Cet instant lisible

Aujourd’hui j’ai dix ans et ma mère est venue me chercher à la sortie de l’école. C’est une surprise. Je peux compter sur les doigts de mes mains le nombre de fois où elle a réussi cet exploit. Je la vois de l’autre côté de la rue ; elle ne se mêle pas aux parents qui attendent devant la grille, se tient en marge des bavardages. Si elle pouvait se fondre dans la pierre sur laquelle repose son dos, elle le ferait. Elle est comme une fleur qui n’éclot que par intermittence. Elle s’ouvre dans la discrétion et se referme au moindre choc. Ma mère est une femme à la force fragile et farouche qui aujourd’hui est parvenue à traverser le village pour venir jusqu’à moi.

On évite la grand-rue et la place du marché, privilégiant les ruelles désertes. Son pas est léger comme l’air et je m’applique à rester à sa hauteur. Ma main est dans la sienne. C’est la sensation la plus consolante que je connaisse. Dans l’ombre des pierres la chaleur est moins vive, presque bienveillante. Aussi, quand nous prenons le sentier qui longe la forêt, le contraste de la lumière et la touffeur de cette fin d’été est saisissant. Les senteurs boisées saturent les sens. Fougères s’épanouissant à l’ombre des pins, taches de bruyère tranchant sur le vert, mousses tendres, ronciers gorgés de mûres. « Que dirais-tu d’une tarte pour ce soir », dit ma mère et je me tourne vers elle, la mine gourmande anticipant le plaisir d’y goûter. Mais avant ça, son sourire nourrit le mien. Pendant de longues minutes silencieuses on ramasse les fruits noirs autant qu’on en mange. Nos bras sont striés de petites coupures ; nos doigts, nos lèvres, tachés de rouge.

C’est moi qui pousse le portillon de notre jardin. Ce dernier est à l’image de ma mère. Sauvage et fragile. Il y pousse des fleurs de carottes et des boutons d’or. Et si elle surprend mon père arracher la moindre herbe folle, elle s’allonge sur la terre, les bras croisés sur son buste, le regard buté jusqu’à ce qu’il abdique et la rejoigne dans un éclat de rire.

Je devance ma mère, me précipite vers mon père. Sa présence me rassure. C’est lui qui m’a appris à voir différemment, à profiter de toutes ces petites choses sur lesquelles on ne s’arrête presque jamais. On regarde avancer maman. Elle porte sa robe sur laquelle dansent de petites fleurs jaunes et dans la lumière déclinante du jour on a l’impression qu’elle est un bout du soleil. Tout à coup loin de nous mais empli de chaleur.

Aujourd’hui j’ai dix ans et déjà beaucoup de souvenirs que je dépose dans un cahier. C’est un cahier comme un livre en devenir. Il est épais et sans lignes, aux pages blanches que j’évite de corner. Quand mon père me l’a offert l’année précédente j’y dessinais des chevaliers aux armures étincelantes, des écuyers et des châteaux forts. A présent j’écris. J’écris au stylo noir des souvenirs en couleurs.

 Des souvenirs de toutes les fois où je lève la tête vers ma mère et où elle me sourit. De cet instant lisible où elle est réellement présente avec nous.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Cette semaine le mot PAGE nous a inspiré quatorze mots : CAHIER JARDIN ARRACHER BLANCHE SORTIE ECUYER TOURNER STYLO MARGE COUPURE CORNER CONTRAT LIGNE LEGER LISIBLE. Comme souvent, j’ai fait l’impasse sur l’un d’eux. Les autres textes sont à lire ICI

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A l’instant de partir

En dépit de la brume, je pouvais distinguer la terre et les eaux calmes du lac. Et même si la côte perdait peu à peu cette densité si propre aux choses terrestres mon regard s’y accrochait encore. Il y avait de ma part comme une résistance, un désir de ne pas perdre de vue ce que je connaissais.

