thème était Faux-semblant duquel a découlé 9 mots à placer SUPERCHERIE HYPOCRITE MIELLEUX CAMOUFLER SIMULACRE RADOTAGE TRANSPARENCE TAIRE TRAQUER. (j’ai laissé radotage)

L’orignal et le tournesol

Alors qu’il longeait l’orée de la forêt en quête de pâture, un orignal à la retraite entendit un chant lointain pour le moins étrange dans ce lieu peu fréquenté. C’était un jour de fin d’été et l’animal prudent mais néanmoins curieux tendit son regard vers le bois afin de surprendre le chanteur. Peine perdue, il ne voyait rien de rien d’aussi loin et il regretta sa paire de lunettes oubliée le matin même chez lui. Qu’à cela ne tienne, il avait l’ouïe excellente et se dirigeant au son de la mélodie, il avança à petits pas tranquilles, broutant çà et là de jeunes pousses sur les arbustes rencontrés. En approchant d’une dépression envahit de nénuphars, la voix se fit plus distincte, le timbre plus profond, la tessiture rare. L’idée traversa l’orignal qu’il était peut-être en train de rêver et que le rêve était fantastique. A l’image des nymphéas de Monet, dont il avait une copie chez lui, il se trouvait devant un petit paradis : une profusion de nénuphars flottait à la surface de l’eau, ce qui représentait une véritable manne pour ses papilles. Et la voix, étonnamment, venait bien de cet endroit, même si elle avait cessé de chanter dès qu’il s’était approché. Il fit le tour du bassin d’eau, attentif à la moindre présence insolite, au moindre fait bizarre mais le seul qu’il repéra était un unique tournesol qui lui tournait le dos. Pas de quoi y voir une étrangeté, non plus, se dit-il si bien qu’il reporta son attention sur les appétissants nénuphars et entreprit-il de satisfaire sa gourmandise.

Si le plaisir de la dégustation valait le détour, l’orignal n’arrivait pas à se défaire de la sensation d’être observé, aussi leva-t-il subitement la tête afin de surprendre l’éventuel importun. Il eut tôt fait de remarquer le tournesol à présent tourné vers lui. La fleur, bien qu’un peu frêle, était jolie. Elle affichait un sourire timide et s’excusait d’avoir troubler son repas. Au son de sa voix, gorgée de soleil, l’orignal frémit et la considéra avec un intérêt non dissimulé.

– Est-ce toi qui chantais un peu plus tôt, demanda-t-il et le tournesol hocha lentement la tête.

– ça vous a plu ? demanda la fleur soudain épanouie.

– Eh bien oui, dit-il. Ta voix est captivante, innovante et crois-moi j’en ai entendu dans ma vie. Mais quelle idée de chanter en ce lieu retiré. Ce n’est pas ici que tu trouveras ton public.

– C’est que j’ai été renvoyée de mon travail et depuis, j’erre un peu au hasard.

– Renvoyée, répéta l’orignal interloqué. Et pourquoi donc ?

– J’ai passé l’été à chanter et puis on m’a dit qu’il me fallait danser à présent. Mais j’ai la tige fragile, expliqua la fleur avec tristesse.

– Je pense pourtant qu’avec ta seule voix, tu pourrais soulever l’enthousiasme des foules.

Le tournesol éclata d’un rire joyeux. Cette espèce d’olibrius venait de lui remonter le moral en un rien de temps. Et la faim qui lui tiraillait les pétales fut reléguée au loin. Il y avait longtemps qu’elle n’avait été nourrie de compliments.

– Seriez-vous visionnaire ? demanda-t-elle

– Non, non, quoique dans mon métier, être capable d’intuition est le sel de la réussite. Je me présente, Elan des bois. Impresario à la retraite. Mais pour toi, je suis prêt à rempiler sans hésiter. Il est des voix qui méritent nombres de rencontres.

Pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie. A partir du mot ORIGINAL douze mots à insérer dans le texte : EXTRAORDINAIRE FANTASTIQUE BIZARRE ORIGNAL TOURNESOL OLIBRIUS UNIQUE VISIONNAIRE SURPRENDRE INNOVER IDEE INTERLOQUER

Photo : Nymphéas (détail) C.Monet

Ma révolution

J’ai attendu la sortie du lycée pour prendre ta main. J’ai le cœur qui bat si fort que j’ai cru que j’allais tourner de l’œil. J’arrive à peine à discerner le tapage habituel qui sonne la fin des cours ‒ les bousculades, les cris, les rires des autres élèves ‒, du trouble provoqué par tes doigts enlacés aux miens.

