Octobre

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J’ai planté mes pieds dans le sol pour arrêter la course des ans

Et ta main,

ta main si ample a enrobé la courbe du temps

Jusqu’à ton souffle sur ma peau à la couleur pâle d’octobre.

Dans le silence de la terre le lent ballet des oies sauvages élargit le ciel

Et l’on sommeille tous deux

Eternels

Nous sommes l’écume de la cité




Nous sommes l’écume de la cité, un ramassis d’individus méprisables qui traine sa carcasse grise dans les docks à débarrasser la ville de la crasse que le fleuve rejette. Les hommes sur le quai, les femmes à l’intérieur de la cité à s’activer de la même besogne. Tout est terne ici, les vêtements, les bâtiments, la peau et les regards. Seuls tes yeux font de l’ombre à la grisaille, mais voilà quatre mois que je ne t’ai vue. Une fois par mois, nous franchissons la seule porte du mur d’enceinte. Une porte qui ouvre sur le quartier des femmes lorsque ce sont les hommes qui se rendent au baraquement des femmes. Le mois suivant, ce sont les femmes qui la franchissent.

La pluie ruisselle sur le gris des fenêtres, le ciel assombri cache le fleuve et l’horizon mais j’entends le vent de l’autre côté du cours d’eau. Comme un souffle il me rappelle que là se trouve peut-être notre liberté.

Parfois j’imagine que toi aussi tu as réussi à percer la brume et la pluie pour regarder vers moi

Aujourd’hui ce sont aux femmes de venir. Qui viendras-tu voir, qui te tiendra dans les bras ?
Serait-ce toi cette fois ou une inconnue de plus qui franchira la porte ? C’est ainsi, nous ne savons jamais qui sera désignée pour être notre compagne d’une nuit. Toi, je t’ai connue il y a huit mois. Tes yeux pétillaient sous l’austérité des traits et tu les gardais grands ouverts sur moi lorsque je suis venu en toi. J’y ai vu des myriades de lumières et toute la chaleur de l’univers.

Quatre mois que j’espère te revoir, te dire que j’ai trouvé de quoi construire l’embarcation. Des futs récupérés lors des nuits sans lune. J’y porte un soin attentif, mes cordages sont solides, cela devrait tenir le temps de fuir.
Je ne sais pas ce qui nous attendra de l’autre côté, je ne sais pas si nous sommes prêts pour vivre cela. J’ai peur de faire une erreur qui nous ramènera par ici. Je ne t’ai pas raconté ce qu’ils font à ceux qui cherchent à s’enfuir, comme tu ne m’as rien dit non plus de ce qui se passait de l’autre côté du mur. Nous taisons nos blessures, juste pour vivre quelques heures à deux. Les corps crucifiés de nos compagnons hantent les murs de la cité. Leur agonie nous tient éveillés. Tous les moyens sont bons pour assurer l’avenir et nous courbons l’échine. La caste supérieure défèque sur nos pieds et s’en réjouit.

La répression nous tue à petit feu et aucun de nous n’ose se soulever. La peur. La peur est plus forte.

J’ai acheté quelques fruits au marché noir. Un mois de salaire pour t’offrir un peu de douceur. Je suis si heureux que tu sois là. Tel le fruit défendu, les arbouses d’un rouge acidulé fondent sous nos dents et nous retenons notre rire.
Et puis tu m’invites et c’est toi le fruit défendu que je goûte à présent. Croquer la chair ferme et sensuelle, boire jusqu’à la lie le paradis perdu, m’enivrer de toi. Je me sustente de la douceur de ta peau palpitante, j’oublie le goût d’amertume qui coule dans mes veines. Chaque anfractuosité offre une nouvelle découverte. Sais-tu combien tu es jolie ? Ici un creux, là une sinuosité, une échancrure à visiter. À toi seule tu es un monde, la terre de mes rêves les plus fous.

Je t’ai coupé les cheveux. À présent ils partent dans tous les sens et te donnent un air plus juvénile encore. Tu as revêtu la tenue grise et noire que les hommes portent pour travailler. Je vois l’appréhension et tout autant l’excitation dans ton sourire. C’est de la folie, je songe, en enfonçant le bonnet sur ta tête, mais être fou près de toi pousse un vent de liberté que je ne peux réfréner. Je veux voir ton sourire chaque jour à venir.
Nous marchons dans la file des hommes, toi devant moi que je surveille. Tu gardes les yeux baissés, les bras le long du corps et tu t’appliques à respecter la cadence des pas. À un moment tu trébuches sur le sol inégal et pousses un léger cri, vite réprimé. J’ai prié pour que personne ne cherche à comprendre les quelques secondes qui soudain interrompaient la cadence des pas, j’ai prié si fort que nul n’a réagi, qu’aucun surveillant n’a surgi pour t’enlever à moi. La sueur glace ma peau. J’ai eu si peur.
Et puis les sirènes assourdissantes se sont mises à hurler. Je ne comprends pas le besoin des gardiens de hurler à leur tour les injonctions de stopper notre marche que nous ne pouvons pas entendre. Nous nous arrêtons, tête baissée, soumis et si vulnérables dans la pesanteur de la peur. J’aspire au silence. Que le peu de temps qu’il nous reste je puisse entendre ta chaleur tout contre moi. Je n’ose pourtant faire le moindre mouvement. Je me dis que si chacun reste à sa place dans le rang, ils ne te verront pas.

C’était folie que d’oser espérer, pardonne-moi d’y avoir cru, pardonne-moi. Je pensais que t’aimer abolirait les frontières de l’absurde et de la répression. Je pensais que nous réussirions à les duper, à franchir le barrage et prendre l’embarcation qui nous attend dans le sous-bois sur le bord de plage qui jouxte le port. Mais ils sont partout, armés de leurs bâtons qui brassent l’air comme s’ils commandaient aussi l’atmosphère. Je me suis dis, c’est la dernière fois que je te vois et c’était impossible à envisager, non impossible. Alors j’ai aboli ma frayeur, j’ai pris ta main, j’entends ton cœur battre à l’intérieur, j’ai saisi la moiteur de ta paume, caressé d’un pouce malhabile ta peau usée par les labeurs journaliers. J’ai tourné et levé la tête. Je ne peux pas ne pas te regarder une dernière fois. Je veux emporter chaque éclat de tes yeux, chaque ride, le rouge de ton sourire tremblant et la fossette qui se creuse sur ta joue.

