Dose de jour

Ce matin, Lise s’est levée tôt et a rejoint « Le Centre » de son quartier. Il y a déjà foule devant. L’atmosphère tangue, entre fébrilité et avidité. Elle s’insère dans la file d’attente. Cette semaine, elle a obtenu le numéro 1301.
L’attribution est toujours aléatoire et ne dépasse jamais 5000 par tranche de vingt-quatre heures.

Difficile d’ignorer les silhouettes vêtues de noir, la pâleur des visages qui l’entourent. Tous logés à la même enseigne. Affamés du manque. Le corps vacillant de carence.
Le monde sombre.

L’absence. L’absence érode les âmes.

Personne ne parle. Personne ne se regarde réellement non plus. L’attente est longue.

Quand vient le tour de Lise, elle retient le temps en fermant les yeux. Juste une minute. Un espace dans lequel elle s’abandonne et épouse la lumière. Elle réinvente un monde sans ténèbres incessantes. Puis, ses pas la portent le long du couloir. Eblouie, elle avance. Happée par les couleurs chaudes, son corps se redresse, elle inspire de tout son être l’essence de lumière.
Sa dose de jour.

Une photo, quelques mots. Bric à book 377

Plateau de scène

Ne me dites pas l’impossibilité d’être qui je suis

J’ai l’immensité du ciel et la Terre comme plateau de scène

Alors de voyages traversés en traversés de voyages

Saltimbanques, danseurs, artistes de tous vents

Nous libérerons les espaces publics, les esplanades, les parcs, les parvis et les jardins

Nous partirons à la rencontre des passants, prendrons les flâneurs comme témoins

Et des spectacles de nos œuvres dansées

Nous puiserons toute latitude de nos arts vivants

Notre liberté retrouvée





Une photo, quelques mots. Bric à book, atelier d’écriture 376

Photo : @ Kayla Koss

L’hiver, on avait pris l’habitude de se retrouver au café.

L’hiver, on avait pris l’habitude de se retrouver au café. C’est toi qui avais choisi l’heure. C’était une heure intermédiaire, entre celle où l’on rentre chez soi et celle où l’on sort dîner. La devanture, éclairée de son enseigne néon « EAT » se parait de rouge et le contraste avec l’obscurité environnante dotait l’emplacement d’un aspect chaleureux. En face du café, il y avait la mer. Les nuits sans lune, on entendait – sans parvenir à les distinguer – les vagues claquer contre le parapet. Plus l’opacité était présente, plus le clapotis s’amplifiait et dans la pénombre déployée je devinais ta silhouette faire face à l’océan. Je commandais deux verres de vin blanc et attendais que tu franchisses le seuil du bistrot.
A l’intérieur il faisait bon. La salle, dans l’attente des clients, était encore déserte. Comme un rappel à commander à dîner, l’enseigne « EAT » figurait aussi sur le mur du fond et embrasait les tables de carmin. L’atmosphère du soir s’enrichissait des parfums de la mer. Blanquette de poisson, filets en papillotes, bouillon de palourdes. Avec le vin, la patronne nous servait des crevettes à l’ail et quelquefois des beignets de calamar piqués de cure-dents qu’une fois délesté de leur mets, tu alignais sur la table comme une palissade.
On parlait travail et projets futurs et, dans le brouhaha des voix qui filtrait de la cuisine, les idées prenaient forme. Tu esquissais quelques ébauches pendant que je notais les bouts d’histoires à venir. C’était une heure riche de sens. On oubliait la précarité du métier, les fins de mois difficiles. Tout paraissait possible à inventer et à vivre.

Avant même de repasser commande, la patronne nous déposait deux nouveaux verres sur la table. C’était le prélude à notre départ. Déjà la salle revêtait ses atours de restaurant, le flot des clients fendillait l’ambiance feutrée dans laquelle nous baignions. Une fois nos verres terminés, nous ne nous attardions pas. Tu m’avais avoué ne pas aimer le bruit des gens.

J’embrassais ta joue, tes cheveux humides d’embruns sentaient l’iode. D’autres histoires me venaient alors en tête. A demain, disais-tu et je répondais oui.
Oui, demain, me répétais-je et je frôlais l’espérance.
J’allumais une cigarette et devant le café te regardais partir. Ta chevelure aux reflets de l’enseigne dansait dans le vent comme une lueur rouge au parfum de la mer.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 374

Je m’en vais


Je m’en vais.
Dans le silence qui suit les grandes déclarations, c’est le pli de ta bouche qui me le dit. Ta bouche que je n’embrasse plus.
J’aurais pu tout aussi bien le dire. Rien n’est formulé mais c’est entendu. Un jour on se regarde et le détachement nous surprend.

Voilà comme ce qui nous unissait nous sépare. On s’écaille en couches fines, on divise les accords. Je te regarde. Et si c’est bien toi que je vois, ce que j’éprouve à te regarder n’a rien de commun avec ce qui m’a attiré vers toi.
Tu détournes le regard.
Je lis l’impatience refrénée dans tes yeux fuyants et, dans la posture de ton corps, ta présence déjà partie.
C’est une déroute singulière, apprivoisée sans grand éclat, juste une lassitude et un désir d’ailleurs qui nous tournent autour depuis des mois.
Nous sommes deux à l’intérieur de la débâcle. Ni vainqueur, ni vaincu.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 373

Photo : @ hesam jr

Comme une promesse

En décalage horaire les pensées de Noé se heurtaient aux remous de la raison. À l’image du mascaret, un déferlement violent d’ombre et de déséquilibre le menaçait. Il tanguait depuis si longtemps, sans prise avec les variations de la vie, errant dans un va-et-vient empli d’inconfort que prendre la route lui fit l’effet d’une véritable progression. Il ne demandait pas la lune, seulement inventer ses propres repères.