Et puis, j’ai entendu mon pote Bastien m’appeler alors j’ai très vite lâché ta main et tu t’es éloigné sans m’attendre. Faut pas être devin pour comprendre combien mon manque de courage te déçoit. Je ne me suis pas attardé avec Bastien, j’avais le stupide espoir que j’allais finir par te rattraper mais non, t’avais déjà fichu le camp. Alors j’ai fait seul le chemin que l’on fait habituellement tous les deux. J’ai longé le boulevard des arts puis tourné dans la rue des manufactures. L’industrie de textiles est encore en grève. Les murs extérieurs affichent toujours la même banderole « Sans culottes, sans pantalons, pas de pognons pour les patrons » La première fois qu’on l’a lu ça nous a fait rire. Les jours suivants beaucoup moins. L’inquiétude dominait parmi les grévistes. Je me souviens du jour où tu as été parler avec eux et du discours que tu m’as tenu après ça. On marchait l’un à côté de l’autre d’un bon pas égal. Tes propos frisaient l’exagération, tu parlais de révolte et de mutinerie, exalté par l’idée de changer le monde et moi j’observais tes mains qui s’agitaient en tous sens comme pour donner plus de poids à tes idées révolutionnaires. Je lorgnais aussi ton profil et la ligne de tes lèvres. Trop souvent. Trop insistant le regard, c’est sûr, mais rien à faire, je n’arrivais pas à me détourner de ton visage. Alors, d’un coup, tu t’es arrêté et j’ai vu le pétillement de tes yeux et ton audace lorsque tu m’as poussé du plat de ta main jusqu’à ce que mon dos heurte le mur. Sous le choc, tétanisé par ta détermination j’ai lâché mon sac à dos. Alors ta bouche. Ta bouche sur la mienne. C’est fou comme à ce moment précis – dans la brusquerie du geste et la douceur qui a suivi – j’ai enfin trouvé un sens à ma vie. J’y ai cru. J’ai réellement cru que j’allais assumer mes sentiments à la vue de tous. Pourtant je me revois, dans un flash, en train de te repousser brutalement, ramasser mon sac et m’enfuir loin de toi.

Je me sens comme figé sans parvenir à traverser la toile qui me retient de t’aimer. Parce que le jugement de mon père. Aussi intransigeant qu’intolérant et ses paroles blessantes qu’il me crache à la figure dès que je suis devant lui. Parce qu’en écho, le silence de ma mère comme un reproche retentissant.

Je traverse la route en biais pour rejoindre le parc. Ça rallonge mon temps du retour chez moi mais je ne suis pas pressé de rentrer. Dans le parc, il y a cet endroit où on aime se retrouver, près de la grande sculpture de bois et de métal. Elle me fait penser à l’affiche du tableau «  »L’oiseau bleu et gris » de Georges Braque que tu as punaisé sur le mur de ta chambre. T’es tout le temps dans mes pensées, tu le sais ça ?

Je vais t’attendre ici et tant pis si la pluie commence à tomber. Je vais attendre et espérer ta venue. Je pense que si j’avais une utopie à défendre ce serait nous et tous ceux qui subissent la discrimination d’aimer. Et cet oiseau serait mon étendard. Je crois qu’il est temps que je trouve ma résistance et ose affronter les changements à venir.

On peut recommencer. Je te prendrai la main et la lèverai haut vers le ciel, comme un poing dressé à la face de toutes les intolérances.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie : douze mots à placer mutinerie-trouble-manque-culotte-bois-changement-utopie-industrie-recommencer-tourner-tableau-tapage. Les autres textes à lire ICI

Crédit photo : L’oiseau bleu et gris.
Georges Braque

Entre deux mouvements

Ce soir, comme tous les soirs après le travail, Louise a pris l’autobus et s’est assise au fond, à droite. C’est une place qu’elle affectionne. Elle aimerait pouvoir arriver à dormir, récupérer un peu de la journée avant le rush du soir. Mais le bus est bondé. Tant d’existences dans un espace aussi réduit, ça lui donne le tournis. Surtout lorsqu’ils parlent fort au téléphone. Ça la sidère ce manque de discrétion assumé.

Dans le grincement des portes qui s’ouvrent et se referment, les bruits de la ville au dehors résonnent comme une symphonie désaccordée. Les rues défilent aussi vite que les écrans publicitaires en quête de clients. Sans surprise, le culte de la consommation s’affiche partout.

Louise se voudrait au-dessus du monde, en suspension légère ; flotter dans l’air calme.

Elle se trouve entre deux mouvements. Elle pense aux enfants à récupérer à la garderie de l’école, à leurs doigts collants et leurs bises mouillées et puis superviser les leçons mal apprises, supporter leurs cris dans leurs jeux, préparer le dîner, tenir bon devant leurs suppliques enfantines quand ils veulent regarder la TV après 20h. Ne pas oublier de mettre une machine en route. Plier le linge de l’avant-veille qui traine encore dans la panière, faire le lit qu’elle n’a pas eu le temps de faire ce matin. Demander à Vincent de réparer l’aspirateur ce week-end, ne pas s’arrêter sur son sourire fatigué, et l’usure prématurée de son corps malmené par les chantiers.