Tout est allé si vite ensuite. Comme pour mesurer la sanction à venir, jaugeant ceux qui serviront d’exemples, les gardiens s’éloignent un peu, palabrent, se vantent de nous mater davantage mais ils ne nous regardent pas. Alors le rang fait un pas en avant et nous voici tous deux derrière une barrière humaine. Pas un regard, pas une voix ne s’élèvent. Juste le souffle de chacun qui me dit « vas-y » alors je tire ton bras et t’entraine à grandes enjambées le long de la berge. Parfois je sonde tous mes compagnons d’infortunes qui nous cachent et nous invite à poursuivre. J’appréhende d’entendre les sifflets et les coups à venir mais lorsqu’ils fusent nous sommes déjà loin.

Le courant nous entraîne ailleurs mais nous ne perdons pas de vue l’émeute qui fait rage sur le quai. Je te regarde et je lis sur tes traits le soulagement et la tristesse mêlés. Oui, le bonheur est mitigé. Nous savons que demain nombre d’entre eux seront figés sur les croix et fixés au mur qui séparent nos baraquements. Je t’enlace. Près de toi, je vais devenir fort.
Un jour, je reviendrai les libérer, je chuchote tout contre toi.

Récit, écrit en novembre 2014. Réécriture février 2019


Crédit photo : LEEMO sur Pinterest

Une petite plume mêlée à ta chevelure.

Au corps à corps de nos corps, tu peuples chaque manque

Et l’hiver se fait moins froid. 

Écoute,

Au son des cordes du oud

La nuit s’ensoleille et les murs lézardés s’éclairent.

Entends nos cœurs battre fou,

Exquis de l’ivresse première et de la caresse originelle

On tend vers l’élasticité charnelle.

Immortels.

Vois,

La danse qui chante et frémit au creux de nos désirs

Musique de nos souffles imprégnés de nos corps libérés

Chavirent nos sens.

Comme la lecture de ton corps est belle,

Belle de l’avenir à lire, 

Belle des livres à venir dans la malle aux livres.

Au corps à corps de nos corps, tu peuples chaque manque

Et l’hiver est moins froid. 

Et là, au crépuscule venu,

Apaisé,

Te regarde, endormie.

Une petite plume mêlée dans ta chevelure.

Sous la houlette d’EMILIE, Les plumes d’Asphodèle reviennent. Quatorze mots à placer : LEZARDER DUR LIVRE S’IMPREGNER CORPS ELASTICITE ENSOLEILLE APAISER PLUME MANQUE MOINS MALLE GUITARE BILBOQUET.

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La cabane (fin)

Ce matin il est déjà tard lorsque je me réveille. Tout est blanc au dehors. Le silence ample. Une épaisse couche de neige s’exhibe sur le sol, dans les arbres, sur le toit et les appuis de fenêtre. Tu dors encore. Je te regarde, j’emplis mes yeux de l’abandon de ton corps, de la sérénité de tes traits, du dessin de ta bouche. Malgré le calfeutrage des interstices, il fait sacrément froid dans la cabane. J’hésite à faire un feu, mais la vigilance reste de mise. Ne pas attirer l’attention. Se faire oublier.

Nous avons passé une partie de l’après-midi à réaliser un bonhomme de neige. Nous l’observons de la fenêtre, grotesque apparence enfantine. Son allure ronde comme un ballon mal gonflé s’incline nettement sur un côté. C’est le gardien de la cabane, dis-tu.

La neige, le froid, la saison assure notre protection. Nous rassure. Nous nous réchauffons au contact de l’autre puis, dès le crépuscule, j’allume un feu qui illumine le lieu et nous sécurise aussi. Les provisions s’amenuisent, nous nous restreignons par la force des choses. Je décide pour le lendemain d’aller pêcher dans la rivière. ‒ J’ai fait quelques progrès en la matière.

— Tu m’accompagnes ?  je demande.

  —  Non, j’irai voir les pièges. Nous verrons bien qui de toi ou moi rapportera le dîner. Celui qui perd le prépare.

Tu frôles mes lèvres et je devine ton sourire se poser dessus.

La rivière tient ses promesses. J’apprécie la beauté du paysage endormi, un peu moins les trois heures d’attente, encore moins le froid saisissant malgré le soleil. Avec la neige abondante qui alourdit mon allure il me faut une bonne heure pour remonter à la cabane. Je me dis que j’aimerais bien que la cheminée soit déjà allumée, je me dis qu’un jour nous pourrons ne plus avoir peur de vivre au grand jour. Le soleil passe à présent derrière la montagne. Ça caille drôlement. J’ai froid. Vivement ce soir. En attendant ce sera toi qui me réchaufferas. Je presse le pas, j’ai hâte de te serrer dans mes bras. 

Je n’ai pas un regard sur les alentours, mon objectif est d’atteindre la cabane au plus vite, de me débarrasser de mes vêtements, de te raconter ma pêche, de t’entendre te moquer de la fierté de ma voix à la prise du brochet que je ramène. Le crépuscule s’annonce déjà et je suis le premier à être de retour. Je m’active à ranimer le feu qui couve sous les cendres, reste un moment face à la cheminée. La sensation de froid s’éloigne, la chaleur m’enveloppe avec bienveillance. Je considère la cabane, ce lieu déjà chargé de nos souvenirs, qui anime notre présent, nous rend plus forts pour la suite de notre périple. Et puis j’entends le silence. Un silence où même les oiseaux se sont tus. Non pas qu’ils soient nombreux à pépier en cette saison, mais tout de même, habituellement la forêt est animée de sons qui me sont devenus familiers. Je ne comprends pas. C’est bizarre ce silence. Je resserre mes bras contre mon torse. En dépit du feu qui flambe dans l’âtre j’ai à nouveau froid. Je franchis le seuil de la cabane. Je scrute avec attention les alentours, j’observe la forêt. J’ai le cœur qui bat vite. C’est con cette appréhension qui surgit comme ça, d’un coup. Et puis je me demande comment j’ai fait pour ne pas voir les empreintes de pas. Je me demande pourquoi je n’ai rien vu. Elles sont nombreuses. Trop nombreuses. Je considère la forêt, hésite à partir te chercher. Ce serait idiot de se rater, que tu t’inquiètes à ton tour. Merde, pourquoi t’es pas encore là ? J’avance dans la neige, examine les empreintes. Elles font le tour de la cabane, jusqu’au chêne centenaire. Je ne lève pas les yeux de suite. Je continue à fixer le sol, la couche neigeuse maculée de traces et de longues traînées. Le sillage d’un corps. J’ai le cœur qui bat vite. Je ne veux pas lever mes yeux. Je ne veux pas. C’est pourtant ce que je fais et je te vois. Je te vois attaché au tronc de l’arbre.