Il longea la plage, s’éloignant de la confusion et du brouillard. Le littoral s‘exposait sans entrave. Il frôla le vent, les parfums de l’iode et du varech. Du ciel auréolé de la syzygie, les hautes vagues fendaient les reflets aux éclats d’argent. Bercés dans l’oscillation de l’invisible, il saisit par grappe tout grain de folie, jusqu’à franchir l’espoir et plonger dans l’audace. Alors, comme une promesse il se dit à voix basse combien vivre pouvait être bon.

Les plumes d’Asphodèle chez Émilie. A partir du thème MARÉE quatorze mots à placer : horaire – variation – remous – haute – lune – oscillation – va-et-vient – vent – mascaret – plage – brouillard – grain – syzygie – basse.

L'amour au temps du corona

Ce matin comme tous les matins, Nathan a rempli de graines le nichoir qu’il a fixé tant bien que mal sur le rebord de sa fenêtre. Les oiseaux sont de plus en plus nombreux à s’y arrêter. C’est l’unique fenêtre de son studio mais il mesure sa chance d’habiter au quatrième étage parce qu’elle s’ouvre presque sur le ciel, contrairement à son voisin du rez-de-chaussée, qui elle, est munie de barreaux. Lorsqu’il se penche sur la droite, Nathan peut apercevoir un jardin lointain et s’il plisse les yeux il distingue le vent bercer les branches d’un figuier près d’une cabane d’enfants.

Nathan s’est levé tard. La nuit dernière il a tchatté avec son meilleur pote reparti chez ses parents, comme la majorité des étudiants. Le veinard le nargue avec les bons petits plats préparés par sa mère et lui a même avoué apprécier se faire cocooner.

Nathan attend midi pour sortir de chez lui. Midi, c’est la bonne heure. Pour Nathan qui exècre les habitudes, il reconnait que depuis quelques jours elles sont de l’ordre du plaisir rare. Il marche sans se presser, son autorisation de sortie en poche, empruntant un trajet différent de celui de la veille et de l’avant-veille. Sur le pont qu’il traverse, il se demande depuis quand il n’a pas pris le temps de s’arrêter pour observer les tourbillons d’eau et le courant courir à toute vitesse vers la mer. Toutes sortes de pensées le traversent, dont un maelstrom de créativité qu’il se promet de mettre à profit une fois rentré.

Les rues désertées ont des allures de fantôme, la ville respire le silence. Nathan croise un homme et son chien, l’un et l’autre indifférents à sa présence. Sans le tragique de la situation, on pourrait croire le monde en sommeil. C’est un peu cela, mais pas tout à fait non plus. Sous les yeux de Nathan le printemps renait, il entend sans mal le chant des oiseaux autrefois masqué par les bruits de la ville. Sur les branches des arbres, les bourgeons éclatent un peu plus chaque jour en nuance de vert. Nathan enfle ses poumons de l’air gorgé de soleil en parcourant le boulevard où les voitures sont aussi rares que les passants.  

Devant la boulangerie, il attend avant de pouvoir entrer – distance de sécurité obligée. Il attend sans hâte parce que l’attente est belle.

Au moment où il passe le seuil de la boutique, le parfum du levain et celui des viennoiseries emplit ses narines. C’est ainsi depuis trois semaines, depuis le jour où le moral en berne il a poussé la porte de cette boulangerie. Il reçoit à chaque fois un concentré d’odeurs aux arômes de douceur et en prime le sourire de Lisa.

De Lisa, Nathan ne connait que son prénom et son bonjour chaleureux. C’est un bon début, pense-t-il.

Confiné dans son studio le reste du temps, Nathan reçoit comme un présent le moment où Lisa lève son bras et saisit la baguette de pain puis lui demande si ce sera tout. Et si Nathan hésite à prendre autre chose, ni l’un, ni l’autre n’est dupe de cette hésitation. C’est le temps du plaisir de se regarder quelques secondes de plus. L’espace d’un instant Nathan et Lisa oublient la peur, ils la claquemurent si loin que tout semble les protéger du danger. Et lorsque Nathan tend sa monnaie et se penche subrepticement vers Lisa, au frôlement de leurs doigts, les deux jeunes gens, sans un mot, imaginent tous les possibles d’un lointain jour à venir.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. 13 mots inspirés d’après le mot ABRI: Sécurité, jardin, créativité, nichoir, cocooner, Kot (facultatif car Belge) protéger, courir, claquemurer, cabane, pensée, bras, bon.