Louise pense à tout ce qui l’attend à la fin de ce trajet et puis elle ferme les yeux. Ça n’occulte pas le brouhaha incessant mais elle s’en accommode. Elle pourrait même y trouver l’attente délicate, presque monacale. Celle où elle erre sans lien, où elle ne compromet rien. Où l’existence trouve sens dans les plus petites secondes qu’elle vit.

Et puis elle se souvient. Elle se souvient de ce petit miracle renouvelé qui additionne toutes les années passées. Ce petit miracle où, étendus dans le lit, malgré les soucis d’un quotidien qui usent les rêves,Vincent se tourne vers elle et elle vers lui. Trop épuisés pour s’accorder une pause charnelle, emplis d’inquiétudes pour l’avenir. Ce moment bordé de silence où ils s’enlacent et s’endorment blottis dans la chaleur de l’autre.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. A partir de l’interjection CHUT, douze mots à placer : SILENCE BRUIT DOIGT SYMPHONIE DISCRETION CALME MOUCHARDER MONACAL MIRACLE CULTE CRI COMPROMETTRE. Ai-je besoin de préciser que comme d’habitude j’ai fait l’impasse sur un mot ? 🙂 Les autres textes à lire ICI

Photo ©Travis Huggett via pinterest.

Cet instant lisible

Aujourd’hui j’ai dix ans et ma mère est venue me chercher à la sortie de l’école. C’est une surprise. Je peux compter sur les doigts de mes mains le nombre de fois où elle a réussi cet exploit. Je la vois de l’autre côté de la rue ; elle ne se mêle pas aux parents qui attendent devant la grille, se tient en marge des bavardages. Si elle pouvait se fondre dans la pierre sur laquelle repose son dos, elle le ferait. Elle est comme une fleur qui n’éclot que par intermittence. Elle s’ouvre dans la discrétion et se referme au moindre choc. Ma mère est une femme à la force fragile et farouche qui aujourd’hui est parvenue à traverser le village pour venir jusqu’à moi.

On évite la grand-rue et la place du marché, privilégiant les ruelles désertes. Son pas est léger comme l’air et je m’applique à rester à sa hauteur. Ma main est dans la sienne. C’est la sensation la plus consolante que je connaisse. Dans l’ombre des pierres la chaleur est moins vive, presque bienveillante. Aussi, quand nous prenons le sentier qui longe la forêt, le contraste de la lumière et la touffeur de cette fin d’été est saisissant. Les senteurs boisées saturent les sens. Fougères s’épanouissant à l’ombre des pins, taches de bruyère tranchant sur le vert, mousses tendres, ronciers gorgés de mûres. « Que dirais-tu d’une tarte pour ce soir », dit ma mère et je me tourne vers elle, la mine gourmande anticipant le plaisir d’y goûter. Mais avant ça, son sourire nourrit le mien. Pendant de longues minutes silencieuses on ramasse les fruits noirs autant qu’on en mange. Nos bras sont striés de petites coupures ; nos doigts, nos lèvres, tachés de rouge.

C’est moi qui pousse le portillon de notre jardin. Ce dernier est à l’image de ma mère. Sauvage et fragile. Il y pousse des fleurs de carottes et des boutons d’or. Et si elle surprend mon père arracher la moindre herbe folle, elle s’allonge sur la terre, les bras croisés sur son buste, le regard buté jusqu’à ce qu’il abdique et la rejoigne dans un éclat de rire.

Je devance ma mère, me précipite vers mon père. Sa présence me rassure. C’est lui qui m’a appris à voir différemment, à profiter de toutes ces petites choses sur lesquelles on ne s’arrête presque jamais. On regarde avancer maman. Elle porte sa robe sur laquelle dansent de petites fleurs jaunes et dans la lumière déclinante du jour on a l’impression qu’elle est un bout du soleil. Tout à coup loin de nous mais empli de chaleur.

Aujourd’hui j’ai dix ans et déjà beaucoup de souvenirs que je dépose dans un cahier. C’est un cahier comme un livre en devenir. Il est épais et sans lignes, aux pages blanches que j’évite de corner. Quand mon père me l’a offert l’année précédente j’y dessinais des chevaliers aux armures étincelantes, des écuyers et des châteaux forts. A présent j’écris. J’écris au stylo noir des souvenirs en couleurs.

 Des souvenirs de toutes les fois où je lève la tête vers ma mère et où elle me sourit. De cet instant lisible où elle est réellement présente avec nous.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Cette semaine le mot PAGE nous a inspiré quatorze mots : CAHIER JARDIN ARRACHER BLANCHE SORTIE ECUYER TOURNER STYLO MARGE COUPURE CORNER CONTRAT LIGNE LEGER LISIBLE. Comme souvent, j’ai fait l’impasse sur l’un d’eux. Les autres textes sont à lire ICI

Un paradoxe difficile à atteindre

Pierre regarde Noémie endormie. Noémie au tempérament lunatique, à l’intelligence vive, au rire grave. Noémie et tous les silences qu’elle ne livre pas. Un paradoxe à elle seule, parfois difficile à atteindre.