Ils sont venus et je n’ai rien entendu. Je me suis trop éloigné. Trop longtemps.

Ils t’ont déshabillé et lié grossièrement avec une corde. Ils t’ont battu. Je me dis que tu dois avoir froid. Ton corps porte les stigmates de leur intolérance, témoigne des sévices endurés. Je m’approche de toi. Mes mains tremblent à tenter de desserrer les liens. Je murmure ton prénom. Je murmure, David. Je murmure, je suis là mon amour, mais tu ne réponds pas. Les salauds t’ont battu. Je veux surprendre ton regard, lire dans tes yeux cette lueur qui s’anime lorsque tu me regardes. Je prends ton visage entre mes mains. Je veux que tu me regardes. David, regarde-moi.

Mais non. Inutile d’attendre. Inutile d’espérer. Les salauds t’ont battu. À mort.

Ce récit, écrit voilà près de deux ans et retrouvé dans mes archives, fait écho à un article paru à l’époque dans le quotidien Le Monde sur les persécutions dont sont victimes les homosexuels en Tchétchénie.

La cabane : Partie 1Partie 2Partie 3

La cabane (3)

La première partie de ce récit est à lire ICI. La deuxième ICI

Au matin, je suis le premier à ouvrir les yeux. Il a cessé de pleuvoir et par intermittence le soleil traverse les nuages. Je sors pour pisser. Le jet d’urine exhale de la vapeur dans l’air froid. Je ramasse du bois mort aux alentours. J’envisage déjà de stocker près de la cheminée les branches entassées pour tenir le feu allumé la nuit prochaine et les soirs suivants.

J’ai senti ta présence avant même de me retourner. Tu te tiens sur le seuil de la cabane, le poids de ton corps reposant sur ton pied valide. On se regarde, sans rien se dire. Y a tellement de trucs qu’on ne se dit plus. Depuis notre départ toutes les sensations, la perception des choses sont exacerbés. Celle des sentiments aussi. On se dévisage, on retient avec peine nos jugements, on mesure notre degré de patience vis-à-vis de l’autre. On frôle la rupture. Putain, je déteste nos disputes. 

Voilà quatre jours que nous squattons la cabane. Le propriétaire du lieu, féru de pêche, a laissé son matériel. Des cannes, des leurres, un bouquin sur la pêche en rivière. Il a aussi été prévoyant. Les placards regorgent de conserves dans lesquelles nous puisons sans scrupules. On apprend vite à ne plus culpabiliser lorsqu’on est chassés comme des bêtes. Nous attendons la nuit pour allumer un feu dans la cheminée. C’est un moment apprécié, un moment qui s’ouvre sur un éventuel rapprochement, mais il ne dure pas. On se retient de s’aimer comme si l’exprimer ou le formuler rendrait plus tangible encore la précarité de notre situation. C’est comme si nous donnions raison aux autres, comme si nous attestions le crime de notre union.

Depuis que nous avons été réveillés par une brève détonation lointaine, la peur est revenue. Ça fait deux jours et deux nuits que nous n’osons pas sortir. A peine bouger. Deux jours à se demander si nous devons repartir. Deux jours à imaginer le pire s’ils nous retrouvent. Le moindre bruit devient source d’angoisse. Le froid est partout. A l’extérieur et l’intérieur de la cabane, sur nos corps, dans nos cœurs. Pourtant les jours passent et la méfiance diminue. Un jour c’est toi qui freine notre départ, le lendemain c’est moi. Nous commençons à envisager l’idée que nous avons suffisamment avancé pour les lasser. Comme toi, j’aspire à une trêve, au désir d’un retour à une vie moins dissolue. La cabane comble peu à peu notre manque d’assurance. On s’imagine être arrivés quelque part, avoir été invités à nous installer. On se dit qu’il nous faudrait peu pour fonder les prémices d’une nouvelle existence commune.

Il y a longtemps j’ai rêvé d’un enfant. J’ai rêvé d’une famille. Avec toi. On avait effleuré le sujet, l’idée nous plaisait. On avait envie de construire un truc durable, une prolongation des sentiments que nous nous portons. Peut-être cela sera-t-il réalisable ailleurs. Toi, tu as envie d’y croire. Alors parfois j’y crois aussi.

Ta cheville est en bonne voie de guérison. Nous nous répartissons les tâches quotidiennes. Chaque matin je quitte la cabane avant ton réveil. Je surveille et écoute la forêt. Je pose des pièges, cherche des champignons, ramasse le bois mort. J’ai été pêché deux fois, sans grand succès. Depuis quelques jours des averses tombent, ponctuée par des ondées de neige. Nous levons alors les yeux, regardons tomber le flot neigeux. Nous sommes comme des mômes, subjugués par la féerie du moment. Je note des changements perceptibles entre nous. Je réponds plus spontanément à tes sourires. Je ferme les yeux sous la caresse de ta main dans mes cheveux. Tu ne détournes plus la tête lorsque j’effleure tes lèvres.

Cette nuit nous avons fait l’amour. Je crois bien que la dernière fois date d’avant notre départ. Je redécouvre ton corps, j’apprivoise à nouveau tes caresses, les mots que tu murmures au plus fort de la jouissance, mon regard qui ne cesse de revenir vers toi, ton prénom que j’étouffe dans le creux de ton cou. Aujourd’hui je t’aime sans passé, sans futur, dans ce présent qui nous rapproche enfin l’un de l’autre.