Rouge

Je balaie la colère
Et toutes peurs 
C'est la vie
La vie qui s'enfuit
Et celle qui nait au sorti du ventre de nos mères
Et si la porte mène au sang de nos pères
Transfuse du passé au présent
De la peine à la douleur
Je vais grandir de l’intérieur
Faire face
Et ne pas oublier que les jours qui passent
Est sang d'équilibre et de silences paisibles
Quand celui de tes lèvres
Trouble le rouge des miennes

Une photo, quelques mots Bric à book 360

Photo : ©Steven Roe

Ma révolution

J’ai attendu la sortie du lycée pour prendre ta main. J’ai le cœur qui bat si fort que j’ai cru que j’allais tourner de l’œil. J’arrive à peine à discerner le tapage habituel qui sonne la fin des cours ‒ les bousculades, les cris, les rires des autres élèves ‒, du trouble provoqué par tes doigts enlacés aux miens.

Et puis, j’ai entendu mon pote Bastien m’appeler alors j’ai très vite lâché ta main et tu t’es éloigné sans m’attendre. Faut pas être devin pour comprendre combien mon manque de courage te déçoit. Je ne me suis pas attardé avec Bastien, j’avais le stupide espoir que j’allais finir par te rattraper mais non, t’avais déjà fichu le camp. Alors j’ai fait seul le chemin que l’on fait habituellement tous les deux. J’ai longé le boulevard des arts puis tourné dans la rue des manufactures. L’industrie de textiles est encore en grève. Les murs extérieurs affichent toujours la même banderole « Sans culottes, sans pantalons, pas de pognons pour les patrons » La première fois qu’on l’a lu ça nous a fait rire. Les jours suivants beaucoup moins. L’inquiétude dominait parmi les grévistes. Je me souviens du jour où tu as été parler avec eux et du discours que tu m’as tenu après ça. On marchait l’un à côté de l’autre d’un bon pas égal. Tes propos frisaient l’exagération, tu parlais de révolte et de mutinerie, exalté par l’idée de changer le monde et moi j’observais tes mains qui s’agitaient en tous sens comme pour donner plus de poids à tes idées révolutionnaires. Je lorgnais aussi ton profil et la ligne de tes lèvres. Trop souvent. Trop insistant le regard, c’est sûr, mais rien à faire, je n’arrivais pas à me détourner de ton visage. Alors, d’un coup, tu t’es arrêté et j’ai vu le pétillement de tes yeux et ton audace lorsque tu m’as poussé du plat de ta main jusqu’à ce que mon dos heurte le mur. Sous le choc, tétanisé par ta détermination j’ai lâché mon sac à dos. Alors ta bouche. Ta bouche sur la mienne. C’est fou comme à ce moment précis – dans la brusquerie du geste et la douceur qui a suivi – j’ai enfin trouvé un sens à ma vie. J’y ai cru. J’ai réellement cru que j’allais assumer mes sentiments à la vue de tous. Pourtant je me revois, dans un flash, en train de te repousser brutalement, ramasser mon sac et m’enfuir loin de toi.

Je me sens comme figé sans parvenir à traverser la toile qui me retient de t’aimer. Parce que le jugement de mon père. Aussi intransigeant qu’intolérant et ses paroles blessantes qu’il me crache à la figure dès que je suis devant lui. Parce qu’en écho, le silence de ma mère comme un reproche retentissant.

Je traverse la route en biais pour rejoindre le parc. Ça rallonge mon temps du retour chez moi mais je ne suis pas pressé de rentrer. Dans le parc, il y a cet endroit où on aime se retrouver, près de la grande sculpture de bois et de métal. Elle me fait penser à l’affiche du tableau «  »L’oiseau bleu et gris » de Georges Braque que tu as punaisé sur le mur de ta chambre. T’es tout le temps dans mes pensées, tu le sais ça ?

Je vais t’attendre ici et tant pis si la pluie commence à tomber. Je vais attendre et espérer ta venue. Je pense que si j’avais une utopie à défendre ce serait nous et tous ceux qui subissent la discrimination d’aimer. Et cet oiseau serait mon étendard. Je crois qu’il est temps que je trouve ma résistance et ose affronter les changements à venir.

On peut recommencer. Je te prendrai la main et la lèverai haut vers le ciel, comme un poing dressé à la face de toutes les intolérances.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie : douze mots à placer mutinerie-trouble-manque-culotte-bois-changement-utopie-industrie-recommencer-tourner-tableau-tapage. Les autres textes à lire ICI

Crédit photo : L’oiseau bleu et gris.
Georges Braque

évolution

La première fois que je suis (re)venu, le fleuve scintillait sous la lune et les rives étaient aussi éloignées qu’elles le paraissent. Nulle ville n’avait encore fait son apparition, les terres étaient vastes et riches, à peine foulées par les premiers peuples.

Au fil du temps les avancées sur ce monde ont été spectaculaires. Et pourtant, à chaque fois que je reviens je constate combien l’évolution est lente, semée d’embûches, emplie de retours en arrière et de grands bonds vers l’avenir. Nous sommes petits, malhabiles, à peine nés dans l’immensité de l’univers. On s’élève, on chute, on s’élève à nouveau.

Sous couvert de progrès, les siècles des hommes érigent de larges barrières et brûlent les étapes à grand renforts de ruptures. Il n’est plus question de construction – d’évolution ? – mais de dislocation. J’entends, comme un battement qui s’épuise, l’érosion des âmes et des corps. Aujourd’hui le monde s’essouffle et je suis impuissant à y changer quoi que ce soit. Je reste simple spectateur.

