Ce qui nous lie

L’arôme du café s’échappe en volutes odorantes. On a veillé si tard que c’est déjà le matin. J’ai laissé les heures coupées d’insomnies accaparer la nuit. Je vous ai regardés dormir. On a tous drôlement vieillis. Mais dans votre sommeil, je vous ai trouvé beaux. Beaux à l’intérieur de vos coquilles fragiles, beaux de vos vécus. Nous six, c’est une drôle de combinaison. Des disputes et des rires. Des projets de vie, des luttes, des rêves différents. Des défauts en pagaille. Et un lien filial tellement fort qu’il me grandit encore. Bien sûr, toi t’es plus là, et c’est bancal sans toi, mais on entend toujours ta voix au détour d’une intonation, on te retrouve dans l’expression d’un regard, d’un geste, d’un rire de l’un de nous. T’as pas disparu de nos répertoires téléphoniques.

Je suis sortie de la maison. Pieds nus dans la verdure j’ai foulé les hautes herbes humides de rosée. Ça chante le printemps tout autour de moi. Les oiseaux se lèvent si tôt.

J’ai marché jusqu’à l’étang. Sur la berge, le radeau de notre enfance n’est plus qu’un souvenir, quelques restes de bois recouverts de mousses et de champignons. Entre les roseaux, ça grouille de têtards. J’entends les cris de nos batailles dans l’eau glauque.

Au bruit soudain de la musique assourdissante qui s’échappe de la maison, je sursaute avant d’éclater d’un rire bref. Il n’y en a qu’un pour réveiller les autres au son d’une fanfare. Au moins, toi, maintenant, tu n’as plus à supporter cela.

Les rideaux s’ouvrent. A présent le soleil emplit la maison. Le brouhaha des voix me ramène vers vous. On s’enlace comme des enfants. T’es là, à l’intérieur de nous.

J’ai fermé les yeux. Je te sens tout près. Et comme au temps de l’enfance, je laisse les voix de ceux que j’aime apaiser mes peurs. C’est un doux murmure bordé de velours. Il y a tant de vie en nous qu’elle balaie l’idée même de ta disparition.

On ne se promet rien. Nos silences parlent pour nous. Nous savourons ce qui nous lie.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Quatorze mots à placer dans le texte : OISEAU FANFARE SOLEIL RIDEAU COMBINAISON VERDURE CAFE INSOMNIE RENOUVEAU VELOURS SOMMEIL SURSAUTER SORTIR SAVOURER

Publicités

Quartier Latin, quatre heures du matin.

Quartier Latin, quatre heures du matin. Sur la place de la Contrescarpe, Rémi quitte le groupe d’amis avec qui il a passé la soirée. Flânerie dans la nuit claire, il avance à contre-courant. C’est en bas de la rue Mouffetard qu’il croise Marie toute de rose vêtue. Marie qui, d’un pas pressé, se hâte vers chez elle. Entre les jeunes gens, le tempo différent provoque un choc. Une secousse de l’ordre du sismique. Rémi, aspiré par la prolifération d’émotions que la présence de Marie entraîne, prend la mesure de l’ordinaire qui se pare d’extraordinaire. Au même moment Marie se rappelle le sourire de Rémi entrevu quelques heures plus tôt sur la place de la Contrescarpe. Un sourire tendre et audacieux. Un joli mélange de genre, pense-t-elle.

Un peu par bravoure, Rémi frôle la main de Marie. Une sorte de reconnaissance implicite incite les jeunes gens à poursuivre leurs pas dans le même sens de marche jusqu’à la chambre de Rémi.

En équilibre, sur la margelle du temps fragile, les mots sont superflus. Ils racontent les amours de jeunesse et les plaisirs éphémères. Un intervalle suspendu où chaque instant est à l’opposé de moments décadents. Quand le hasard s’en mêle, pensent les jeunes gens, il faut suivre le cours de l’inattendu. Goûter l’air du temps avec gourmandise. Tous deux veulent profiter des heures à venir.