La dernière partie à suivre demain.

La cabane (2)

Pour ceux qui le souhaitent, la première partie de ce récit est à lire ICI

J’ai quitté la piste depuis dix minutes lorsqu’au détour d’un sentier escarpé se dresse une cabane devant moi. L’endroit ne paye pas de mine et parait ancien et inhabité. Je scrute les alentours, écoute la forêt, cherche des traces éventuelles de vie. Je ne veux rien précipiter. Jusqu’à présent la prudence nous a été bénéfique.

La porte est fermée. À travers la seule fenêtre en façade, je jette un regard à l’intérieur. Distingue vaguement une table, des chaises, une cheminée, un bahut imposant, des étagères. À nouveau j’inspecte les environs, observe avec attention les fourrés, concentré sur chaque son que me renvoie la montagne et la forêt. Seule la pluie de novembre, froide et insistante depuis la veille a le courage de traverser l’épaisseur des frondaisons. Elle se répand dans les moindres creux et fossés. Je poursuis mon inspection. La fenêtre latérale sur le côté gauche de l’habitation laisse deviner un lit, une table de chevet, une des chaises qui entoure la table. À l’arrière de la cabane se dresse un chêne, sans doute centenaire. Les racines sont larges, épaisses, tortueuses. Les branches frôlent la façade extérieure. J’imagine que l’été, son feuillage doit offrir une ombre bienvenue. C’est peut-être cette pensée qui m’incite à m’introduire à l’intérieur de la cahute. Cette idée d’été.

Comme un appel à entrer, crocheter la serrure est aisé. J’y vois un signe, une pause accordée dans notre fuite. Une forte odeur de renfermé me saisit la gorge. Le plancher est vermoulu, la charpente rongée par les termites. La toiture tient par un de ces miracles qu’on ne s’explique pas. Un vieux tapis piqueté de moisissures recouvre une partie du sol. Nulle trace de cendres dans la cheminée. Seules les toiles d’araignées attestent le temps écoulé depuis la dernière fois qu’elle a dû servir. Après des semaines de marche à travers la montagne et la forêt, à dormir dans des cavités humides, le lieu se présente comme un luxe. Je fais un tour sur moi-même, les bras légèrement écartés, comme pour cueillir l’espace, me l’approprier. J’évalue le silence à travers les gouttes de pluie qui heurtent le toit. Je pense à toi qui dois m’attendre, je pense que cet endroit te plaira. Bien sûr tu ne m’as pas attendu, bien entendu tu es là, alors que je franchis le seuil. Tu avances sur le sentier, ton pas claudiquant, le souffle épuisé. Je retiens mon exaspération. Je t’avais dit, repose-toi. Attends-moi.

Crois-tu que je pourrais t’abandonner ?

Le bâton dont tu te sers pour avancer ne soulage en rien ta douleur. Sous tes yeux l’ombre des cernes se creuse davantage. J’examine ta cheville. L’effort que tu viens de faire n’a pas arrangé l’état de ton entorse. Tu me regardes et je dis, D’accord, on reste. Ton soulagement est manifeste, le mien l’est tout autant.

Je considère la bicoque de bois. Malgré son apparente fragilité, rien n’enlève l’impression de réconfort que j’éprouve. Il y a des moments dans la vie où le besoin de croire à la providence nourrit l’espoir. Tous ces longs jours et toutes ces nuits passées aboutissent à cet instant où j’ai choisi de gravir ce sentier escarpé. Où mon regard a croisé cette habitation, comme surgi de nulle part. Elle représente le soutien qui nous manque. J’entrevois l’occasion de relâcher la tension perpétuelle qui nous habite depuis notre départ.

Nous nous allongeons sur le matelas, emmitouflés dans nos sacs de couchage. Tous deux trop fatigués pour dîner, trop las pour tenter de faire un feu dans la cheminée, trop épuisés pour parler. Ta main cherche la mienne. Mes doigts enlacent les tiens.

A suivre

La cabane

Nous marchons depuis l’aube et la pluie soudaine venue s’abattre sur nous ne nous a pas arrêtés. Continuons, as-tu dit. Aussi malgré la fatigue, nous avons encore grimpé. Le chemin est de plus en plus ardu. Par endroits, lorsque le sentier bifurque, que la forêt disparait au profit du relief montagneux, nous nous trouvons à découvert et l’absence de végétation nous rend nerveux. En dépit des jours qui passent, nous restons sur le qui-vive. Ne pas relâcher notre vigilance. Garder le contrôle, se concentrer sur notre avancée, sur chaque foulée. Plus loin, toujours plus loin. Mon sac à dos pèse sur mes épaules. Je mène la marche, attentif à chaque pas, soutenant toutefois une allure rapide malgré les cailloux renflés et les racines qui rendent instable le rythme adopté. Au fil du temps le découragement et l’épuisement menacent de nous faire cesser toute progression. Jusqu’à quand devrons-nous avancer ainsi ?

Quelques semaines auparavant à cette heure-ci je sortais du boulot et je rentrais chez nous. L’appartement n’était pas aussi grand que je l’aurais souhaité mais la vue sur le fleuve compensait le manque d’espace. On s’y était installés cinq ans plus tôt et on y était bien. C’est dingue comme la vie peut basculer en quelques minutes, combien elle peut devenir violente et tout autant fondamentale. Pendant un instant j’ai pensé à mes parents, à mes sœurs. J’ai pensé à des trucs sur lesquels je n’aurais dû pas m’arrêter et sur lesquels je me suis arrêté. Les soirées avec nos amis et les dîners improvisés. Les nuits paisibles et nos corps mêlés. Les projets de vacances à l’étranger que nous repoussions sans cesse, parce que le boulot, parce que ta mère malade, parce que la voiture à faire réparer, parce que le crédit de l’appartement. J’ai pensé à tous ces trucs ordinaires qui, au fil du temps, deviennent extraordinaires.