Je reviendrai. Je reviendrai un jour sans artifice, ni illusion. Peut-être alors mes semblables verront-ils autre chose que la lumière jaillissante de mon mouvement de rotation. Peut-être verront-ils enfin la percée vers d’autres mondes qui s’ouvrent sans cesse à nous. Peut-être prendront-ils enfin conscience de l’infinitude des choses.

Après tout, moi aussi j’ai connu le même cheminement.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 354

La porte

Soucieux de ne pas déranger les habitants, j’étais entré sans bruit dans la maison. Elle avait vieilli, les parements avaient perdu leur faste et elle portait nombre traces du temps qui passe. Avant d’en faire le tour, je voulais prendre le temps de me remémorer l’ambiance particulière dans laquelle nous avions baigné Jeanne et moi. On se retrouvait souvent les jours de pluie dans le large couloir qui menait au jardin et qui avait vu beaucoup de nos glissades finir en éclats de rire. Ce passage avait été un de nos terrains de jeu de prédilection et si je fermais les yeux, je pouvais encore entendre ces éclats emplis de gaité comme si la maison avait absorbé chacun d’entre eux. Bien sûr on ne s’approchait pas de la porte, Jeanne paniquait dès que je m’y aventurais trop près.

Le lieu sentait toujours les essences d’arbres, les feuillages et la terre humide. Les plantes avaient considérablement poussé depuis mon départ car il se formait comme un toit végétal au-dessus de ma tête. Je crois que cela aurait plu à Jeanne. Elle rêvait de voyages dans des contrés sauvages, dans la jungle africaine ou dans les forêts amazoniennes. Elle devenait guerrière, chasseuse, exploratrice, découvreuse de terre nouvelle et m’entraînait sans trop de mal dans ces voyages au long cours. Quelquefois, à sa demande, on s’asseyait côte à côte sur le carrelage froid et, le dos appuyé contre le mur, je lisais à voix haute un roman pioché au hasard dans la grande bibliothèque. Les livres jaunis par le temps et imprégnés d’humidité exhalaient le parfum de ces vieux objets figés dans le temps et j’associe toujours cette odeur à ces moments de lecture. Assoiffée d’aventure Jeanne se projetait dès les premières lignes dans ces récits de voyages. Elle me disait, « Tu verras, un jour, je partirais d’ici, je ferais le tour du monde et toi tu écriras mes mémoires ». Elle disait aussi, comme un avertissement « Ne cherche pas à ouvrir la porte qui mène au jardin, il faut préserver le mystère, refuser ce que l’on veut nous faire croire. Promets-le-moi, insistait-elle et j’acquiesçais d’un hochement de tête. J’étais prêt à beaucoup lui promettre pour ne pas voir l’inquiétude et la peine envahir ses traits.

Jeanne n’est plus là à présent, elle est partie dès que je lui ai annoncé que je quittais la région pour poursuivre mes études. Ce jour-là elle n’a pas flanché, elle ne s’est pas retournée. « Ne regarde pas », m’a-t-elle dit. Mais je ne l’ai pas écoutée. Je l’ai vue ouvrir la porte et franchir le seuil qui menait au jardin. Il y avait foule et une sorte de banquet avait été installé. J’entendais comme des rires et des voix lui souhaiter la bienvenue. Le soleil paraissait se refléter de partout. J’avais du mal à garder les yeux ouverts tant la lumière absorbait tout, même la silhouette de Jeanne perdait consistance. Elle disparaissait de ma vue même si je devinais encore sa présence. La porte s’est refermée. Je me suis alors détourné et j’ai poursuivi ma propre route.

Toutefois je n’oublie pas, et comme un souvenir que l’on chérit, je reviens chaque année à cette date anniversaire où elle a franchi la porte. Je ne sais pas si elle me voit, si elle sait qu’aujourd’hui elle hante les romans que j’écris. Je l’espère un peu. C’est une sorte d’hommage que je lui rends, en souvenir de tous ces jours partagés où elle m’apparaissait, esprit à l’aspect réel, auréolée de mystère.

Une photo, quelques mots. Bric à book 352 les autres textes à lire ICI

De l’autre côté du monde

On ne peut pas parler de rendez-vous, enfin peut-être. Qui sait ? Il en faudrait peu pour que cette heure change le cours des choses. C’est ce que je me dis à chaque fois que je viens m’asseoir ici.

Malgré le vent, je suis calé confortablement et mes yeux et mon souffle se calquent à la vue qui me fait face. S’il y a une chose qui ne change pas, c’est bien celle-ci. Cet espace ample, immuable.  Évidemment ça confirme l’insignifiance de nos vies, quelques grains de poussière se frottant les uns aux autres dans l’immensité de l’univers. Je suis sûr que tu aimerais m’entendre te dire ça, alors je le pense maintenant comme si tu étais là. Et puis je te dis combien la lumière est belle, d’une couleur automnale aux reflets d’opale. Les effluves aussi rivalisent de densité pour raconter le lieu. Ça me rappelle le parfum de tes cheveux, cette note iodée mêlée à celle des herbacés qui longent le sentier. Alors je pense aux kilomètres qui nous séparent, à ce face à face trop éloigné, ce rendez-vous que l’on prolonge l’un et l’autre chacun de l’autre côté du monde.