Pierre va à la fenêtre. Pendant un long moment il fixe son reflet et les arbres ; la rue déserte, mal éclairée. Par intermittence, l’obscurité s’illumine pour mieux retourner à la nébulosité. Les éclairs zèbrent un ciel empli de confusion. Au delà de la rue, Pierre devine l’océan déchaîné. Le vent souffle fort, la grêle qui tombe est assourdissante. La météo avait annoncé des orages, et depuis plusieurs heures maintenant, la tempête fait rage.

Pierre pense au hasard de la rencontre et à l’occasion extravagante qui l’a poussé à parler à Noémie quelques mois plus tôt. Il s’était arrêté à la terrasse d’une brasserie et avait commandé un café. Il avait regardé et écouté les vagues lécher le sable jusqu’au moment où la voix de Noémie avait attiré son attention. Il se souvient de la quantité de boules de glace qu’elle avait commandé ‒ autant que les couleurs de l’arc-en-ciel, avait-elle demandé au serveur ‒ Il se souvient de la question qu’il n’avait pas pu retenir de poser. Et de la réponse espiègle, de Noémie. Deux petites phrases anodines à l’effet colossal.

Pierre entend Noémie se lever. Il ne bouge pas. Pas encore. Il a parfois du mal à se situer dans son histoire avec elle. La fragilité de Noémie et, tout autant sa force, lui donnent le vertige. Son inconstance déstabilise sa propre constance. Un paradoxe de plus.

Le jour se lève et révèle les dommages de la nuit d’orages. La rue, envahie de débris de toutes sortes, détritus, branches cassées, jusqu’au sable venu de la plage, a des allures de fin du monde.  

Pierre voit la silhouette de Noémie se dessiner et s’approcher de lui. Il devine son sourire. Et Noémie, aussi aérienne qu’un papillon, lui souffle un bon jour en disant « On va voir la mer ? » Il la regarde enfin, si différente des filles qu’il a fréquenté auparavant. Il la regarde et son tourment s’apaise. Peut-être est-elle difficile à atteindre mais pas inaccessible, se dit-il.

Nul ne sait ce que l’avenir nous destine et cette pensée galvanise Pierre. D’un mouvement désinvolte, il saisit la main de Noémie, l’entraîne dehors et se met à courir dans la rue encore déserte.

Et le rire soudain qui l’accompagne suffit à sa raison.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Avec le thème Imprévisible, Quatorze mots à placer : Hasard Lunatique Intelligence Météo Confusion Soudain Papillon Effet Extravagant Zut Boule Destiner Dommage Désinvolte. (Une fois encore je n’ai pas réussi à caser l’un d’entre eux).

Les autres textes à lire ICI

Visuel peinture : M.C Escher

Le chant de ta voix

Je me suis réveillé au son de ta voix et de l’air que tu fredonnes. La mélodie arrive de loin ‒ peut-être de l’intérieur de toi ou d’un lieu où les arbres dansent encore sur les plages de sable blanc. Elle dévoile nombre de choses. J’y saisis l’idée d’un dialogue. Le rythme, ardent, envoute le chant des cigales et celui des oiseaux. Et dans les silences qui suivent, roulent les murmures en formation. J’y entends aussi le tintement du vent à l’horizon et la rosée au creux des pelouses vert tendre.

J’ai alors imaginé poser mes pieds nus sur les tapis moelleux de mousse fraîche et fouler l’humidité. Bien entendu, je rêve. Et le rêve est bon. Je ne m’y arrête pas pour autant. Il est vain d’alimenter la nostalgie.Si le monde a perdu ses repères, il nous faut en trouver de nouveaux.

Nombres d’heures sont passées à travailler notre labeur. Avant le soir, nous nous accordons une pause. Allongés sur le sol aride, les bras en croix, le regard tendu vers le ciel, seuls nos doigts se touchent. ‒ c’est le jeu de nos mots discrets. La voute est semblable à une chape grise dans laquelle on distingue de vagues nuances. Comme un môme devant le sapin, le jour de Noël, j’espère le bleu à chaque rafale de vent et en secret, tous les deux, formons l’espérance du futur.

Ce matin, ta voix m’a de nouveau réveillé. A l’image d’un accueil chaleureux, la résonance est belle, le chant ouvert ; généreux. C’est d’autant plus beau que de nos jours il est rare d’entendre les gens chanter. A la tonalité entendue, je me suis souvenu des saisons. Du goût sucré de l’été, du parfum des feuilles à l’automne, de la pluie les jours d’hiver, du retour de la lumière au printemps. J’ai pensé que de nos erreurs passées émergent le meilleur. Bien sûr, il reste beaucoup à faire, à écouter et à dire. J’ai alors caressé l’idée de raconter le monde à ma manière. Peut-être écrire les teintes intenses du safran et de l’azur, la poésie des astres. Et continuer à inventer demain.