En entendant tes pas et ta respiration, ta voix me demander, ça va ? je réalise que j’ai ralenti l’allure sans m’en rendre compte. Je me tourne vers toi et mon mouvement brusque te heurte et te bouscule. Ton corps déséquilibré, dégringole le sentier de plusieurs dénivelés. Pendant un instant la frayeur et la stupéfaction me fige sur place puis je descends jusqu’à toi avec prudence. La caillasse humide glisse sous mes chaussures. Ton silence augmente mon anxiété et paradoxalement me rassure aussi. Plus nous montons, plus les sons s’amplifient autour de nous, aussi redoublons nous de prudence. Le silence est notre meilleur allié. Pour autant je ne suis pas certain que l’on nous suive. Pas depuis quelques jours. Quand bien même, inutile d’attirer l’attention. Parce qu’ils reviendront. Ils nous traqueront encore. Nous ou d’autres.

Tu peines à te remettre debout. Serre les dents. Ma cheville, grimaces-tu.

Je veux t’aider mais tu me repousses. Tu me regardes avec cette détermination qui me laisse souvent muet : Ça va aller, m’assures-tu, trouve-moi un bâton, un truc solide pour que je puisse m’appuyer et on continue.  

Suite à cet incident notre progression ralentit. Il ne pleut plus mais le crépuscule s’annonce déjà. Il nous faut trouver un abri sûr, soigner ta cheville, nous reposer. Malgré ton refus, ta peur aussi sans doute, je poursuis seul la route. Je n’aime pas le regard que tu me lances, cette impression récurrente que tu doutes de moi. Depuis notre départ, des émotions contradictoires altèrent l’amour que nous nous portons. Elles arrivent par vagues, nous opposent, découragent nos gestes tendres et nous éloignent plus sûrement que la distance parcourue. Parfois je me demande si cette fuite que nous nous imposons vaut le coup. Elle a comme un goût de renoncement déplaisant. La finalité de cette expédition est aussi confuse que le chaos dans lequel nous avons vécu ces derniers temps. Jusqu’où aurons-nous la force de poursuivre ? Et à quoi bon. J’ai la conviction qu’à présent, où que nous allions, nous ne trouverons rien d’autre que l’exclusion. C’est ridicule, bien entendu. Il existe forcément par le monde des endroits sûrs où nous ne serons pas jugés. Forcément. Mais je suis fatigué. J’ai cessé de chercher à comprendre comment nous en avons été réduits à devoir nous cacher, puis à devoir fuir. J’ai cessé de croire en un monde de tolérance et d’acceptation. Face aux brimades, aux propos malveillants, l’amertume a bien œuvré, rongé de l’intérieur, mon âme, mes sentiments.

A suivre…

La cabane (2) La cabane (3)

Hiver

Je suis les courbes de toutes les audaces

Et ton corps sous mes mains s’anime.

Dans le silence chuchotent les soupirs

La chaleur des matins, l’aube de ton sourire.

Amples.

Au dehors, confuse, la brume voile les arbres, feutre toutes sonorités.

L’hiver est là.

Photo : Jon Wisniewski

Extrait II de mon roman « Lila »

Exaspéré par la situation qui m’échappe complètement, j’explose littéralement. J’envoie valser les quelques revues qui jonchent la table, ainsi que mon téléphone que je viens de poser. J’en ai ma claque. Vraiment. Je reprends mon téléphone pour t’appeler mais c’est sur ta messagerie que je tombe :
— Lila, décroche ! Il faut qu’on se parle ! Je viens de lire ton mail et je ne comprends pas. Lila ? Décroche, bon sang !
Je suis fou de rage contre ton silence. J’ai bien saisi qu’il se passait quelque chose d’important. Mais quoi, bon sang ? J’essaie de joindre Étienne. Sans résultats.
J’arpente mon appartement de long en large. C’est bien trop petit pour l’angoisse qui me tient. Dehors, je m’éloigne du centre-ville pour rejoindre un sentier que je connais bien. L’air printanier embaume les jardins que je longe. Dans le crépuscule qui s’annonce les odeurs sont partout. Malgré la pénombre qui s’installe, j’arpente le chemin, puis au détour de la piste, je me retrouve face aux montagnes. Il me vient alors une bouffée de bonheur à les voir se dresser à l’horizon et tout autant une grande tristesse à ne pas savoir faire avec toi. Je laisse la nuit s’étendre. Je n’ai aucune hâte à l’idée de retourner dans mon appartement, de faire face à tous ces silences qui nous minent et nous isolent l’un de l’autre. T’aimer Lila est un combat. Je ne comprends pas pourquoi il est si difficile pour nous deux d’avancer, mais je sais où je veux être, à présent.

Lila

à commander chez votre libraire préféré ou sur le site de l’éditeur http://www.ipaginastore.com/fr/accueil/79-lila-version-papier-9782367910451.html

284 pages ; 20,4 x 13,4 cm ; broché

ISBN 978-2-36791-045-1

EAN 9782367910451

Un mets de mai

Mes pas ont tracé le chemin avant de croiser le sien, mais c’est elle qui me ravit aujourd’hui. C’est sa silhouette que j’ai vu en premier et le rythme de son allure. Rapide. Oui, même lorsqu’elle flâne au vent, elle marche vite, comme si le temps lui était compté. Pourtant le temps elle n’en tient jamais compte. Qu’il vente, qu’il pleuve, que le soleil brûle, elle s’épanouit au gré des éléments. A elle seule elle incarne la liberté, comme à l’image de ce mois volage.
Tantôt fougueuse sous l’orage, tantôt languissante sous la chaleur. De la subtilité tout en finesse, même si, avoue-t-elle, elle fait ce qu’il lui plait, quand il lui plait. Gourmande, elle croque les premiers fruits rouges comme autant de fruits défendus et le goût de sa bouche dans la mienne s’anime au rythme de nos langues avides.
Lorsqu’elle danse sous la pluie au plus fort de l’ondée, j’entends son rire s’épanouir dans l’écho des gouttes. J’aime alors entrevoir sa peau sous le corsage, la pointe de ses seins dressée que mes mains réchauffent.
Sans pudeur, le soleil éclaire son corps, et devant mes yeux envoûtés, chaque courbe finit sa métamorphose sous mes doigts. Je dessine alors les lignes qui nous unissent, laisse la liberté s’inviter, s’inventer. Elle, légère et d’humeur heureuse, me promet le bonheur, mais nul besoin de l’attendre, il est là, tout contre elle. Exquise fièvre qui me tourmente et m’affranchit.
J’ai la saveur d’elle dans le cœur, un appétit fauve et tendre. Une fascination douloureuse qui bat sans cesse. Une dégustation pimentée dont je ne suis jamais rassasié.
Irrésistible.
De ce mets de mai je ne saurais me lasser.