Les jours n’ont pas la même saveur depuis ton départ. Si peu d’heures vécues ensemble, des heures qui ont secoué nos univers, ‒ c’est toi qui le dis et je te crois ‒ jusqu’à rendre tangible un lien ténu. Je scrute la distance, le temps qui s’étire loin l’un de l’autre.

Au-delà de l’horizon, je te vois, je te respire comme si tu étais là.

Une photo, quelques mots Bric à book 350 avec comme thématique interdite : la mer.

Derrière l’objectif

A gauche de l’objectif, se trouvent Irène et Marie et à droite Anne et Geneviève. Mes frangines. A la naissance d’Irène, si toute la famille espérait un garçon, moi j’ai été contente de savoir que j’allais avoir une sœur avec qui jouer. C’était un bébé calme qui souriait tout le temps et il était aisé de s’en occuper. J’aimais particulièrement les moments où je me retrouvais seule avez elle pendant qu’Anne et Geneviève étaient à l’école. Mais ça n’a pas duré longtemps parce que Marie a pointé son nez dix mois plus tard.  

Je n’ai pas réalisé de suite combien la fratrie allait être chamboulée avec sa venue. Ça s’est fait sans heurt, comme une évidence où chacune de mes sœurs a trouvé sa place. L’entente des aînées, la connivence des benjamines. Ça faisait rire mon père et si ma mère s’en abstenait, je voyais sa moue attendrie et sa fierté d’avoir des filles si complices. Moi, j’étais entre deux. Trop jeune pour mes sœurs aînées qui n’avaient guère envie de partager leurs jeux de « grandes » mais finalement pas si jeune que ça puisqu’il m’incombait de surveiller les benjamines afin de soulager maman qui peinait à recouvrer sa santé après sa dernière grossesse. J’étais spectatrice plus qu’actrice de cette fratrie, cherchant le fragile équilibre dans l’alignement de deux duos.

Il m’aura fallu des années pour arriver à saisir cet équilibre ; des années d’instabilité avant de comprendre où me situer. Mais le jour où j’ai réalisé l’évidence de ma place, tout m’a paru plus grand, ouvert à une multitude de projets à venir. J’en ai même fait ma profession. Depuis des années maintenant je fige le temps et les gens. Mes photos font même le tour du monde.

Pourtant à chaque été qui me ramène quelques jours près de mes sœurs, je sais que derrière mon objectif elles restent mon sujet préféré à immortaliser.

Une photo, quelques mots. Bric à book 349

un escarpin rouge

J’ai enfourché mon vélo avant que ma mère ne surgisse sur le seuil de la maison, et sa phrase « t’as fini tes devoirs ? » ne m’a atteint qu’une fois que j’ai été sur le chemin. Je roule vite, en zigzaguant entre les racines et les nids de poule. Je connais par cœur chaque vice du sentier qui descend vers le canal. C’est dimanche, un des derniers jours de septembre et il fait beau. Comment maman peut-elle m’imaginer assis devant mon bureau à faire mes devoirs alors que le soleil et l’air chaud se montrent si généreux ?

Antoine m’attend déjà devant le canal. Il arrive toujours avant moi parce que chez lui personne ne se préoccupe de ses devoirs. Non pas qu’il en ait besoin parce qu’Antoine il lui suffit d’écouter en cours pour retenir les leçons. Il ne s’en vante pas et moi, je me fiche qu’il soit plus vif que moi, qu’il lise déjà des livres complexes, je m’en fiche parce qu’on est tous différents et ça, j’ai pas besoin de bouquins pour le comprendre.

Antoine me salue d’une poignée de main. Il est déjà en maillot. T’es presque à l’heure, sourit-il. J’ai fait au mieux, je réponds en lorgnant vers la femme qui regarde l’écluse. Je n’aime pas quand il y a gens qui viennent par ici. À cette heure-ci ce lieu c’est un peu le nôtre. Je ne sais pas pourquoi je remarque les chaussures de la femme. Sans doute à cause de la couleur. Elle porte des escarpins rouges. Rouge comme le maillot d’Antoine. C’est qui ? je demande, contrarié. Aucune idée, dit Antoine et dès que j’abandonne mon short et mon tee-shirt sur le bord du quai, sa grande main se saisit de la mienne et il m’entraîne au-dessus du canal.

Antoine plonge et j’attends de l’apercevoir à nouveau à la surface de l’eau avant de plonger à mon tour. On crie à chaque saut, c’est comme si le monde était à nous et il y a cet instant fébrile où avant de chuter on est aussi libre que l’air. On saute à tour de rôle et puis le dernier saut on le fait ensemble, main dans la main. Antoine me regarde toujours au moment où on se trouve en suspension. Et son regard, son regard m’accompagne ensuite toute la nuit. C’est peut-être pour cela que je n’ai pas fait attention à ce qui se passait autour de nous. J’ai entendu Antoine, qui, à chaque ouverture de l’écluse, chantonne : « Tourne, tourne la manivelle et la chevillette cherra » comme un hommage à Charles Perrault qu’il affectionne et comme d’habitude on s’est penché pour voir les portes s’ouvrir et les remous que fait l’eau. C’est à ce moment que j’ai remarqué l’absence de la femme sur le quai. J’aurais aimé me dire qu’elle était partie pendant qu’on s’amusait à plonger. Mais comme un rappel à sa présence, sous nos yeux effarés, un escarpin rouge gravitait dans les remous.