Dans l’immédiateté Rémi déshabille Marie. L’effeuillage est malhabile. Un peu tremblant. Fasciné, Rémi s’arrête sur la rondeur de la hanche de Marie et suit des yeux le minuscule poisson-chat qui orne la peau blanche. Au début, hésitant, Rémi dessine du bout des doigts le corps allongé, et la chair émouvante dans la mouvance des caresses l’enhardit.

Rémi regarde Marie, qui à son tour, le regarde. Le désir les aspire, dévore les heures suivantes, puis jambes mêlées, souffle paisible, les corps s’endorment.

Au matin, Rémi se réveille sous le regard serein de Marie. L’atmosphère printanière auréole le jour et le corps nu de Marie. Troublé, Rémi effleure les lèvres, murmure bonjour, cueille le sourire de Marie. Respire sa peau.

L’enlace fort.

Ils se regardent encore.

Comme une promesse à venir aujourd’hui teinte déjà leurs lendemains.

Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie. Seize mots à placer dans le texte : PLAISIR HASARD PROFITER CUEILLIR AUJOURD’HUI LENDEMAIN ROSE SEREIN POISSON PROLIFERATION LATIN IMMEDIATETE MARGELLE DESIR DECADENT DEVORE

Crédit photo : Pinterest

Et demain

Ce matin tu t’es levé, le cœur bousculé par la réalité du futur présent. Pétri de colère, d’incompréhension et d’inquiétude. Tes illusions envolées à la lisière de tes dix, seize ou vingt ans.

La Terre au bord de la rupture. Ce n’est pas le titre d’un conte, ni un film à gros budget avec sensations fortes à grand renforts de trucages. Tu ne sais si l’histoire finira bien. C’est ta réalité. Et celle de ceux qui naissent aujourd’hui. Et toi qui décides d’avancer. Avancer pour renverser l’inertie des plus grands de ce monde, débattre de l’urgence d’agir. Et tu te moques des mégères qui jugent que ta démarche égale l’utopie. T’en as marre des égoïstes. Des individualistes harassés par le poids de l’indifférence. Des arrogants et des matérialistes. Et de tous ceux qui n’envisagent pas changer le cours des choses, encore moins s’engager à corriger leurs erreurs.

Petits êtres imbus d’eux-mêmes.

Toi, tu veux croire à des lendemains meilleurs. Lever les yeux vers le ciel et ne pas le voir gris quand il devrait être bleu. Tu souhaites des lendemains où la terre sera fertile, sans culture intensive, où consommer ne rimera pas avec excès.

Tu ignores où tout cela te mènera. Mais ça ne t’empêche pas d’avancer. Au contraire. Tu puises ta force dans ta détermination et la coalition, le mariage improbable du pragmatisme et de l’espérance. Tu veux pouvoir célébrer l’avenir, les pieds ancrés dans le sol, le regard porté vers les cimes des arbres et le haut des montagnes. Regarder les fleurs s’épanouir, les jonquilles et les soucis fleurir et orner de jaune vif les jardins. Tu refuses la censure des gouvernements sur l’état de la fragilité de la planète et la politique de l’autruche qu’ils appliquent. L’insupportable silence de ceux qui précipitent l’avenir vers la désolation. Alors tu marches. Et élèves ta voix. Avec des milliers d’autres.

Éveiller les consciences. Une promesse d’avenir qui côtoie le merveilleux. L’espoir des générations à venir.

Les Plumes d’Asphodèle et quinze mots à placer : MERVEILLEUX CONSOMMER MARIAGE SOUCI FLEUR MEGERE FRATRIE UTOPIE HARASSE HISTOIRE FERTILE ILLUSION CELEBRER CONTE CENSURE.

Les autres textes des Plumes à découvrir ICI

crédit photo : pinterest