Concours agenda ironique d’avril : le quiproquo

Voilà ma participation au concours littéraire du mois d’avril. Les règles du concours à lire ici : https://leodamgan.wordpress.com/2015/04/02/concours-agenda-ironique-davril-le-quiproquo/#comments

Faute de temps, tenter le possible me semblait impossible. D’autant que tu me l’as dit et redit : « Ne me découvre pas d’un fil, c’est la somme des liens qui tissent le possible ! »

Moi, sous la caresse du soleil, j’ai laissé mon âme s’ouvrir. Oh, juste une minute, histoire de rendre possible le temps des impossibles et pourquoi pas de t’attirer à moi ? Mais voilà ce crétin de Mai qui fiche tout par terre, histoire de mêler la confusion au rire, comme autant de scènes jouées qui n’en sont pas mais que l’on crée avec nos mots et parfois nos maux. Des scènes vivantes qui racontent et engendrent de drôles de disputes même si aucune n’est franchement drôle.

Toi tu excelles à me déstabiliser, moi à te déshabiller. Avril, Avril, ne me fait plus languir. Tu me dis que tu as froid, que ton fil est fragile et tu t’échappes encore. Tu me dis que mon fil est trop loin du tien, mais moi je m’en fous d’avoir froid, c’est toi qui me réchaufferas et si  j’ai chaud dans tes bras, pourquoi pas toi dans les miens ? Mais tu t’échappes encore. Crois-moi, j’ai bien compris, que Mai est moins frisquet que moi, il s’en vante suffisamment. C’est bien ça que tu me répètes, que dans ses bras tu n’auras jamais froid ? C’est bien ça ?

Mais pourquoi pleures-tu à présent ? Je t’assure, ce n’est pas moi, c’est Mai qui affirme que Février et moi nous avons une multitude de choses en commun et pas mal d’échos qui nous rassemble. Ne pleure pas, ne t’éloigne pas. A force de délier ton fil du mien, tu vois j’ai matière à avoir froid à présent. Sans toi, je n’ai guère envie de tenter le possible, le quiproquo se charge de l’impossible et nous condamne tous deux à l’errance. Ne le vois-tu pas ?

Qui de nous deux dénouera l’équivoque qui nous éloigne l’un de l’autre ? Du moment où nous sommes deux, et que deux c’est toi et moi, on peut tenir le fil, le tendre et le détendre ensemble, le faire vibrer et frémir au gré de nos fantaisies ! Ne te cache pas, je vois bien que je ne suis pas le seul à avoir froid !

Aussi ténu soit le fil, à un moment il faut oser le possible et balancer loin derrière soi le grand n’importe quoi, cet andouille de quiproquo et tous les malentendus du monde sur lesquels rien n’est moins sûr.

Quel que soit la fragilité du fil, rien n’est impossible puisque lorsque tu m’enlaces je tresse la trame du possible jusqu’à nous lier l’un à l’autre. Je déroule ton fil et le mien et nous entortillent à l’intérieur, et nous assemble dans le possible des temps impossibles. Et puis quand vient la nuit, dans l’alcôve de nos liens, tu murmures enfin : « Tu vois, pour inventer un quiproquo impossible, il faut seulement un peu de temps… et tout le reste de la vie pour vivre le possible »

Tant que tu reviens vers moi, je te crois.

Histoire créée à partir d’un commentaire de Carnets paresseux sur le quiproquo  : « Tenter le possible, et le quiproquo se chargera de l’impossible »  Merci à toi pour l’inspiration ! 🙂

Couleur sépia

Je craignais parfois de te réveiller lorsque je venais m’asseoir dans ce fauteuil à bascule qui grinçait un peu. La chambre séparée par des stores suspendus n’isolait de rien et je me plaisais à t’imaginer, encore endormie dans notre vaste lit, les draps recouvrant à peine les courbes de ton corps. Chaque nuit passée ensemble, le sommeil me fuyait. Je t’observais, belle métamorphose de nos sens. Je comptais les constellations que dessinaient tes grains de beauté, je respirais ton parfum des îles, j’effleurais ta peau ambrée. Mes mains épousaient ton corps, le modelait afin d’y laisser mon empreinte et que la tienne s’imprime à son tour sur mes paumes.
J’écoutais ton cœur, ton souffle lent et ton sourire. Parfois tu esquissais un mouvement, tu cherchais ma chaleur. Je t’enlaçais, tu te perdais en moi et je m’enivrais de toi. Nous parlions rarement mais nos yeux se racontaient les instants goûtés.
Lorsque tu te levais dans la chaleur moite, tu dansais presque dans la grâce de tes mouvements. Je te considérais venir vers moi, mutine, délicieusement impudique et je lâchais mon livre, je savourais notre histoire et notre alcôve ombragée devenait éden.

Laurence Délis ©

couleur sépia

Un dimanche

Rémi s’éveilla au son des cordes. Elles dominaient les percussions et semblait-il la flûte traversière. Mais il n’en était pas vraiment sûr. Il n’y connaissait pas grand-chose et les sélections de Marie en la matière pouvaient être assez surprenantes. Ses choix éclectiques soutenaient ses inspirations. Oui, il pouvait dire ça. Des envolées lyriques qui transfiguraient le quotidien. Il n’avait pas besoin de se lever pour savoir qu’elle s’était mise à peindre. La musique accompagnait souvent le quotidien mais prenait un sens nouveau lorsqu’elle peignait. Elle épousait les notes, les transcrivait sous les touches successives du pinceau.  