Une photo, quelques mots. Bric à book 348 avec comme consigne supplémentaire un mot à placer obligatoirement dans le texte : « chevillette »

Jusqu’au clap final

Onze prises. Onze ! Ils lui ont dit, on a besoin de toi à sept heures et au plus tard dans trois heures, tu es libre. Mais c’est sans compter sur les problèmes techniques qui se sont greffés au fil de la matinée. A ce rythme il va rater son rendez-vous de début d’après-midi. Bon sang que c’est long, l’attente. Ces temps-ci il cumule et il est fatigué.

C’est qu’il bossait aussi la nuit dernière. En extérieur, cette fois-ci, devant une gare routière. Il a dû faire face au brouillard, à la pluie et au vent glacial. La totale. Il a d’ailleurs cru qu’il allait attraper une pneumonie. Au moins là, il évite les courants d’air froid et les intempéries de saison.

Il se demande quelle heure il est. Il pense que, mine de rien, il peut soulever le haut de son gant et, ni vu, ni connu, regarder sa montre. Il faut rester discret bien sûr et éviter de bouger à cause du réglage de la lumière et du cadrage exigé par le grand chef.

Allez, c’est reparti pour un clap de plus ! Il réajuste son gant. Regard camera. Visage grave, légèrement incliné vers le bas. Compter jusqu’à dix dans sa tête, puis lâcher sa réplique. C’est la seule qu’il prononce dans ce long métrage. Il fait avec. Ça fait trente ans qu’il joue, trente ans qu’il galère de casting en casting, à jouer la plupart du temps dans des publicités ou des films de seconde zone et, dans les meilleures années, à décrocher des seconds rôles dans de grosses productions.
Certains jours le découragement le rend maussade, mais il y a tous les autres jours, passionnés, heureux. Toutes ces rencontres, tous ces rôles qu’il endosse, dont il ne peut se passer. Et il le dit et le répète, comme un leitmotiv, à son fils qui débute, : « Dans ce métier il faut avoir de l’enthousiasme à revendre. Il faut y croire pour poursuivre la route jusqu’au clap final. »

Une photo, quelques mots Bric à book 346, avec comme thématique interdite : le train

Photo : © Banter Snaps

Ta résistance

Ça fait des jours que tu marches seul. Il y a quelques temps ta femme t’accompagnait et puis elle aussi, a péri. Tu te demandes combien sont encore debout, il y a un bon moment que tu ne rencontres plus personne. Tu n’arrives pas à déterminer si c’est inquiétant. La dernière fois que tu as croisé quelqu’un, le soir tombait et c’est la lueur du feu qui t’a attiré. Tu es resté longtemps à observer les flammes et le type massif qui se dessinait à contrejour. Et dans ton hésitation à le rejoindre, le silence – entrecoupé du crépitement des rameaux qui brûlaient -, était ample. Il t’a invité à partager son repas. ‒ Des marrons cuits sous la cendre. Tu as songé que le corps s’adapte plutôt vite. Si tu ne crèves pas dans les jours qui suivent, tu te sens invulnérable, oui, la survivance devient étrangement rassurante.

Malgré la peur et la solitude écrasante, tu n’as pas voulu le suivre quand il t’a proposé de l’accompagner. Il voulait rejoindre ce lieu dont on entend parler de temps à autre. Soi-disant qu’il reste des vestiges d’une société, peut-être des membres de l’autorité passée. Mais tu ne l’as pas suivi. Ce monde-là c’est fini, tu as dit. Il a hoché la tête, il a dit, je comprends. Bien sûr qu’il comprend, bien sûr qu’il sait que ce qu’il recherche n’existe plus.

Toi, tu as décidé de poursuivre ta route. La terre est vaste, la désolation sans limite. Tu pourrais décider de t’arrêter, mais c’est plus fort que toi, tu avances. Avaler les kilomètres, c’est ta résistance, une idée que tu te fais de la vie qui continue malgré tout.

La dernière image que tu gardes du monde d’avant c’est cette lumière qui a éclairé la contrée. Les sons, l’air, le pays étaient comme nimbés d’un halo orange. Et puis tu te souviens du silence qui a suivi. C’était avant les explosions ou peut-être après tu ne te rappelles pas bien. Quelquefois tu perds la notion du temps, tu ne sais pas trop si c’est l’absence de repères qui t’induit en erreur ou si ce sont ces saloperies de particules radioactives qui ont commencé leur boulot.

Une photo, quelques mots bric à book 345. Avec deux thématiques interdites : la nature et le voyage.

le souffle fragile de la liberté

Aujourd’hui on m’a affecté à la tour 15. C’est la tour la plus haute, celle qui offre l’illusion d’être mieux loti que les autres. Tout le monde en parle ainsi, tout le monde veut y croire. C’est la tour à l’allure de pouvoir. J’ai un box pour moi tout seul. On m’a dit, tu vas voir, ça va te plaire. Le job est aisé, il suffit de regarder les écrans et de faire en sorte que tout le monde reste dans le rang. Que rien, ni personne ne déborde de la surface des jours. J’ai pensé, ce n’est pas bien difficile, personne ne sort jamais du rang. Ni des lignes. A chaque delta que l’on croise, on le contourne sans jamais le franchir. Le moindre pas en dehors des marques, ça fait mauvais genre. Rebelle imbécile qui s’imagine intouchable. On nous a bien dressé à rester à notre place. C’est certain, la peur est un puissant stimulant.