Tout ce que je vois lorsque j’entends le chant de ta voix.

Pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie : cette semaine douze mots à placer. TAILLEUR PELOUSE PLAGE PERDRE NOSTALGIE CIGALE LUMIERE ARBRE CROIX ACCUEIL AZUR ARDENT. (J’ai fait l’impasse sur le premier.) Les autres textes à lire sont ici

crédit photo : Volodymyr Zinchenk

Et tout mon univers a frémi

Je suis conteur d’histoires. Je vais par les sentiers, jusqu’aux villages les plus reculés pour un soir ou deux, narrer des récits imaginaires. Par principe je ne raconte jamais mes histoires vécues. Mais il y a des exceptions incontournables. Et celle que je vais te dévoiler l’est assurément. Je ne trahis aucun secret, ou peut-être le plus grand que je n’ai jamais osé rêver.

Le jour dont je te parle, la vallée se diluait déjà dans une atmosphère hivernale et sur les hauteurs le bleu s’ourlait de blanc. J’y habitais depuis des années et j’aimais bien m’y poser lorsque je revenais de mes voyages. Bien sûr j’avais une raison plus secrète de me réjouir de rentrer, mais je n’en parlais guère. A l’époque je taisais mes escapades chez Sara.

Au fond du vallon, il y a une colline qui côtoie presque le ciel.  A son sommet, se niche une bourgade où ne vivent que des femmes. Les habitants de la plaine évitent le lieu comme si toutes les conspirations du monde y trouvent naissance. L’affranchissement des habitantes ne plait pas beaucoup aux hommes des villages alentours. Ils médisent, affirment que seules des sorcières peuvent habiter tout là-haut, où rien ne pousse. C’est en partie vrai. Le sol est aride. Un vent sauvage souffle plusieurs heures le jour, s’assoupit en fin de journée pour reprendre de plus belle, la nuit, sans jamais se taire. Il y pleut rarement. Et les étés sont écrasants. Mais nulle magie en ces lieux, nul secret d’initié. Les femmes y travaillent dur et y gagnent le droit d’y vivre libres.

A chaque fois que j’ai franchi les derniers dénivelés j’ai toujours eu l’impression de me trouver à l’abri du monde. La maison de Sara est faite de pierres et de terre, emplie de dizaines de trucs utiles et inutiles qu’elle aime que je lui rapporte. A l’intérieur, la chaleur y est belle. Les heures heureuses. J’y reste quelques jours puis reprends la route dans tout le pays.

Sara, je l’ai rencontrée par un de ces hasards qui changent le regard sur le but de notre existence. Les premiers mois on se voyait en cachette. Puis, vinrent tous les autres, ceux où je vins conter mes histoires au rythme du vent. C’est un moment de repos, une pause bienvenue dans la journée des habitantes. Où que j’aille, où que je me pose, dès que je prends la parole, la magie opère. Ça me fait toujours l’effet d’ouvrir un coffret aux mille secrets. En un clin d’œil, les visages perdent leur austérité, les yeux s’illuminent.

Le jour dont je te parle, j’étais arrivé plus tard que les autres fois. La nuit tombait déjà. La montée avait été ardue, le sentier glissant et le vent annonçait une tempête. Près de six mois avaient passé sans que je ne rende visite à Sara. Six mois à traverser le pays pour raconter mille et une histoires. J’avais hâte de la revoir. Six mois, c’est long quand on aime. J’ai frappé à la porte de sa maison. Habituellement elle sait quand j’arrive et en cela peut-être est-elle un peu sorcière. Comme elle ne répondait pas, je suis entré et je l’ai appelée. La pièce à vivre baignait dans la pénombre. Je me suis inquiété de trouver le feu éteint, de ne pas la voir m’accueillir comme toutes les autres fois. Mais de la porte de la chambre la lumière filtrait. J’y ai entendu un pleur. Troublé, je me suis avancé. C’était un pleur un peu étrange, qui, me suis-je dit, n’avait pas lieu d’être. Pourtant il était ouvertement présent et assez fort, crois-moi. Ça m’a fait un drôle d’effet de l’entendre. Je n’arrivais pas à savoir s’il fallait que je franchisse le seuil de la chambre ou si je devais rebrousser chemin. J’ai néanmoins poussé la porte. Sara était allongée dans le lit et te tenait dans ses bras.

Chut, écoute, te dit-elle. Et après une respiration, elle a ajouté, Écoute la voix de ton père, et tu t’es aussitôt apaisé contre son sein. Sara a levé les yeux vers moi, ainsi que son sourire.

Et tout mon univers a frémi, mon tout petit.  

Pour les plumes d’Asphodèle quinze mots sur le thème du secret. COFFRET CACHETTE CONSPIRATION DEVOILER PRINCIPE CHUT CLIN D’OEIl INITIE VENT TRAHIR TAIRE TRUC POLICHINELLE PERCER PROTEGER. Quatorze d’entre eux m’ont inspiré.