Il jeta un coup d’œil au réveil, se demanda pourquoi l’inspiration lui venait si souvent à des heures incongrues. Il n’était pas encore six heures, un dimanche de surcroît. Il roula un peu sur le matelas, épousant la largeur du lit, ses bras largement éployés. Le côté de Marie plus frais que le sien fut apprécié. Malgré l’orage de la nuit dernière, la chaleur sévissait toujours en ce mois d’août. Des volets entr’ouverts, la lumière matinale filtrait, promesse d’une belle journée. Le nez enfoui dans l’oreiller, il chercha le sommeil trop tôt interrompu. Peine perdue. La fragrance de Marie submergeait le repos souhaité. Une fraîcheur printanière qui l’enivrait durablement. Oui, Marie lui évoquait le printemps, le vent doux, la renaissance. Il songea aux draps étendus ondoyant sous la brise des beaux jours dans le jardin de ses parents. Lorsqu’il était enfant, il laissait au gré du vent, les frôlements des tissus lui chatouiller le visage, le corps. C’était un temps où l’innocence le gardait des méandres déplaisants, où la voix de son père révélait la connaissance, défendait l’abri essentiel, où celle de sa mère lui assurait que les belles choses se vivent au quotidien. Un temps que la mémoire de Rémi gardait précieusement.

A cette heure-ci, nulle voiture, nulle marche pressante sur les trottoirs de la ville, seule la musique lui parvenait, assourdit par les portes fermées. Il ouvrit les yeux, laissa son regard dériver vers le mur. Les ombres zébrées de lumière dévoilaient d’étonnantes histoires, des mondes fabuleux. Il aimait cet instant où l’imaginaire prenait le pas sur la réalité. Le jour s’y prêtait, rien ne l’obligeait à rien, un temps précieux où les jours maussades s’estompaient, se délitaient dans la fugacité heureuse du rien.

Sans hâte, il se leva, se prépara un café avant de pousser la porte du salon. Le lieu n’était pas très grand et paraissait encore plus à l’étroit lorsque Marie peignait. Elle déployait son matériel tout autour d’elle, ses pots d’eaux, ses peintures, les chiffons, le format sur lequel elle travaillait. Sans bruit il vint s’installer dans l’unique fauteuil. Au sourire qu’il entrevit sur le profil de sa femme il sut qu’elle le savait là. Ils n’en demeurèrent pas moins silencieux tous les deux. Rémi avait appris à se faire discret dans les moments de création. Il n’avait d’ailleurs pas besoin de mots pour entendre ce qui se vivait sous ses yeux. L’instant existait si fortement qu’il aurait aimé le partager avec le monde. Il voulait croire qu’un jour ce dernier surprendrait le talent, l’exposerait aux yeux de l’univers.

Buvant à petites gorgées le breuvage amer, il suivit des yeux les mouvements qui embrassaient l’espace. Les gestes larges, assurés, Marie laissait s’inviter l’impulsion, la vie qui émanait des couleurs appliquées. Chaque touche était une invitation et un partage, la lumière s’affichait partout. Elle travaillait à genoux, le corps penché sur la grande toile, et les projections de peintures constellaient ses bras dénudés, son visage offert. Parfois elle cessait tout, se relevait, posait la toile contre le mur, prenait du recul. Rémi ne voyait que son être qui vibrait dans l’urgence de la création. Plus rien n’existait hors du tableau en devenir.Il se trouvait soudain intimidé face à l’assurance et la force qu’elle dégageait. De ses couleurs, de ses mouvements, de son gestuel généreux, elle illuminait le jour.

A l’observer ainsi vivre, il lui venait des pensées audacieuses. Des pensées insensées qu’il pouvait presque croire. Le doute, l’incertitude, la précarité n’existaient plus. Le tableau ne serait plus éphémère, Marie n’aurait plus besoin de reprendre la même toile pour y inventer un monde ouvert, clément, étonnamment heureux.

Un deuxième fauteuil rejoindrait le premier, un tapis aussi. Il rêvait d’un tapis sur le linoléum où allonger sa femme, lui faire l’amour lentement, et un enfant.

Il ferma les yeux, soupira doucement. Parfois le découragement s’installait aussi le dimanche. Il sentit le regard de Marie se poser sur lui, ses lèvres effleurer les siennes. Il plongea dans la profondeur ébène de ses prunelles, y lut l’étendue de son amour. Lorsque Marie peignait, le monde grandissait, s’harmonisait, s’humanisait. Rien ne paraissait plus impossible. Rémi ne s’y trompait pas. Aimer le bordait de certitudes, l’inquiétude des lendemains disparaissait.

Doucement il prit le visage entre ses mains caressantes, laissa le désir guider le plaisir. Il avait cette conscience aiguë d’être parmi les chanceux, les heureux. D’être deux dans la tourmente.

 

Il sera bien temps demain de reprendre le fil morose d’un avenir sans devenir. Il sera bien temps demain d’aller à la rencontre du monde gris des emplois précaires, des lassitudes de fins de mois arides. Aujourd’hui c’était dimanche et dans les yeux de Rémi se reflétait la lumière de Marie, la générosité offerte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un goût de fraise

image reprise du blog : blog.ribambelle.fr/wp/?p=134

 

Le quartier a changé. Les champs alentours se sont peuplés d’habitats résidentiels, les ronds points ont remplacés les feux tricolores. À l’impression familière se mêle celle d’y être étranger et les souvenirs qui peuplent les lieux m’évoquent le temps qui passe, bien plus que la nostalgie. De passage chez mes parents en cette veille de noël, je réalise que je ne m’attarde jamais plus de deux jours, par ici. Comme un besoin de courir  loin pour voir si l’herbe est plus verte ailleurs.

En dépit de la pluie, des enfants lèvent le regard vers les lumières festives qui ricochent sur le bitume humide. Les éclairages des commerces rénovés m’agressent un peu. Il n’y a que le bar tabac, un peu en retrait, avec sa seule guirlande se balançant sur le côté du chambranle qui semble anachronique. Le tintement de la clochette à l’ouverture de la porte reste identique à ma mémoire et m’arrache un sourire. Combien d’heures à user le skaï rouge des banquettes, à refaire le monde avec les copains du lycée, à s’envelopper de la fumée de nos cigarettes, en buvant une bière ? Certainement davantage que celles vécues en cours. Il y a un côté immuable un peu effrayant à croiser la tête du patron. S’il n’affiche plus son cigarillo à la commissure des lèvres, loi oblige, il est en tout point égal à celui qui nous servait vingt-cinq ans plus tôt. Il est de ceux qui sont vieux avant l’âge puis qui paraissent rajeunir alors que mes tempes grisonnent un peu.