C’est vrai que c’est haut. Si je me penche, ça me donne un peu le vertige.

Je me demande. Je me demande si de si haut, la chute a l’intensité d’un envol. Non pas que je tienne à essayer. Mais bon, je me demande. C’est que les heures sont longues à regarder le vide sidéral de nos existences. Ces petits tracés bien alignés comme autant de petits soldats. Je ne sais pas bien en quoi ça rassure, mais ça rassure. C’est dans toutes les bouches, dans toutes les voix et tous les gestes.

C’est sûr, au début je n’ai pas compris. Faut dire que j’ai souvent la tête ailleurs et on me le reproche souvent. Tu rêves Léo, disent-ils et les rêves tu sais c’est pas avec ça que tourne notre monde. Qu’est-ce qu’ils en savent, je me demande, parce que personne ne sort, ni ne rentre ; personne de va jamais nulle part. L’immobilisme est notre moteur.

Alors voilà, on m’a expliqué quelle visée prendre pour ne pas rater le tir, on m’a dit, si quelqu’un franchit la ligne tu tires. T’inquiète pas, la désintégration est immédiate, la poussière à peine détectable, le temps d’un battement de cil et après tout est nickel. Tu verras, c’est facile.  Tu exécutes Léo, on m’a dit. Tu exécutes, c’est tout.

J’ai hoché la tête. J’ai pensé que la tour avait bien l’illusion du pouvoir. J’ai pensé que la promotion avait le goût de la sanction. Mes mains ont tremblé, puis c’est tout le corps qui a été pris de tremblements. J’ai voulu me rassurer, me dire que personne n’allait chercher à quitter le rang, mais non bien sûr, non ils ne me laissent même pas le choix, c’est à se demander s’ils n’ont pas poussé quelqu’un à se rebeller, histoire que je fasse bien mon boulot. Faut pas réfléchir, faut pas réfléchir, faut juste viser, tirer et tout oublier. Tu exécutes.

J’ai pas réfléchi. J’ai pas visé. J’ai pas tiré. Je suis sorti de la tour et personne ne m’a retenu. Ce n’était plus la peur qui me guidait mais bien le souffle fragile de la liberté. J’ai marché comme si demain existait déjà. Sans précipitation. J’ai traversé la place sans tenir compte des lignes, j’ai banni les rangs et la servitude. J’avais un goût d’évidence au bout de la langue, avec une petite férocité de l’envie de vivre qui s’est vite estompée dès que le tir du haut de la tour 15 a atteint sa cible.

Une photo, quelques mots. Bric à book 344 avec comme thématiques interdites : la ville et l’écologie.

Et les saisons passent

Tu m’as maintes fois parlé des couleurs du Maroc.Tu m’as raconté que du haut de toits de Fès, les bains de teinture dans les cuves aux parois de céramique sont comparables à ces palettes de peinture pour enfant. Tu m’as décrit les fortes odeurs des peaux tannées, le soleil qui frappe tout aussi fort les corps des artisans dans les cuves. J’ai entendu ton admiration pour le labeur de ces hommes. Pour tous les textiles, qui, entre leurs mains, se teintent d’ocres et de rouges.

Tu m’as raconté les pigments à base de coquelicot, de safran, et surtout d’indigo. De toutes les couleurs, le bleu t’attire, t’inspire, métamorphose les tableaux que tu peins. L’indigo, c’est toute la retenue et l’explosion dans une même couleur ; la variation de ton inspiration. Tu me dis que tu n’en feras jamais le tour.

Ici, aussi c’est l’hiver, l’as-tu oublié ? La neige est tombée pendant des jours. Tout est blanc à présent, sans aspérité. Les nuances laiteuses sont imperceptibles à l’œil du profane mais souviens-toi, on les devinait partout autour de nous dans l’ombre ou dans la lumière. Sur nos peaux, entre les veines. En réponse à nos caresses on explorait nos propres couleurs. Dis-moi, en a-t-on fini le tour ?

Une photo quelques mots : bric à book 343. L’atelier s’enrichit d’une thématique à suivre. Cette semaine, outre la photo, il fallait parler d’HIVER

© Photo by Alex Azabache

Et la ville avance

J’ai hérité du bateau de mon père. C’est une embarcation légère qui a fait ses preuves, nous assurant un retour chez nous, même après l’affront des tempêtes et des courants capricieux.

Je suis né sur ce bateau, un mois avant la date prévue, un jour de mer paisible où rien ne laissait présager ma venue. Les premières années, ma mère m’emmenait avec elle sur le marché pour vendre la production du jour. Sur les étals, les odeurs se disputaient les couleurs ; les cris des chalands, ceux de la foule bigarrée.  Bercé par les sons et les parfums, je dormais, blotti contre la chaleur de son dos. Puis j’ai grandi et mon père m’a appris à repriser les filets, à entretenir le moteur et m’a enseigné l’art et les secrets de la pêche. Il m’a légué la vigilance et la patience.

À mon tour, j’ai transmis mon savoir-faire à mon fils. Je vous avoue cependant, tout est sensiblement différent.