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Danseur de corde

Bruno avait été un enfant téméraire, réfractaire à l’autorité paternelle. Il n’aimait ni l’école, ni travailler la terre de son père. En classe, il trouvait le temps long, ne s’égayait qu’au moment de la récréation. Ce temps-là fut néanmoins vite révolu, le jour où il réussit à grimper au plus haut du seul platane de la cour. Il avait sept ans, et pour seule réponse à son entêtement il avait dit vouloir toucher les nuages. La raclée qu’il reçut de son père le soir-même, le dissuada de réitérer l’exploit en public.

Dans la campagne environnante, il choisissait des arbres aux branches basses afin de faciliter son ascension ; puis le temps passant et l’aisance acquise, il prit des risques calculés. Les réflexes étaient pourtant innés. Saltimbanque dans l’âme avant même de connaître l’art de l’acrobatie.

Les jambes suspendues à la branche, le corps plongé dans le vide, Bruno voyait, comme une métamorphose, l’univers à l’envers. Et en oubliait le poids de la terre.

L’été de ses dix-huit ans, embauché pour toute la saison à l’auberge de la ville voisine pour y faire la plonge, il rencontra Cécile. Elle servait en salle et ne croisait guère Bruno. Pendant ses pauses, elle ignora longtemps qu’il l’observait.

Elle s’adossait au parapet de pierres pour fumer. Bruno, devant ses éviers, attendait toujours le moment où elle écrasait sa cigarette. C’était un moment qui, à ses yeux, s’ouvrait sur un instant saisissant. Cécile jetait un œil autour d’elle, comme pour être certaine de ne pas être vue, puis, avec dextérité, à la seule force de ses bras pour escalader le parapet, elle se hissait sur la bande étroite. Elle se tenait debout, fière et droite. Le regard portait loin. Et, les bras tendus pour maintenir son équilibre, elle avançait.

Du haut du muret elle paraissait aérienne, comme en lévitation. Nulle peur dans ses yeux, nul vertige annonciateur de chute. Elle marchait avec grâce, comme un funambule sur son fil.

L’hiver qui suivit, Bruno et Cécile réinventèrent le monde. Tous deux sous le duvet, à l’écoute du feu froufroutant dans l’âtre, les nuits froides se teintaient de projets d’avenir. Ils se nourrissaient des crêpes au sirop d’érable et regardaient des films qui racontaient des histoires de voltiges et d’acrobaties. Parfois le tragique dérivait vers l’horreur quand l’un des circassiens tombait de si haut qu’il ne s’en relevait pas. Bruno, conscient des dangers, ne pouvait cependant envisager l’avenir que dans les airs.

Ils prirent la route. Nomades des temps modernes, saltimbanques passionnés, les numéros répétés et présentés entretenaient la passion.

Bruno, au-dessus du monde, libre de tanguer sur l’air, loin de la terre, frôlait enfin chaque jour les nuages.

Les plumes d’Asphodèle, chez Emilie. Onze mots à placer : DUVET HORREUR AIMER TEMPS FEU FROUFROUTER VERTIGE SIROP FROID FRÔLER FILM ROULETTE RISQUE REFLEXE

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Ce qui nous lie

L’arôme du café s’échappe en volutes odorantes. On a veillé si tard que c’est déjà le matin. J’ai laissé les heures coupées d’insomnies accaparer la nuit. Je vous ai regardés dormir. On a tous drôlement vieillis. Mais dans votre sommeil, je vous ai trouvé beaux. Beaux à l’intérieur de vos coquilles fragiles, beaux de vos vécus. Nous six, c’est une drôle de combinaison. Des disputes et des rires. Des projets de vie, des luttes, des rêves différents. Des défauts en pagaille. Et un lien filial tellement fort qu’il me grandit encore. Bien sûr, toi t’es plus là, et c’est bancal sans toi, mais on entend toujours ta voix au détour d’une intonation, on te retrouve dans l’expression d’un regard, d’un geste, d’un rire de l’un de nous. T’as pas disparu de nos répertoires téléphoniques.

Je suis sortie de la maison. Pieds nus dans la verdure j’ai foulé les hautes herbes humides de rosée. Ça chante le printemps tout autour de moi. Les oiseaux se lèvent si tôt.

J’ai marché jusqu’à l’étang. Sur la berge, le radeau de notre enfance n’est plus qu’un souvenir, quelques restes de bois recouverts de mousses et de champignons. Entre les roseaux, ça grouille de têtards. J’entends les cris de nos batailles dans l’eau glauque.

Au bruit soudain de la musique assourdissante qui s’échappe de la maison, je sursaute avant d’éclater d’un rire bref. Il n’y en a qu’un pour réveiller les autres au son d’une fanfare. Au moins, toi, maintenant, tu n’as plus à supporter cela.

Les rideaux s’ouvrent. A présent le soleil emplit la maison. Le brouhaha des voix me ramène vers vous. On s’enlace comme des enfants. T’es là, à l’intérieur de nous.