Je ne m’attarde guère, le temps de payer mon paquet de cigarettes et me voilà à courir vers la boulangerie. Je suis chargé de la brassée de baguettes de pain et de l’inévitable bûche glacée qu’attendent les convives. A cette heure-ci, il y a foule, mais la jeune boulangère est efficace et mes pas s’arment de patience dans la file d’attente. C’est sans compter sur la cliente quatre personnes avant moi qui hésite sur les différentes variétés de pain. J’entends le soupir impatient de la femme qui me devance, puis très distinctement la voix de la cliente s’exclamer qu’elle prendra également des fraises.

   Des fraises ?  s’étonne la boulangère.

   Oui, là sur le comptoir, ce sont bien des fraises non ?

   Ah oui ! Je vous laisse vous servir.

Trois personnes me privent de la vue, je ne distingue qu’un manteau noir et quelques courtes mèches blondes mais je sais pertinemment qui se tient devant le comptoir. Sa voix est bien celle que j’entendais rire contre moi dans les vapeurs du bar d’à côté.

Hélène.

Elle dégageait une assurance que nous lui envions, savait se faire silencieuse à la différence de ses congénères qui caquetaient à l’autre bout du café. Ses longs cheveux nous caressaient légèrement lorsqu’elle nous embrassait, un large sourire sur ses lèvres pleines. Régulièrement elle nous demandait des pièces pour le juke-box que nous ne lui refusions jamais parce qu’à la faveur de la musique elle laissait son corps se bercer des sonorités. Nous savourions la vision, subitement muets, à fixer les ondulations de ses courbes gracieuses. J’avais bien du mal à me concentrer sur les cours de l’après midi après ces moments-là, d’autant qu’elle s’asseyait juste devant moi. Des images insensées me venaient à contempler ses longs cheveux ambrés, éclairant la salle de classe d’une douce lumière. Des mots aussi, diablement érotiques que je n’osais écrire encore moins lui dire. La nuit j’emportais dans mon sommeil le foulard un jour oublié dans le bar sur lequel flottait son parfum floral.

Elle n’aimait pas le chocolat que nous achetions par plaque de trois chez l’épicier, ni la bière. Elle roulait ses cigarettes avec dextérité, buvait des cafés sans sucre dans lequel elle laissait tomber ce bonbon à la forme improbable qu’elle dégustait ensuite lentement.

Une fraise Tagada.

Elle en avait toujours quelques unes enfermées dans un sachet de papier blanc, dans lequel elle piochait régulièrement. Ses lèvres se teintaient decarmin, parsemées de cristaux de sucre blanc. Invariablement elle passait un doigt sur le renflement coloré, avec cette innocence qui frisait l’indécence.

Le souvenir est ancien et étonnamment présent. Un matin de printemps nous retrouve avant les cours à boire un café. Elle parle peu, baille sans discrétion, le regard encore ensommeillé. Il y a un réel bonheur à la regarder s’éveiller. Assis près d’elle, j’anticipe ses gestes. Le sachet de papier déposé sur la table de formica, la main qui plonge à l’intérieur afin d’en extraire la fraise. La bouche qui vient cueillir le bonbon, les doigts un peu poisseux qu’elle aspire vivement et son sourire qui me séduit. Sur l’étendue écarlate un grain de sucre subsiste. L’impulsion incontrôlée me vient à laisser glisser mon pouce dessus. Ses prunelles soutiennent mon regard, je sens son souffle chaud s’échapper des lèvres entr’ouvertes. Mon cœur bat follement dans tout mon corps, qui se tend, s’approche, s’accroche. Elle est si proche maintenant. Mes doigts roulent sur sa joue, s’évadent vers la nuque, attirent le visage plus près encore. Je ne saisis nulle résistance, bien au contraire et m’enhardis davantage. Sa chaleur m’enveloppe, j’effleure l’incandescence, la brûlure vive charnelle et colorée. De la pression légère l’instant nous captive, c’est elle qui me devance et s’avance, s’ouvre, me happe, avide d’ivresse. Je reçois d’un coup la saveur de sa bouche, la générosité sucrée et légèrement piquante de sa langue qui m’invite. L’expression de mes sens éveillés, je savoure la douceur subtile et exquise. L’incomparable, le goût unique de fraise offert.

 

Un peu sous le choc de la fulgurance des souvenirs qui reviennent, je la vois traverser la boulangerie, les bras chargés de pains, sur lesquels trône un sachet de papier blanc. Je ne fixe que celui-ci, devinant sans peine les bonbons acidulés qui s’y trouvent, pourtant mon regard l’attire et son pas hésite un court instant. J’ai le sourire timide mais elle ne s’y attarde pas et franchit les portes coulissantes sans plus attendre. Je retiens l’impulsion de me retourner, de lui rappeler ce dernier printemps, avant que nos routes ne s’éloignent. C’est si loin maintenant. Depuis des décennies chacun poursuit son existence, loin d’ici. Il n’y a guère que les fêtes de famille pour me retenir un moment en ses lieux. Je repars demain, vivre la vie que je me suis choisie. Un métier prenant, une ex femme, quelques amis sincères, une foule de choses à faire que je ne fais jamais, une vie assez banale somme toute, mais avec la conviction qu’aujourd’hui est mieux qu’hier.

À mon tour, les bras chargés de mes achats, je me retrouve dans la rue, courant un peu afin de rejoindre ma voiture. Il pleut toujours, la nuit tombée renforce cette sensation de froid pénétrant qui me glace les os. Avec soin je dépose sur le siège passager la bûche, les baguettes, avant de me hâter à rejoindre le volant.

Mais plus rien ne presse. Il pleut cependant les gouttes ne m’atteignent pas. Le froid humide non plus.

Elle est là, devant moi, le sourire aux lèvres, le sachet de papier blanc imbibé de pluie d’où elle extrait une fraise qu’elle glisse entre ses lèvres pleines.

   Tu en veux une ? demande-t-elle, le regard brillant, malicieux, heureux.