De bâtisses en bâtisses la ville ronge la terre. C’est dire si l’homme sait s’imposer, s’élever, accroitre. Moi, je n’ai pas l’ambition de mon fils qui regarde les hauts bateaux de pêche comme moyen de se hisser au-dessus de notre condition. Avide de consommer, avide de paraître et d’exister sans trop d’efforts. Je sais qu’il va partir. Tout son corps, tout son esprit tendent vers l’urgence de vivre. Je n’aime pas voir la peine dans le regard de sa mère mais elle le sait, le retenir ne le fera pas revenir. Alors nous le laissons partir.

Peut-être plus tard, après avoir joui des lumières factices, aura-t-il goût à retrouver la vie simple des gens simples.

Une photo, quelques mots. Atelier bric à book 342

Entre deux mouvements

Ce soir, comme tous les soirs après le travail, Louise a pris l’autobus et s’est assise au fond, à droite. C’est une place qu’elle affectionne. Elle aimerait pouvoir arriver à dormir, récupérer un peu de la journée avant le rush du soir. Mais le bus est bondé. Tant d’existences dans un espace aussi réduit, ça lui donne le tournis. Surtout lorsqu’ils parlent fort au téléphone. Ça la sidère ce manque de discrétion assumé.

Dans le grincement des portes qui s’ouvrent et se referment, les bruits de la ville au dehors résonnent comme une symphonie désaccordée. Les rues défilent aussi vite que les écrans publicitaires en quête de clients. Sans surprise, le culte de la consommation s’affiche partout.

Louise se voudrait au-dessus du monde, en suspension légère ; flotter dans l’air calme.

Elle se trouve entre deux mouvements. Elle pense aux enfants à récupérer à la garderie de l’école, à leurs doigts collants et leurs bises mouillées et puis superviser les leçons mal apprises, supporter leurs cris dans leurs jeux, préparer le dîner, tenir bon devant leurs suppliques enfantines quand ils veulent regarder la TV après 20h. Ne pas oublier de mettre une machine en route. Plier le linge de l’avant-veille qui traine encore dans la panière, faire le lit qu’elle n’a pas eu le temps de faire ce matin. Demander à Vincent de réparer l’aspirateur ce week-end, ne pas s’arrêter sur son sourire fatigué, et l’usure prématurée de son corps malmené par les chantiers.

Louise pense à tout ce qui l’attend à la fin de ce trajet et puis elle ferme les yeux. Ça n’occulte pas le brouhaha incessant mais elle s’en accommode. Elle pourrait même y trouver l’attente délicate, presque monacale. Celle où elle erre sans lien, où elle ne compromet rien. Où l’existence trouve sens dans les plus petites secondes qu’elle vit.

Et puis elle se souvient. Elle se souvient de ce petit miracle renouvelé qui additionne toutes les années passées. Ce petit miracle où, étendus dans le lit, malgré les soucis d’un quotidien qui usent les rêves,Vincent se tourne vers elle et elle vers lui. Trop épuisés pour s’accorder une pause charnelle, emplis d’inquiétudes pour l’avenir. Ce moment bordé de silence où ils s’enlacent et s’endorment blottis dans la chaleur de l’autre.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. A partir de l’interjection CHUT, douze mots à placer : SILENCE BRUIT DOIGT SYMPHONIE DISCRETION CALME MOUCHARDER MONACAL MIRACLE CULTE CRI COMPROMETTRE. Ai-je besoin de préciser que comme d’habitude j’ai fait l’impasse sur un mot ? 🙂 Les autres textes à lire ICI

Photo ©Travis Huggett via pinterest.

Papier photo

Une fois ouvert, le coffret dégage une forte odeur de renfermé. Il regorge de photographies, couleur sépia ou en noir et blanc sur papier épais. C’est à croire que les époques figées sur le papier enferment avec elles les parfums d’hier.

Tous ces portraits de gens que je n’ai pas connu, tous ces sourires posés, ces gueules d’une autre époque, d’un siècle passé à l’aube de grands changements me fascinent. Et cette distance que je dispose à leur égard me rend nostalgique d’un passé et d’une filiation dont j’ignore tout. Je pourrais les considérer comme ma famille si tu m’avais parlé d’eux. Mais non, tu n’évoquais que rarement tous ces gens. C’est pourtant ta famille que j’ai devant mes yeux. Sur les différents clichés, je retrouve la forme de ton front sur un visage, ton sourire sur un autre. La finesse de tes traits, la chevelure sombre. Des générations d’hommes, de femmes, d’enfants figées sur du papier argentique qui me racontent des bouts de toi.

Des bouts de toi dont je ne sais que faire. Tu es partie si vite.

Me voilà héritier de tes racines alors que les nôtres ‒ celles que nous avons créées tous les deux ‒ ont si peu vécu. Deux, trois albums où se mêlent photos couleurs et polaroids qui retracent nos premières années ensemble. Toutes les suivantes ‒ stockées dans des dossiers sur l’ordinateur ‒, me parlent de toi et de nous, c’est vrai, mais vois-tu, elles paraissent manquer d’âme. Ce sont, tout à coup, des centaines de photos qui n’existent pas tout à fait tant qu’elles ne sont pas palpables. J’ai besoin de matière, de papier, de pouvoir toucher tout ce qui me reste de toi.

Je veux pouvoir encore te garder, te tenir, te regarder.

Demain j’irai les faire développer.

Une photo, quelques mots. Bric à book 340.