J’ai fermé les yeux. Je te sens tout près. Et comme au temps de l’enfance, je laisse les voix de ceux que j’aime apaiser mes peurs. C’est un doux murmure bordé de velours. Il y a tant de vie en nous qu’elle balaie l’idée même de ta disparition.

On ne se promet rien. Nos silences parlent pour nous. Nous savourons ce qui nous lie.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Quatorze mots à placer dans le texte : OISEAU FANFARE SOLEIL RIDEAU COMBINAISON VERDURE CAFE INSOMNIE RENOUVEAU VELOURS SOMMEIL SURSAUTER SORTIR SAVOURER

Quartier Latin, quatre heures du matin.

Quartier Latin, quatre heures du matin. Sur la place de la Contrescarpe, Rémi quitte le groupe d’amis avec qui il a passé la soirée. Flânerie dans la nuit claire, il avance à contre-courant. C’est en bas de la rue Mouffetard qu’il croise Marie toute de rose vêtue. Marie qui, d’un pas pressé, se hâte vers chez elle. Entre les jeunes gens, le tempo différent provoque un choc. Une secousse de l’ordre du sismique. Rémi, aspiré par la prolifération d’émotions que la présence de Marie entraîne, prend la mesure de l’ordinaire qui se pare d’extraordinaire. Au même moment Marie se rappelle le sourire de Rémi entrevu quelques heures plus tôt sur la place de la Contrescarpe. Un sourire tendre et audacieux. Un joli mélange de genre, pense-t-elle.

Un peu par bravoure, Rémi frôle la main de Marie. Une sorte de reconnaissance implicite incite les jeunes gens à poursuivre leurs pas dans le même sens de marche jusqu’à la chambre de Rémi.

En équilibre, sur la margelle du temps fragile, les mots sont superflus. Ils racontent les amours de jeunesse et les plaisirs éphémères. Un intervalle suspendu où chaque instant est à l’opposé de moments décadents. Quand le hasard s’en mêle, pensent les jeunes gens, il faut suivre le cours de l’inattendu. Goûter l’air du temps avec gourmandise. Tous deux veulent profiter des heures à venir.

Dans l’immédiateté Rémi déshabille Marie. L’effeuillage est malhabile. Un peu tremblant. Fasciné, Rémi s’arrête sur la rondeur de la hanche de Marie et suit des yeux le minuscule poisson-chat qui orne la peau blanche. Au début, hésitant, Rémi dessine du bout des doigts le corps allongé, et la chair émouvante dans la mouvance des caresses l’enhardit.

Rémi regarde Marie, qui à son tour, le regarde. Le désir les aspire, dévore les heures suivantes, puis jambes mêlées, souffle paisible, les corps s’endorment.

Au matin, Rémi se réveille sous le regard serein de Marie. L’atmosphère printanière auréole le jour et le corps nu de Marie. Troublé, Rémi effleure les lèvres, murmure bonjour, cueille le sourire de Marie. Respire sa peau.

L’enlace fort.

Ils se regardent encore.

Comme une promesse à venir aujourd’hui teinte déjà leurs lendemains.

Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie. Seize mots à placer dans le texte : PLAISIR HASARD PROFITER CUEILLIR AUJOURD’HUI LENDEMAIN ROSE SEREIN POISSON PROLIFERATION LATIN IMMEDIATETE MARGELLE DESIR DECADENT DEVORE

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Et demain

Ce matin tu t’es levé, le cœur bousculé par la réalité du futur présent. Pétri de colère, d’incompréhension et d’inquiétude. Tes illusions envolées à la lisière de tes dix, seize ou vingt ans.

La Terre au bord de la rupture. Ce n’est pas le titre d’un conte, ni un film à gros budget avec sensations fortes à grand renforts de trucages. Tu ne sais si l’histoire finira bien. C’est ta réalité. Et celle de ceux qui naissent aujourd’hui. Et toi qui décides d’avancer. Avancer pour renverser l’inertie des plus grands de ce monde, débattre de l’urgence d’agir. Et tu te moques des mégères qui jugent que ta démarche égale l’utopie. T’en as marre des égoïstes. Des individualistes harassés par le poids de l’indifférence. Des arrogants et des matérialistes. Et de tous ceux qui n’envisagent pas changer le cours des choses, encore moins s’engager à corriger leurs erreurs.

Petits êtres imbus d’eux-mêmes.

Toi, tu veux croire à des lendemains meilleurs. Lever les yeux vers le ciel et ne pas le voir gris quand il devrait être bleu. Tu souhaites des lendemains où la terre sera fertile, sans culture intensive, où consommer ne rimera pas avec excès.