Depuis un moment déjà les trois autres personnes qui se trouvaient près de moi s’en désintéressaient, chacun absorbé par l’éther pénétrant qui nous enveloppait petit à petit.

À ma décharge ils étaient arrivés avant moi. Personne ne se parlait. On s’était jaugés avec un sourire timide, balloté par une hésitation teintée de curiosité qu’aucun de nous n’avait cherché à satisfaire.

Je voyais bien que l’un d’eux s’estompait sans heurt. C’était le deuxième qui disparaissait ainsi depuis que je les avais rejoins. Il était jeune et pendant un instant je me suis rappelé ma fille. Ma fille trop vite grandie à qui je n’avais pas eu le temps de dire au revoir ‒ mais quand trouve-t-on le temps de cela quand on est vivant ?

J’étais à la fois sidéré et fasciné. Et, comme pour conjurer la trame du temps, je regardais le plus loin possible et une foule de souvenirs affluait puis s’éclipsait face à ma nouvelle réalité. Pour autant je n’étais pas inquiet. C’était plutôt le contraire. J’étais bien. Sans douleur, sans pesanteur. Peu à peu convaincu d’une constance où que je sois.

C’est étrange comme tout trouve sens à l’instant de partir.

Une photo, quelques mots. Bric à book 337

L’avenir est ailleurs

Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Après tout, on ne nous avait pas dit grand-chose, ça avait été comme une info lâchée à la va vite sur les réseaux sociaux, un truc qui disait que l’avenir était ailleurs. Allez savoir pourquoi j’ai suivi le mouvement. Sans doute pour ne pas rester en marge et puis tous mes potes avaient décidé d’y aller, alors je me suis dit, pourquoi pas. On est arrivé près de la mer en fin de journée. Il y avait déjà beaucoup de monde, des groupes de personnes installés un peu partout. Les gens avaient l’air content de se retrouver là. L’atmosphère était à la fébrilité, le murmure des voix enflait comme une vague. Je crois que c’est ce qui m’a le plus impressionné. Je me suis demandé comment l’espoir d’un futur pouvait autant rassurer alors que hein, le futur, même moi je peux prédire qu’il n’a rien d’enviable.  

Je n’ai pas voulu rester à attendre avec les autres, je voulais poursuivre loin, aussi loin que mes pas pouvaient me porter. C’était une nécessité ‒ peut-être un désir de rébellion ? ‒ que je n’avais pas envie de combattre. J’ai salué mes potes et j’ai continué ma route pendant plusieurs heures sur le littoral. De méandres en méandres je suis arrivé en bout de terre. Dans la lumière déclinante on pouvait encore distinguer l’horizon ; le littoral lui, sombrait dans le crépuscule. Je me suis assis face à la mer. L’air était doux, empreint d’iode et de varech. Presque sans bruit, les vagues léchaient le sable.

C’est là que la lumière est tombée du ciel. Je ne sais pas comment dire autrement. C’était de l’ordre de la propulsion, un élan puissant qui me venait droit devant. Enfin, presque devant, parce que de toute évidence la trajectoire était établie et ce n’était pas pour me tomber dessus. Tout de même, je me suis levé d’un bond, effaré. Derrière la lumière il y avait un grand type d’un âge assez indéfinissable qui m’a salué alors je l’ai salué en retour. Il m’a demandé si j’étais venu seul. J’ai expliqué que non, qu’à des kilomètres de là il y avait tout un tas de gens rassemblés qui attendait. Il a froncé les sourcils « Oui mais là, je ne vois que toi au rendez-vous. » J’ai pas osé demander de quel rendez-vous il parlait, il paraissait un peu exaspéré et bougonnait qu’il n’y en avait pas un pour rattraper les autres, puis il m’a regardé et a haussé les épaules « Eh bien, a-t-il dit, puisque toi tu es là, on y va. Tes petits copains attendront bien quelques siècles de plus. Ce ne sera pas la première fois non plus que l’humanité rate le rendez-vous. »

Une photo, quelques mots. Bric à book n° 333. Les autres textes à lire ICI