Tu ignores où tout cela te mènera. Mais ça ne t’empêche pas d’avancer. Au contraire. Tu puises ta force dans ta détermination et la coalition, le mariage improbable du pragmatisme et de l’espérance. Tu veux pouvoir célébrer l’avenir, les pieds ancrés dans le sol, le regard porté vers les cimes des arbres et le haut des montagnes. Regarder les fleurs s’épanouir, les jonquilles et les soucis fleurir et orner de jaune vif les jardins. Tu refuses la censure des gouvernements sur l’état de la fragilité de la planète et la politique de l’autruche qu’ils appliquent. L’insupportable silence de ceux qui précipitent l’avenir vers la désolation. Alors tu marches. Et élèves ta voix. Avec des milliers d’autres.

Éveiller les consciences. Une promesse d’avenir qui côtoie le merveilleux. L’espoir des générations à venir.

Les Plumes d’Asphodèle et quinze mots à placer : MERVEILLEUX CONSOMMER MARIAGE SOUCI FLEUR MEGERE FRATRIE UTOPIE HARASSE HISTOIRE FERTILE ILLUSION CELEBRER CONTE CENSURE.

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Peindre le vent

Adrien habitait un moulin à vent dans un pays sans vent. Dans la contrée il faisait figure d’original pour deux raisons. Son humour et sa passion pour la peinture. Il affirmait d’un ton plein de malice qu’un jour lointain, un grain de folie avait soufflé sur le pays, un grain d’une telle ampleur que même les poules avaient perdu le sens des priorités et ne savaient plus voler. Alors pour contrecarrer l’absence de vent, il peignait. Les habitants, occupés à des affaires importantes, accordaient peu de crédit aux dires d’Adrien et encore moins à la passion qui l’animait. Ils pensaient tout haut qu’il ne fallait pas chercher bien loin pour savoir d’où venait le grain de folie. Mais Adrien n’avait que faire de l’avis des habitants. Tant qu’ils lui fichaient la paix, il essuyait leurs reproches avec philosophie.

Il est vrai qu’Adrien passait la plus grande partie de son temps à tenter de capturer le vent inexistant. Capter la plus petite vibration, la moindre variation, saisir un souffle et ensuite.

Ensuite peindre. Peindre le vent.

Il utilisait de grandes feuilles de papier sur lesquelles il transcrivait les courants. Tel un chef d’orchestre il maniait le pinceau chargé de peinture, tantôt en gestes larges, tantôt en petites touches légères. Chaque tempo assorti de nuances colorées fusait comme la musique. Il peignait de l’aube au crépuscule, l’esprit tourné vers des sons intérieurs, perçus de lui seul, à l’écoute de tous les chants multiples du vent inexistant.

Le soir venu, il retrouvait Pauline. Il ne savait dire si c’était elle qui le rejoignait ou si c’était lui qui rattrapait Pauline. Toujours est-il que le contraste entre les doigts tâchées de peinture d’Adrien sur la peau parsemée de taches de rousseur de la belle, offrait une palette assez inédite au peintre.

Il veillait tard, écoutant des heures durant le souffle paisible de Pauline, frôlant de sa paume la beauté ronde du corps endormi. Les courbes semblables aux dunes de sable, à la couleur de blé mûr donnaient de nouvelles couleurs aux nuits d’Adrien. Il tenait à rester le plus longtemps éveillé pour graver chaque instant partagé. Pauline, aussi insaisissable que le vent, Pauline qui traversait les flots et les courants de l’existence sans jamais briser la sienne. A l’égale de sa passion. Sa bouffée d’oxygène. Le sel de la vie.

Les Plumes d’Asphodèle, chez Emilie. Quatorze mots à placer dans le texte SAC MOULIN BEAUTE POULE FOLIE VEILLER MALICE ESSUYER SEL SABLE BLE PAPIER PARSEMER PEAU

Tableau « Peindre le vent » en cours de réalisation. Pour découvrir sa finalisation c’est par ICI

Une petite plume mêlée à ta chevelure.

Au corps à corps de nos corps, tu peuples chaque manque

Et l’hiver se fait moins froid. 

Écoute,

Au son des cordes du oud

La nuit s’ensoleille et les murs lézardés s’éclairent.

Entends nos cœurs battre fou,

Exquis de l’ivresse première et de la caresse originelle

On tend vers l’élasticité charnelle.

Immortels.

Vois,

La danse qui chante et frémit au creux de nos désirs

Musique de nos souffles imprégnés de nos corps libérés

Chavirent nos sens.

Comme la lecture de ton corps est belle,

Belle de l’avenir à lire, 

Belle des livres à venir dans la malle aux livres.

Au corps à corps de nos corps, tu peuples chaque manque

Et l’hiver est moins froid. 

Et là, au crépuscule venu,

Apaisé,

Te regarde, endormie.

Une petite plume mêlée dans ta chevelure.

Sous la houlette d’EMILIE, Les plumes d’Asphodèle reviennent. Quatorze mots à placer : LEZARDER DUR LIVRE S’IMPREGNER CORPS ELASTICITE ENSOLEILLE APAISER PLUME MANQUE MOINS MALLE GUITARE BILBOQUET.

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